Congo-B. La Likouala, un département carrefour sous-équipé

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Quelques vues de la Likouala ©MDMM. Montage photos Makanisi

Situé dans l‘extrême nord-est du Congo-Brazzaville, de part et d’autre de l’équateur, le département de la Likouala est frontalier, au nord et au nord-ouest, avec la République Centrafricaine, à l’est, avec la République démocratique du Congo, dont il est séparé par la rivière Oubangui. À l’ouest, il est bordé par le département de la Sangha et au sud par le tout nouveau département Congo-Oubangui. Sa position géographique fait de la Likouala un carrefour et un espace de brassage et d’échanges. Bien que riche en essences de bois précieux, en tourbières et en ressources halieutiques, le département est l’un des plus pauvres du Congo-B.  

Focus sur un département dont l’essor socio-économique est en partie freiné par un sous-équipement.

Pour les Likoualiens, c’est ainsi que se nomment les habitants de la Likouala, il n’y a pas une mais deux Likouala : la terrestre et l’aquatique. Une distinction qui s’appuie sur les caractéristiques physiques de ce vaste département qui s’étale sur plus de 66 000 km², si l’on inclut le district de Liranga, qui a été rattaché au département Congo-Oubangui, créé par la loi 27- 2024 du 8 octobre 2024.

La Likouala est assez plate. À l’est, son relief n’excède pas 200 mètres de haut. Il s’élève légèrement dans le nord-ouest où l’altitude peut dépasser 400 mètres, comme à Mokabi (437 m). La « Likouala terrestre » est occupée par une forêt dense sur terre ferme.

Dans la partie sud, le territoire, qui prolonge la cuvette congolaise, forme une vaste prairie herbeuse en grande partie inondable, qui prend la forme d’une vasière, entre les rivières Bali et Likouala-aux-Herbes, qui a donné son nom au département.

Oubangui et Likouala-aux-herbes

Carte de la Likouala et ses districts en 2023. Source : RGPH 2023

La Likouala comprend deux bassins hydrographiques ; celui de l’Oubangui et celui de la Likouala-aux-herbes. L’Oubangui, qui se jette dans le fleuve Congo à Liranga, fait frontière avec la République démocratique du Congo (RDC). Il reçoit sur sa rive droite deux affluents : l’Ibanga et la Motaba, grossie de l’Ipendja. La navigation sur l’Oubangui est ouverte aux bateaux de toutes les nations pour le transport de marchandises et de personnes, car la rivière fait partie du Bassin Congo-Oubangui-Sangha, dont la gestion relève de la Commission internationale du Bassin Congo-Oubangui-Sangha (CICOS), créée par la RDC, le Congo, la République centrafricaine (RCA) et le Cameroun.

La Likouala-aux-Herbes, au cours très sinueux, prend sa source à Épéna. Pendant les hautes eaux, son bassin versant est presque entièrement inondé. À Épéna, la forêt est inondée six mois sur douze.

Bakas, Bantous et Soudanais

Les premiers habitants, les peuples autochtones Bakas (ou Ngbakas), se sont établis dans la zone forestière. Puis des populations bantoues et soudanaises sont venues progressivement s’installer le long de l’Oubangui (Mondjombos, Bondjos…) et des rivières Ibenga et Motaba (Kakas, Bonguiilis, Bodongos, Ényellés, Bomitabas…). Les rives de la Likouala-aux Herbes ont, entre autres, été occupées par les Kabonga. Les Boubanguis, les « maîtres de l’eau », dominent dans le district de Liranga.

On attribue aux Likoualiens un caractère rebelle. D’où le surnom de Katangais qu’on leur a donné, en référence au grand Katanga de l’époque de Moïse Tshombé, connu pour ses rébellions.   

Dès l’époque coloniale, l’implantation d’une administration locale et le début de l’exploitation forestière ont amené des populations à fonder des villages près des chantiers forestiers et à s’établir dans le chef-lieu Impfondo (ex-Desbordeville). Ce mouvement s’est accentué après l’indépendance et au cours des vingt dernières années.

À ces communautés sont venus s’ajouter d’autres Congolais, des Ouest-africains ainsi que des Rwandais et des Centrafricains, fuyant les conflits chez eux. Si des Congolais de la RDC résident dans le département, nombre d’entre eux vont d’une rive à l’autre pour faire du commerce ou pour pêcher. D’autres étrangers (Européens, Chinois, Libanais, etc.) se sont établis dans le département à la faveur des opportunités économiques. La présence de l’ensemble de ces populations explique, qu’outre le français, plusieurs langues, dont le lingala et le sango, y sont parlées.

Un peuplement inégalement réparti

Bien que très vaste en superficie, la Likouala ne compte que 355 570 habitants, selon le Recensement général de la Population et de l’habitat (RGPH) de 2023, si l’on inclut encore le district de Liranga… En outre, la population est inégalement répartie sur le territoire départemental.

