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mercredi 30 septembre 2020
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Ngoïe Ngalla : « La traite des Noirs est source de rancoeurs au Congo »

Un an avant son indépendance proclamée le 15 août 1960 et de manière récurrente depuis 1963, le Congo a été secoué par des affrontements entre des communautés du Nord et du Sud du pays. L’historien congolais Dominique Ngoïe Ngalla* estime que ces violences plongent en partie leurs racines dans la période liée à la traite négrière.

Propos recueillis par Muriel DEVEY MALU-MALU

Makanisi : Le 15 août 1960, les Congolais, en liesse, ont fêté l’indépendance qu’ils ont vécue comme une victoire…

Dominique Ngoïe Ngalla : Une victoire, certes, mais seulement pour ceux qui n’ont pas mesuré, sur le moment, les difficultés à venir, auxquelles personne n’était vraiment préparé. Dans l’euphorie de la libération du joug colonial, les Congolais furent nombreux à penser que l’indépendance tant souhaitée et désirée ouvrait à leur pays les chemins du développement que la présence coloniale avait fermés. Mais aux yeux de rares Congolais, l’indépendance du pays ne fut en rien une victoire ; la colonisation ayant échoué, l’indépendance pouvait aussi échouer.

Un an auparavant, en février 1959, Brazzaville a été le théâtre de graves affrontements entre des populations de Bacongo et de Poto-Poto, suite à une élection contestée. Que révèlent ces affrontements ?

DNN : Les affrontements de 1958-1959 furent l’explosion des tensions nées de la traite des Noirs, qui a démarré dans les régions côtières du pays, au XVIème siècle. De là, elle a gagné plus tard l’intérieur des terres jusqu’au pays des Ngala, au nord. Ces affrontements étaient la traduction, au grand jour, de vieilles rancœurs qui dressaient, à distance, les populations du Nord contre celles du Sud. Ces dernières prirent, en effet, une part active dans la chasse aux esclaves qu’elles allaient faire jusqu’au pays des Ngala. La traite des Noirs est, depuis cette période reculée de l’histoire du Congo, la source des rancœurs des Mbochi contre les Kongo. Ces rancœurs allaient s’exprimer de façon plus ouverte, à l’heure de la conquête du pouvoir, après le départ du colonisateur qui laissait derrière lui, face à face, sans arbitre désormais, les ethnies de tout le pays qui avaient pris d’assaut les agglomérations coloniales. Ces rancoeurs seront, sans cesse, ravivées par les enjeux du pouvoir que Mbochi et Kongo se disputent depuis la révolution de 1963.

Les affrontements de 1958-1959 furent l’explosion des tensions nées de la traite des Noirs, qui a démarré dans les régions côtières du pays, au XVIème siècle. De là, elle a gagné plus tard l’intérieur des terres jusqu’au pays des Ngala, au nord.

Qu’entendez vous par ethnonymes Mbochi et Kongo ?

DNN : Les Mbochi sont une des composantes de l’aire culturelle ngala, dans le département de la Cuvette, dans le nord du Congo. Ils partagent cette aire culturelle avec d’autres formations sociales, en communion avec les mêmes valeurs dominantes, la langue, l’organisation sociale et économique, les croyances religieuses, les codes juridiques et sociaux, les catégories de pensée, etc. Chaque composante socio-culturelle est autonome, un ethnonyme distinctif le rappelle. Cependant, il existe entre elles, une telle proximité culturelle, que les populations du sud du Congo, les Kongo notamment, qui ne voient pas de différence entre Ngaré, Kuyu, Likuba, Moï, Makwa et Mbochi, attribuent à toutes ces formations l’appellation de mbochi. