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dimanche 29 novembre 2020
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Congo-B. S Dianzinga : « On ne parle jamais des Mères de l’indépendance »

Au Congo-Brazzaville, comme ailleurs en Afrique, on parle toujours des Pères de l’indépendance, mais on évoque très rarement la place qu’ont occupée les femmes dans la lutte pour l’indépendance et contre le colonialisme. Historienne, spécialiste de l’histoire des femmes congolaises, Scholastique Dianzinga* démontre, dans cet entretien, que les femmes congolaises ont toujours été des actrices à part entière de l’histoire de leur pays, même si elles ont été et restent encore peu visibles. 

Propos recueillis pour Makanisi par Muriel DEVEY MALU-MALU

Makanisi : Dans la lutte contre le colonialisme, on évoque plutôt les hommes. Quel rôle ont joué les Congolaises dans cette lutte ?

Scholastique Dianzinga : Les femmes ne sont pas très visibles dans l’histoire du Congo. Pourtant, les faits révèlent qu’elles sont des actrices à part entière de cette histoire, d’hier et d’aujourd’hui, et qu’elles y ont pris une part active. Dès l’occupation coloniale, elles ont participé aux mouvements de résistance à la colonisation. On peut citer la résistance de Mabiala Ma Nganga réprimée en 1896 par Baratier, dans laquelle périt « Mama Ngunga » une des femmes de Mabiala.

En 1930, des femmes ont intégré l’Amicale des Originaires de l’AEF fondé par André Matsoua qui dénonçait les exactions contre les indigènes et le matsouanisme, un mouvement messianique qui a donné du fil à retordre au colonisateur. En juillet 1959, lorsque Fulbert Youlou, Premier Ministre, réprime ce mouvement, les femmes matsouanistes ont subi des violences et ont été déportées avec leurs époux à l’intérieur du pays.

Ainsi, les femmes n’ont jamais reculé devant les situations graves et, à toutes les époques, elles ont apporté leur contribution.

Ainsi, les femmes n’ont jamais reculé devant les situations graves et, à toutes les époques, elles ont apporté leur contribution. Elles ont même participé à l’effort de guerre imposé par l’administration coloniale lors des deux guerres mondiales. Mais leur place et leur rôle en politique ont régressé dès que le colonisateur n’a voulu composer qu’avec les hommes devenus auxiliaires de l’administration coloniale ou faisant partie de l’élite congolaise.

Quel rôle ont joué les femmes dans la lutte pour l’indépendance ?

SD : Au tournant de l’indépendance du Congo, les partis politiques autorisés par la constitution de 1946 sont créés et dirigés par des hommes. Ces partis, dont le Parti Progressiste Congolais (PPC) de Jean Félix Tchicaya, la section de la SFIO qui deviendra le Mouvement Socialiste Africain (MSA) de Jacques Opangault et l’Union pour la Défense des Intérêts Africains (UDDIA) de Fulbert Youlou, regrouperont leurs militantes dans des associations féminines.

La participation des femmes au combat politique fut peu visible parce quelles étaient reléguées aux tâches de second plan.

La participation des femmes au combat politique fut peu visible parce quelles étaient reléguées aux tâches de second plan comme l’organisation de la collation lors des manifestations et à des activités de propagande. Mais sans les femmes les leaders de ces partis n’auraient pu être élus et être reconnus comme les Pères de l’indépendance du Congo.  Toutefois, certaines femmes, comme Alice Badiangana, se sont retrouvées aux côtés des hommes et aux premières loges dans la lutte pour l’indépendance. Mais généralement les femmes avaient une idée négative de la politique, car la politique, c’est la violence.

Qui était Alice Badiangana ?

SD : Alice Badiangana est née en 1939 à Brazzaville. Ellea adhéré à la Confédération Générale Africaine des Travailleurs (CGAT), affiliée à la Confédération Générale du Travail en France, donc proche des milieux de gauche. Elle a également été membre de l’Union de la jeunesse congolaise (UJC) dirigée par Aimé Matsika, secrétaire-adjoint de la CGAT. L’UJC sensibilisa la population congolaise à voter non à l’autonomie interne dans le cadre de la communauté franco-africaine proposé par de Gaulle lors du référendum de 1958. 

Alice Badiangana était pour l’indépendance immédiate.

Alice Badiangana était pour l’indépendance immédiate. En mai 1960, accusés d’avoir fomenté un complot communiste, 16 membres de la CGAT et 8 membres de l’UJC dont Alice Badiangana, l’unique femme, sont emprisonnés. Ils ne seront libérés qu’en septembre de la même année. Ainsi, Alice Badiangana et les autres inculpés vivront la proclamation de l’indépendance du Congo en prison.

Avant la colonisation, quelle était la place des femmes dans les institutions politiques des royaumes et des chefferies ?

SD : Qu’il s’agisse de royaume ou de chefferie, la coutume avait pris en compte les femmes. Les femmes pouvaient détenir un pouvoir magico-religieux qui leur conférait respect et crainte. Elles présidaient des rites d’initiation, étaient membres de sociétés secrètes et, dans certaines sociétés, elles étaient à la tête du lignage et du village.

