C’est à Pointe-Noire, la ville portuaire du Congo-Brazzaville, un pays riche de littérature, que Muriel Troadec a implanté sa maison d’édition qu’elle a baptisée Les Lettres Mouchetées. Amoureuse des belles lettres, passionnée de lecture et d’écriture, cette éditrice, qui a vécu dans plusieurs pays d‘Afrique, au gré de l’histoire de sa famille et de la sienne, se bat pour découvrir, publier et faire connaître les grandes plumes d’Afrique francophone.
Zoom sur le parcours atypique de cette Française nourrie de rencontres et d’échanges, ici et ailleurs, qui ont ouvert son horizon et forgé sa tolérance.

Elle a baptisé sa maison d’édition Les Lettres Mouchetées. Joli nom qui fait penser à une page blanche parcourue de signes calligraphiques tachetés qui racontent une histoire. Rien de tout cela ! « J’aime beaucoup les arbres. Je cherchais le nom d’une essence de bois. Or Lettre mouchetée est celui d’une essence de bois originaire d’Amérique latine, où j’ai des attaches lointaines, par une aïeule bolivienne. C’est un bois dense, avec lequel on fabriquait autrefois des caractères d’imprimerie. On l’utilise dans la coutellerie et l’artisanat pour faire des objets précieux dont des manches de couteaux. On l’appelle aussi bois d’Amourette. J’ai opté pour l’autre nom, qui convient mieux à une maison d’édition. C’était aussi une manière de rendre hommage à ce bois et aux bois d’Afrique, tel le moabi que j’affectionne tout particulièrement », explique Muriel Troadec, sa fondatrice.
« J’aime beaucoup les arbres. Je cherchais le nom d’une essence de bois. Or Lettre mouchetée est le nom d’une essence de bois originaire d’Amérique latine »
Une famille melting pot
Cette passion pour les arbres exotiques ne relève pas du hasard. L’arbre généalogique de Muriel Troadec puise ses racines dans trois continents : l’Europe, l’Amérique du Sud et l’Asie, où, partis de France, ses aïeux sont allés s’établir. Son grand-père paternel, originaire de Bretagne, comme l’indique son patronyme, a été administrateur colonial en Afrique.
Ses ancêtres maternels bretons se sont installés en Martinique, où la plupart ont péri lors de l’éruption de la montagne Pelée en 1902. Seul son arrière-grand-père a échappé à la catastrophe, car il avait migré en Indochine française où il avait épousé une Vietnamienne. C’est ainsi que la mère de Muriel est née à Saigon, devenue Hô Chi Minh-Ville, où elle a passé une dizaine d’années. C’est en Afrique qu’elle fera la connaissance du père de Muriel.
Au bord de la Lagune d’Abidjan
Muriel Troadec voit le jour, le 3 avril 1968, à la Clinique du Plateau à Abidjan. « J’ai grandi au bord de la Lagune. Puis, mes parents sont allés au Liberia où ils sont restés 8 ans jusqu’à la guerre. Des ministres de William Richard Tolbert ont été exécutés sur la plage qui se trouvait à 500 mètres de chez nous », se souvient-elle.
Après son baccalauréat qu’elle obtient à Autun (France), malgré son penchant pour la lecture et le livre, elle fait des études de langues étrangères appliquées à l’université d’Avignon. « Mais je n’étais pas du tout appliquée. Je n’attendais qu’une occasion pour retourner en Afrique. Mon père travaillait à San Pedro, en Côte d’Ivoire. J’en ai profité pour y faire un stage dans une usine de cacao ».
« J’ai l’âme africaine, c’est en Afrique que je respire le mieux. Je m’y sens un peu chez moi »
On comprend son attachement à l’Afrique. « J’ai l’âme africaine, c’est en Afrique que je respire le mieux. Je m’y sens un peu chez moi ». Bien que mariée et mère de deux enfants, Muriel a toujours conservé le nom de son père. « C’était un aventurier, qui aimait l’Afrique et la littérature. Il n’est plus là mais il m’accompagne dans ce que je fais. »
Direction Congo
Pendant plusieurs années, elle évolue entre le Ghana, la Côte d’Ivoire, le Gabon, le Cameroun et la France. Puis, après quelques voyages de repérage entre 2012 et 2013, elle part s’établir en 2014 à Pointe-Noire, la capitale économique du Congo située en bordure de l’océan atlantique.
L’installation dans cette ville portuaire constituera un tournant important dans sa vie. Car c’est dans le pays de naissance de son père qu’elle entend fonder une maison d’édition. Une manière de se poser et de construire sur le long terme ? Reste que Muriel choisit, comme point de chute, un port, le symbole, par excellence, du voyage par-delà les mers, qui est une marque familiale !
C’est dans le pays de naissance de son père qu’elle s’établit et qu’elle entend fonder une maison d’édition.
