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mercredi 30 septembre 2020
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Congo-B. 15 août 1960. Pierre Nzé se souvient du jour de l’indépendance

Né vers 1936, Pierre Nzé, alors élève au lycée Savorgnan de Brazza, a vécu le 15 août 1960 à Brazzaville. Ex-ministre de l’Information de Marien Ngouabi et ex-ministre des Affaires étrangères puis de la Justice de Denis Sassou Nguesso, Pierre Nzé a été un des membres fondateurs du Parti congolais du travail (PCT) dont il a été exclu en juin 1976.

Outre sa jeunesse sous la colonisation, il évoque pour Makanisi la journée mémorable du 15 août qui portait tous les espoirs des Congolais, mais aussi les désillusions qui ont suivi.

Témoignage recueilli pour Makanisi par Muriel DEVEY MALU-MALU

« J’avais 22 ans l’année de l’indépendance et le 15 août 1960, je me trouvais à Brazzaville. J’étais interne au lycée Savorgnan de Brazza qui se trouve à Bacongo. Comme beaucoup de jeunes, j’étais boursier. Je m’intéressais à la politique comme tous les jeunes de l’époque, mais nous, les jeunes, nous n’étions pas organisés. Nous avions des associations mais pas de partis politiques. Tous les élèves du lycée voulaient que le pays soit indépendant.

La France restait très influente sur les plans politique, économique et monétaire.

Pierre Nzé.

On a fêté l’événement qui était très important pour toute l’Afrique. André Malraux, alors ministre des Affaires culturelles de la France, a représenté le général de Gaulle à la cérémonie de proclamation de l’Indépendance, qui s’est déroulée au centre-ville de Brazzaville vers l’ex-Congo-pharmacie, à laquelle ont participé le président congolais Fulbert Youlou, Jacques Opangault… Ce même jour, a été inauguré le square de Gaulle, juste devant notre lycée Savorgnan de Brazza. C’est également le 15 août qu’ont été signés les accords entre la France et la république du Congo, qui donnaient aux Français de nombreux avantages dans le pétrole, les mines et le bois. La France restait très influente sur les plans politique, économique et monétaire.

La fête dans la rue

Tout le monde n’a pas été invité à la cérémonie bien sûr. Pour la majorité de la population, la fête, c’était dans la rue. Les Brazzavillois étaient nombreux dans les ngandas où coulait la bière. Tout le monde était joyeux.

Comme tous les autres Congolais, les jeunes du lycée ont fait la fête le soir. Pour ma part, je suis allé danser chez Macédo, un bar-dancing connu qui se trouvait près du lycée. Toute la nuit, on a dansé la rumba. On a dansé et chanté la chanson Indépendance cha-cha interprétée par Grand Kallé, un musicien de Kinshasa, dont le groupe s’appelait l’African Jazz. 

Un jour comme celui-là est très important dans la vie de quelqu’un.  On s’en souvient toute la vie.

J’ai vu le drapeau congolais et entendu l’hymne national le 15 août 1960.  Un jour comme celui-là est très important dans la vie de quelqu’un.  On s’en souvient toute la vie.

Pour moi, l’indépendance signifiait que nous étions libres et que nous allions désormais diriger nous-mêmes notre pays. Mais cela ne s’est pas produit. On n’a pas été capables de bien diriger le Congo et de le développer.

La charrue avant les boeufs

Après l’indépendance, les ministres pensaient qu’ils étaient libres, qu’ils pouvaient faire la fête et boire du champagne tous les soirs en jouissant de l’économie de rente qui est caractéristique du Congo. Nous mettions « la charrue avant les bœufs », nous avons privilégié la consommation aux dépens du travail et de la production. La population se méfiait de l’espace politique. La liberté et l’indépendance n’avaient que peu d’impact tangible sur la vie quotidienne.

La population se méfiait de l’espace politique. La liberté et l’indépendance n’avaient que peu d’impact tangible sur la vie quotidienne.

Mais pour les étudiants, ce n’était pas la même chose. Ils reprochaient au pouvoir de copier ce qui se faisait en Europe. C’est pour cela que fut chassé du pouvoir Fulbert Youlou, considéré comme l’agent de la France. Il a dû démissionner et Massamba-Débat lui a succédé. 

On reprochait au pouvoir de copier ce qui se faisait en Europe.

Virage socialiste

Quelques années plus tard,  c’est de nouveau le changement dans la violence. Un coup d’État a chassé Massambat-Débat et nous avons adopté l’idéologie du bloc socialiste, dans l’espoir que celle-ci nous mènerait sur le chemin du développement et de la prospérité. Nous vivons encore à ce jour les conséquences de ce virage…

Nous vivons encore à ce jour les conséquences de ce virage…

Une enfance sous la colonisation

Pour revenir en arrière, j’ai vécu la période coloniale dès ma naissance. Je suis né à Ngouala dans l’actuel département de la Sangha, dans le nord du Congo. Ma mère est décédée le jour de ma naissance.  J’ai été élevé par ma grand-mère. La famille a été emmenée à Souanké, puis à Ouesso et de là dans un village qui s’appelait Kwanga-Matoko (kwanga veut dire fermé et matoko, natte). Nous avons été placés dans ce village, car ma grand-mère était mariée à un féticheur. Or l’administration coloniale arrêtait tous les féticheurs de Souanké et les amenait dans ce village, parce que, dit-on, ils empêchaient les habitants de Souanké d’aller travailler sur le chantier du Chemin de fer Congo Océan (CFCO). Ma grand-mère travaillait dans les champs.

Je suis allé à l’école primaire à Ouesso, puis au collège à Dolisie et enfin au lycée à Brazzaville.

Je suis allé à l’école primaire à Ouesso puis au collège à Dolisie et enfin au lycée à Brazzaville. À l’époque, il y avait peu de routes et les déplacements étaient très inconfortables. À Dolisie, au collège, je me souviens que les élèves ont protesté contre la nourriture qu’on leur donnait car ce n’était pas ce que l’on avait l’habitude de manger dans nos familles.  Après l’obtention de mon BAC à Brazzaville, j’ai bénéficié d’une bourse pour étudier les mathématiques à Paris. A Paris, mon engagement politique s’est confirmé (FEANF, etc.).

Pierre Nzé (au centre) avec Henri Lopes (à gauche)

Acteur de la vie politique

Je suis rentré au Congo pour être professeur de mathématiques, mais rapidement j’ai abandonné ma profession pour me dédier à la politique – l’un de mes regrets aujourd’hui. J’ai été acteur de la politique au Congo pendant une trentaine d’années et je me rends compte que malgré notre enthousiasme, nous n’avons pas été capables – une opportunité ratée au regard des atouts et ressources incroyables de notre pays – de placer notre nation sur le chemin du développement et de la prospérité. Nous avons érodé notre capital social et humain, nos institutions et notre environnement. Nous critiquons en surface les « antivaleurs » mais les promouvons de manière systématique.

J’espère que les générations qui suivent la mienne sauront apprendre des erreurs de notre enthousiasme initial et redresser les fondations bancales que nous leur laissons.

À l’approche de cet anniversaire, notre jeune nation a beaucoup à réaliser pour enfin offrir à tous les Congolais, une sécurité économique. J’espère que les générations qui suivent la mienne sauront apprendre des erreurs de notre enthousiasme initial et redresser les fondations bancales que nous leur laissons.

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