Le district forestier de Bétou, dont la commune éponyme est un port fluvial, est le plus peuplé avec 126 956 habitants, soit presque la moitié des effectifs du département. Suit Impfondo (commune et district) avec 54 786 âmes, talonné par Enyellé (51 188 hab), puis Dongou (44 027 hab) et Épéna (44 027 hab). En revanche, le sud de la Likouala est sous-habité : 16 359 habitants pour le district de Bouanéla, le plus isolé, et 30 141 personnes pour Liranga, dont le chef-lieu est un port et un carrefour fluvial.

Un département enclavé

Carte des 15 départements du Congo. Source : INS

Bien qu’ouverte sur sa façade est sur un grand cours d’eau, l’Oubangui, qui la met en contact avec les départements congolais riverains du fleuve Congo, dont la capitale, mais aussi avec la RDC et la RCA, la Likouala est doublement enclavée ! « À son accès difficile s’ajoute un enclavement intérieur dû aux nombreuses rivières, à la présence d’une vaste zone marécageuse et au manque d’infrastructures de communication », explique Joseph Noumazalayi Ilounga, le président du Conseil départemental de la Likouala.

L’accès au département et les déplacements intérieurs se font par trois modes de transport : la route, la voie fluviale et l’avion. Selon ses besoins, la destination de ses productions et l’offre en infrastructures, chaque zone de peuplement et d’activités utilise un mode de transport spécifique.

Le corridor 13

La grande voie routière qui permet d’accéder à la Likouala et d’en sortir, est le corridor 13, à vocation sous-régionale, qui vise à relier le Congo à la Centrafrique et au Tchad. Dans la Likouala, le corridor 13 épouse le tracé de la RN 3, dont l’aménagement s’est inscrit, à l’origine, dans le cadre d’un partenariat entre le gouvernement congolais et les sociétés forestières locales. Le projet d’interconnexion sous-régionale prévoit le bitumage de la route, qui a déjà débuté, et la construction de plusieurs ponts, dont l’un sur la Sangha, en aval de Ouesso, qui est en cours.

Depuis Ouesso, le chef-lieu de la Sangha, cette route en latérite, longue de quelque 500 km et de bonne qualité, passe par Pokola (Sangha), pour atteindre, dans la Likouala, Makao, Enyellé et Bétou puis Gouga, ville frontière avec la RCA.

La plupart des exploitants forestiers, à l’exception de la société Thanry-Congo, évacuent leurs bois (grumes et sciages) non pas par la voie fluviale (Oubangui puis Congo) mais par ce corridor, qui est également emprunté par les commerçants, les transporteurs et les populations résidant dans la partie nord de la Likouala. Son utilisation n’est pas sans poser de problèmes. « Pour traverser la rivière Sangha, à hauteur de Pokola, il faut prendre le bac qui est payant, ce qui renchérit le coût du transport et allonge les délais d’acheminement » informe Noumazalyi.

Très fréquenté par les grumiers, les camions, les bus et autres véhicules, le corridor 13 n’a pas bonne réputation. « Les grumiers roulent à vive allure, ce qui est dangereux quand ils traversent un village. Ils soulèvent aussi des nuages de poussière qui aveuglent les chauffeurs », explique André, un Likoualien qui a emprunté la route.

Si le corridor 13 permet de désenclaver la Likouala, il dessert principalement l’ouest et le nord du département. D’où la nécessité d’aménager des axes routiers aboutissant au corridor et reliant les petits centres de l’intérieur. Il est prévu des liaisons avec Dongou et Impfondo, à partir d’Enyellé, ainsi que la construction de ponts sur les rivières Motaba et Ibenga, dont la traversée s’effectue, pour l’heure, par bac.

Une route goudronnée, longue de 130 km, dénommée la Vasière, relie Dongou à Épéna en passant par Impfondo. Sa réhabilitation se fait attendre. Le reste du réseau routier est formé de pistes forestières terrassées et de routes agricoles en terre. Le franchissement des rivières qui est réalisé, au mieux, par des bacs, est un véritable casse-tête en saison des pluies.

Lire aussi. Congo-B. La Likouala, un potentiel économique à valoriser. https://www.makanisi.org/congo-b-la-likouala-un-potentiel-economique-a-valoriser/

La voie fluviale

La voie fluviale constitue un mode de communication important, aussi bien sur l’Oubangui que sur les rivières qui traversent le département. Pour bien des populations locales, c’est la pirogue qui constitue, la plupart du temps, le seul moyen de déplacement. Mais ces cours d’eau ne désenclavent qu’une partie de la Likouala et la plupart d’entre eux connaissent des problèmes de navigabilité. Certains ne sont accessibles qu’à des bateaux à faible tirant d’eau tandis que d’autres ne sont pas navigables toute l’année et, parfois, sur la totalité de leur cours. Tel est le cas de la Motaba. Ces voies fluviales ne permettent donc que des déplacements limités dans l’espace et au cours d’une même année.   