Le métier d’éditeur ne lui est pas étranger. « Mon parcours africain atypique a fait que je n’ai jamais eu de plan de carrière. Ma seule constance était la lecture et l’écriture. J’ai commencé à écrire des articles pour un magazine. Étant limitée par le nombre de signes, je me suis installée comme écrivain public. Puis, alors que je vivais à Bordeaux, un éditeur qui avait aimé l’article que j’avais écrit sur l’un de ses auteurs, m’a proposé de travailler avec lui. J’ai mis ainsi un pied dans l’édition, pour relire des textes et les aménager. C’est cet éditeur qui m’a transmis les bases du métier ».
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« Alain Juppé, maire de Bordeaux, ne lui avait donc pas menti. Le Bassin du Congo est, en effet, riche de littérature »
Les Lettres Mouchetées
Arrivée à Pointe-Noire, Muriel découvre que le Congo est un pays d’écrivains. Alain Juppé, maire de Bordeaux, ne lui avait donc pas menti. Le Bassin du Congo est, en effet, riche de littérature.
En décembre 2015, elle crée Les Lettres Mouchetées. Elle démarre « toute petite, seule dans son coin ». Le premier coup de pouce viendra de Fabienne Bidou, directrice déléguée de l’Institut français du Congo (IFC) Pointe-Noire, qui lui présente Alphonse Chardin N’Kala. Ce journaliste, écrivain et directeur départemental du livre à Pointe-Noire, la met en relation avec des auteurs congolais et la Chambre de Commerce de Pointe-Noire. Il deviendra plus tard un de ses auteurs et un ami. Elle publiera, en 2016, son roman Ce foutoir est pourtant mon pays.
« J’ai créé Les Lettres mouchetées pour publier des auteurs africains, les mettre en avant et les accompagner dans leur travail d’écriture »
Accompagner les auteurs
« J’ai créé Les Lettres Mouchetées pour publier des auteurs africains, souvent peu mis en valeur dans leur pays, les mettre en avant et les accompagner dans leur travail d’écriture », explique l’éditrice. Parmi les premiers livres qu’elle reçoit figure le roman Mvoungouti, le rêve dans la tombe, d’Emmanuel Ngoma Nguinza. « Nous nous retrouvions à l’Institut français pour relire et retravailler ensemble son texte. Ce livre a reçu, en 2017, le prix des Sanzas de Mfoa en littérature. Cela démarrait bien et cela m’a encouragée », se souvient Muriel.
C’est à cette occasion qu’elle a commencé à travailler avec Guillaume Makani, un artiste peintre congolais qui illustre les couvertures de sa collection Mbongui. En langue kikongo, Mbongui signifie « case commune, grande place, arbre à palabres », et, par extension, « lieu de rassemblement, d’écoute, d’échange, de débat d’idées et de partage ».

Romans et nouvelles
Romans, Mbongui, polars, nouvelles, récits, essais, « d’ici et d’ailleurs »… La gamme des genres littéraires du catalogue des Lettres Mouchetées est variée. Au total, environ 70 ouvrages publiés dont quelques livres à compte d’auteurs comme La sape au Congo-Brazzaville de Joseph Itoua et un essai sur l’État milice et ses métastases dans le Pool de François Ondai Akiera.
Bien évidemment, romans et nouvelles dominent, mais « je privilégie les ouvrages qui reflètent la réalité, dont certains ont une dimension historique. Ils sont plus faciles à lire. J’aime la fiction et l’imagination qu’on trouve dans ces genres littéraires », précise l’éditrice.
« J’aime la fiction et l’imagination qu’on trouve dans les romans et les nouvelles »
La maison d’édition s’est lancée récemment dans la bande dessinée avec Les z’expressions françaises des artistes Jussie Nsana, Patrick Kaluta et Marie-Françoise Ibovi sous la direction artistique de Al Mata.
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Repérer les belles plumes
Comment repérer les belles plumes ? Il y a bien sûr le bouche-à-oreille, qui fonctionne des deux côtés, mais aussi l’envoi spontané de manuscrits par les auteurs à la maison d’édition. Outre le Congo, des propositions de manuscrits arrivent aussi d’autres pays africains francophones dont le Burkina Faso, le Bénin, le Cameroun, la RD CongO. La maison d’édition étant exigeante sur la qualité de l’écriture, l’histoire, le fond et la forme, certains livres qu’elle a publiés ont obtenu des prix. Pour exemple, Carrefour des veuves, un roman de l’autrice burkinabè Monique Ilboudo, finaliste au Prix Orange du livre en Afrique, a reçu le Prix littéraire des droits de l’homme à titre étranger, remis par Éric Dupond-Moretti. Les Lettres Mouchetées ont, elles aussi, reçu un prix : le Prix de l’Édition africaine, lors de la 3ème édition du Festival International du Livre Gabonais et des Arts (FILIGA) qui s’est tenue début juin 2024 à Libreville.