Qu’il s’agisse de royaume ou de chefferie, la coutume avait pris en compte les femmes. Elles pouvaient détenir un pouvoir magico-religieux… Mais, dans la vie politique, elles étaient généralement des actrices de second plan.

Mais, dans la vie politique, elles étaient généralement des actrices de second plan. Au royaume de Kongo, la reine-mère était l’objet d’égards, en sa qualité de conseillère privilégiée du roi. Au Loango, la sœur du roi avait des prérogatives politiques. Elle était la future reine-mère puisque d’elle, était issu le dauphin du royaume, le pouvoir se transmettant d’oncle à neveu. Son rang social étant si élevé, elle choisissait son époux. La seule femme qui, sous la colonisation, a porté le titre de reine en tant que souveraine régnante fut la reine Ngalifourou au royaume téké. Elle fut d’abord la seconde épouse (Wafintsiere) du roi qui signa le traité avec Pierre Savorgnan de Brazza, puis reine (Ngasa) en tant qu’épouse du roi ayant succédé à son défunt époux. Les pouvoirs magico-religieux qu’elle détenait du fait de son appartenance à la famille des chefs de Ngabé dépositaires du nkwe-mbali, le génie ou la « force agissante » du royaume lui ont permis de s’impliquer dans la gestion du pouvoir. Suite aux décès successifs de rois élus, elle fut désignée régente du royaume. La reine Ngalifourou termina son parcours politique comme cheffe du canton à partir de 1947.

Comment évolue la place des femmes dans les années qui ont précédé l’indépendance ?

SD : Durant la période qui a précédé l’indépendance, les femmes ont pris conscience de leur place dans la société moderne. Il y a eu une quête d’émancipation vis-à-vis des coutumes, liée notamment à la scolarisation des filles.

Il y a eu une quête d’émancipation vis-à-vis des coutumes, liée notamment à la scolarisation des filles.

Les associations féminines d’entraide et d’élégance (La Rose, Diamant, La Violette, etc.) créées à Brazzaville à la fin des années 1940, répondaient certes à des impératifs récréatifs mais les femmes avaient réussi à se libérer de la tutelle de la famille en fondant leur mode de vie sur les sociabilités urbaines (fêtes, union libre). Par ailleurs, alors que les hommes avaient créé des partis politiques dont le fonctionnement était fortement influencé par l’ethnicisme, les femmes ont adhéré à ces associations sur la base de l’amitié et de la solidarité féminine.

Les jeunes filles scolarisées étaient actives dans les mouvements de jeunesse des confessions religieuses (Les âmes vaillantes, Les guides, etc.) et l’Association des élèves du Congo. La participation à des réunions internationales des étudiants qui militaient en France dans la Fédération des Etudiants d’Afrique Noire en France et l’Association des Etudiants Congolais, a favorisé une ouverture d’esprit sur la cause féminine.

Et après 1960 ?

SD : En 1960, les Congolaises ont compris que les hommes allaient remplacer les Blancs aux postes clés de la vie publique libérés du fait de l’indépendance. Elles créèrent alors l’Association des Femmes Africaines puis l’Union pour l’émancipation de la Femme Africaine. Ces associations féminines, qui se distinguaient par leur caractère national et panafricain, montrent que les femmes ont pris conscience qu’elles ont joué un rôle secondaire pendant la période coloniale.

Ces associations féminines, qui se distinguaient par leur caractère national et panafricain, montrent que les femmes ont pris conscience qu’elles ont joué un rôle secondaire pendant la période coloniale.

Des Africaines, épouses de Congolais rentrés récemment de France, ayant milité dans les organisations estudiantines et ayant donc intériorisé le discours progressiste, ont contribué à renforcer cet engagement. Les femmes pensent alors qu’elles doivent se retrouver pour se libérer du poids des coutumes et ainsi jouer un rôle plus actif dans la société.

C’est la Révolution congolaise de 1963 qui amorce les changements dans la condition féminine. La constitution de 1963 confirme l’égalité entre les sexes et, cette même année, pour la première fois, 3 femmes sont élues députées. En 1964, Alice Badiangana fut cooptée dans le bureau du parti unique, le Mouvement National de la Révolution (MNR). En 1964, le MNR imposa le regroupement de toutes les associations féminines dans une organisation unique, l’Union Démocratique des Femmes du Congo (UDFC) qui céda la place, en 1965, à l’Union Révolutionnaire des Femmes du Congo (URFC). L’URFC s’occupera des questions des femmes jusqu’à la conférence nationale souveraine en 1991.

Comment évolue la place des femmes en politique après 1963 ?

SD : Bien que le discours politique fondé sur le marxisme-léninisme profilait une volonté de promouvoir l’égalité effective entre les femmes et les hommes, il a fallu attendre 1975 pour qu’une femme accède au gouvernement. Par manque d’ambitions, l’implication de la majorité des femmes dans la vie politique a été limitée à leur participation aux activités de l’URFC. Puis la représentation féminine aux postes de prise de décisions s’est peu à peu améliorée. Des représentantes de l’URFC participaient aux organes de gestion des administrations et des entreprises. La Secrétaire générale siégeait à l’Assemblés nationale populaire. De 5,4% en 1963, le taux des femmes est passé à 14% en 1989.