L’Oubangui, qui pourrait être un boulevard fluvial, n’est navigable que de juin à décembre. Et de moins en moins, car de plus en plus ensablé. « Les bancs de sable se déplacent. Si des baleinières peuvent l’emprunter, en revanche ce n’est pas le cas des barges qui transportent le bois et les produits pétroliers », signale Joseph Noumazalyi. Ces difficultés ont un impact sur le trafic portuaire, en réduisant, notamment, l’activité des ports de Bétou et d’Impfondo.

Et la voie aérienne ?

Il reste l’avion. Les petits aérodromes que comptait la Likouala, ne sont plus fonctionnels. Seul Impfondo compte un aéroport dont la piste, de 2,5 km, peut supporter de gros porteurs et accueillir des vols internationaux. Toutefois, sa capacité de stockage du kérosène est quasi inexistante. Un problème pour les vols moyen-courriers.

Longtemps à l’arrêt, le trafic domestique a redémarré avec la compagnie Africa Airlines. Depuis Brazzaville, la compagnie dessert, deux fois par semaine, le chef-lieu de la Likouala après une escale à l’aéroport d’Ollombo, où elle peut se ravitailler en carburant. Le retour à Brazzaville s’opère via Ouesso. L’essentiel de la clientèle est composé de fonctionnaires et de quelques hommes d’affaires. Pas de quoi remplir l’avion. Sauf à « mettre en place un réseau de navettes entre les centres économiques proches du chef-lieu et l’aéroport pour accroître la clientèle », suggère Noumazalayi. Ce qui raccourcirait la durée des déplacements vers la capitale. Par bus, il faut trois jours pour atteindre Bétou depuis Brazzaville. Pour un particulier qui se déplace en 4×4, il faut compter deux bons jours.

Rareté de l’électricité

Selon le RDPH 2023, avec une couverture de 6%, la Likouala est l’un des départements congolais les moins bien desservis par le réseau de distribution de la société Entreprise électrique du Congo (E2C). Seuls les districts de Bétou, d’Enyellé et d’Épéna ainsi que la commune d’Impfondo sont concernés.

La Likouala compte une centrale mixte, thermique et solaire, d’une capacité de 3 MW, destinée à alimenter en électricité Impfondo et ses alentours. Reste à installer les panneaux solaires pour la rendre totalement fonctionnelle. Des petites centrales thermiques et des groupes électrogènes, de faible capacité, alimentent quelques cités. D’une manière générale, l’électricité fournie n’est disponible que de 18 h à 21h ou 23 h. De rares privés, des ONG et des administrations utilisent des petits groupes électrogènes ou des panneaux solaires. Faute d’une offre suffisante et à des prix abordables, l’essentiel de la population recourt au charbon de bois pour s’éclairer et faire cuire les aliments.

Les besoins en électricité de la Likouala sont estimés entre 30 et 40 MW. Ils peuvent être couverts par le solaire, à condition de sécuriser les panneaux, qui font souvent l’objet de vols, et de les entretenir. Son usage est toutefois peu efficace dans les zones de forêts et son coût trop élevé pour le pouvoir d’achat local. L’option de construire deux barrages hydroélectriques, l’un sur l’Ibenga (18 MW) et l’autre sur la Motaba (23 MW), a été annoncée par le gouvernement en mai 2023. Mais elle fait débat. notamment pour le barrage sur l’Ibenga, en raison des risques d’inondation de la forêt. « D’autres solutions sont à explorer, dont l’hydrolienne dans les petits cours d’eau, ou l’éolien, dans les zones où il n’y a pas de forêts. Dans les centres forestiers, l’électricité non utilisée par les forestiers pourrait être mis à disposition des villages », informe Noumazalyi.

Télécommunication et internet

En matière de télécommunications et surtout de numérique, la Likouala n’est guère mieux lotie. « Le signal internet est faible ou inexistant », déplore le président du Conseil départemental de la Likouala. En cause, le déploiement, le long des routes nationales 1 et 2, du réseau de la fibre optique, qui, dans le nord, a ignoré une grande partie de la Likouala, à l’exception d’Impfondo. « Il aurait fallu tirer une dorsale le long du fleuve Congo jusqu’à l’Oubangui, avec des branchements latéraux pour alimenter l’intérieur des départements. On aurait ainsi créé un corridor couplant l’électricité et l’internet », renseigne Noumazalyi.

Force est de constater que la demande solvable est située dans les centres urbains, de production de bois notamment. On peut citer Bétou, une communauté urbaine et un chef-lieu de district dynamique, dont les banques regorgent d’ailleurs de liquidités, ou encore Enyellé, Moualé et Makao, premier grand carrefour routier après Pokola.