« Nous sommes une grande famille. Quand on parle de notre maison d’édition, c’est la Maison. Il y a un collectif d’auteurs, un noyau dur. Les auteurs se connaissent… J’aime cette fraternité »
Un réseau de diffusion qui se renforce
Pour la diffusion des livres, Muriel peut compter sur le soutien de ses auteurs. « Nous sommes une grande famille. Quand on parle de notre maison d’édition, c’est la Maison. Il y a un collectif d’auteurs, un noyau dur. Les auteurs se connaissent. Des amitiés naissent, des liens se forgent au sein de notre maison. J’aime cette fraternité ».
Si la maison d’édition n’utilise que les réseaux sociaux Facebook et Instagram pour faire connaître ses publications, elle dispose, toutefois, de réseaux de distribution. En 2021, une antenne a été créée en France pour faciliter la diffusion des livres sur le marché français et européen. Lesquels sont référencés et distribués par Pollen depuis septembre 2023 et disponibles sur Amazon.
Les Lettres Mouchetées ont établi, en 2022, une passerelle avec le grand voisin de l’autre rive. Une initiative rendue possible grâce à la Rdcongolaise Marie Sambay, initiatrice du festival littéraire Buku et, avec la Fondation Lumumba, du prix littéraire Patrice Emery Lumumba, C’est sur les rayons de l’enseigne Casino à Pointe-Noire, qu’elle a découvert les livres des Lettres Mouchetées. Coup de cœur !
Depuis la ville portuaire de Douala, la société GVG distribue également les ouvrages des Lettres Mouchetées au Cameroun et dans l’espace africain francophone. Bien évidemment, les salons littéraires sont un autre moyen de faire connaître la maison d’édition et les livres de ses auteurs. « Nous participons au Salon du livre africain de Paris et au Salon International du Livre d’Abidjan en Côte d’Ivoire ».
« La question de la tradition et de la modernité revient souvent dans les livres, et, à travers elle, celle des racines et des valeurs ancestrales »
Les thèmes
Les mêmes thèmes sont abordés partout, mais chaque pays a son identité et sa spécificité. « La question de la tradition et de la modernité revient souvent dans les livres, et, à travers elle, celle des racines et des valeurs ancestrales », souligne Muriel Troadec, très sensible, par ailleurs, à tout ce qui touche à la transmission. Ce thème est, entre autres, évoqué dans Le Testament de Charles de Christian Eboulé, via le grand-père Okili qui symbolise la tradition.
Parmi les thématiques récurrentes figurent également le manque de liberté et de démocratie, de même que la question des femmes et des enfants des rues. Et un constat amer : le déclin de la culture qui se manifeste par la baisse du niveau scolaire et résulte, en partie, du peu d’attention porté aux écrivains et à l’édition par les pouvoirs publics. Dans l’Odyssée d’Ontiô L. Onkouo, Hugues Éta, lauréat du prix Paul Eluard de la société des poètes français en 2012, se met dans la peau d’un écrivain en herbe qui a du mal à trouver l’argent nécessaire pour faire saisir son manuscrit. « Le livre n’est plus le pilier culturel », constate amèrement le jeune écrivain.
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« Il faut continuer à bâtir des ponts entre les cultures, révéler des talents et proposer des œuvres qui résonnent avec les préoccupations de notre époque »
Faire rayonner le livre africain
Manque de centres culturels, de cinémas et de bibliothèques, précarité des auteurs, faiblesse du pouvoir d’achat qui limite l’achat de livres, le livre et la littérature congolaise seraient-ils en danger ? « Pour les auteurs, comme pour les éditeurs, c’est difficile. On ne peut pas vivre que d’espoir », martèle l’éditrice, qui, elle-même, travaille bénévolement.
À l’évidence, le soutien actif des pouvoirs publics à l’industrie du livre et aux auteurs, est impératif, au risque que les talents s’exilent et ne retournent plus jamais chez eux. Au risque aussi de faire disparaître une mémoire. La littérature n’est-elle pas une source pour les historiens ?
Il est urgent de faire circuler le livre et de le rendre accessible pour faire rayonner la littérature africaine en Afrique et au-delà. Comment ? « En solidifiant toute la chaîne du livre ». Auteurs, imprimeurs, éditeurs, libraires, distributeurs et diffuseurs sont, en effet, autant de métiers interdépendants, qui représentent des enjeux culturels et économiques, dont l’Afrique francophone, pour ne parler que de cette région, doit favoriser la structuration. « Il faut continuer à bâtir des ponts entre les cultures, révéler des talents et proposer des œuvres qui résonnent avec les préoccupations de notre époque », conclut Muriel Troadec.
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