Par manque d’ambitions, l’implication de la majorité des femmes dans la vie politique a été limitée à leur participation aux activités de l’URFC.

Après la Conférence nationale souveraine, la tendance va s’inverser. Le nombre de femmes députés a diminué (4,8% en 1992) quand on a instauré des élections libres. Paradoxalement malgré le statut juridique favorable aux Congolaises, les sphères de décisions restent des citadelles à conquérir.

C’est pour corriger cette situation et leur marginalisation au gouvernement que les associations féminines de la société civile ont dénoncé régulièrement les inégalités en s’appuyant sur les instruments juridiques internationaux. On peut considérer comme une victoire relative, la loi sur les partis politique de 2006 qui a institué des quotas : 15% de candidatures féminines aux élections législatives et 20% de candidatures féminines aux élections locales. Sur le terrain, la loi n’est pas toujours appliquée et les femmes ont aussi leur part de responsabilité. En 2007, elles ne constituent que 7, 3% des députés.

Les femmes ne sont pas assez nombreuses à vouloir s’impliquer en politique en raison de la persistance des discriminations, des normes socio-culturelles, de la pauvreté et du manque de formation.

Quelle est cette part de responsabilité ?

SD : Les femmes ne sont pas assez nombreuses à vouloir s’impliquer en politique en raison de la persistance des discriminations, des normes socio-culturelles, de la pauvreté et du manque de formation. Celles qui s’y engagent, ne sont pas toujours en mesure de se présenter aux élections et de les remporter. Pour être élues, il faut qu’elles aient fait preuve de leur capacité à gérer les affaires de la cité et qu’elles soient visibles par leur engagement. Angèle Bandou, la première femme qui s’est portée candidate à l’élection présidentielle à deux reprises a récolté un score insignifiant. Cette candidate qui venait du milieu religieux n’a pas présenté de projet de société prenant en compte les aspirations réelles de toutes les couches de la société. Il faut quand même relever son courage pour cette candidature et pour avoir créé un parti politique. Quelques autres femmes sont des dirigeantes de formations politiques à l’audience limitée. Pour améliorer la participation des Congolaises à la vie politique, une association, le Centre de promotion des femmes en politique dont je suis un des membres fondateurs, a été créée en 2002. Sa mission est de préparer les femmes aux élections, renforcer leurs capacités aux postes de décision et assurer la relève de la classe politique féminine en formant les jeunes filles.

Les Congolais seraient-ils favorables à voir une femme au sommet de l’État ou Premier ministre ?   

SD : C’est difficile de répondre à cette question. C’est aux femmes de montrer qu’elles sont capables d’assumer ces fonctions. Aujourd’hui, les choses changent peu à peu. Les femmes vont de l’avant. Beaucoup de jeunes femmes s’intéressent à la politique, réclament la parité et l’application des dispositions de la constitution. Il y a une volonté. Les textes sont là. Reste à les appliquer.

C’est aux femmes de montrer qu’elles sont capables d’assumer ces fonctions.

Les femmes sont-elles davantage dans le rassemblement contrairement aux hommes politiques qui ont tendance à reproduire les divisions ethniques ?

SD : Oui les femmes sont plus tournées vers le rassemblement.Pour preuve, elles mettent en place des associations de la société civile qui regroupent des gens de tous horizons ethniques et politiques. Elles militent en faveur de la paix. Au plus fort des violences politiques de 1993, elles ont organisé, le 22 décembre, une marche des femmes pour la paix et remis au président Pascal Lissouba un message de paix. Une semaine plus tard, elles ont fondé le Comité national des femmes pour la paix. Dans les périodes de guerre, les femmes se sont toujours levées pour la paix.  

Dans les périodes de guerre, les femmes se sont toujours levées pour la paix.

Ainsi, on ne peut douter que les femmes ont apporté leur contribution pour que le Congo accèdent à la souveraineté internationale le 15 août 1960. On parle toujours des pères de l’indépendance, mais jamais des mères de l’indépendance.

Scholastique Dianzinga, historienne

*Scholastique Dianzinga 

Scholastique Dianzinga, née à Brazzaville (Congo), est professeure titulaire en Histoire. Enseignante retraitée de l’Université Marien Ngouabi, elle est spécialiste de l’histoire urbaine, de l’histoire des femmes et de la santé. Son Mémoire de Maîtrise, soutenu à l’Université de Paris-VII, traite « l’Histoire de Brazzaville de 1910 à 1940 » et sa thèse de doctorat, soutenue à l’Université de Pau et des pays de l’Adour, porte sur « Les femmes congolaises du début de la colonisation à 1960 ». Elle a participé à l’ouvrage collectif sur le rôle et la place des femmes dans la société congolaise au cours des 50 ans qui ont suivi l’indépendance. Dans l’ouvrage collectif « Ethnies, nations et développement en Afrique : quelle gouvernance ? », elle dénonce la mauvaise gouvernance et l’ethnicisme. Elle est auteure de nombreux articles.

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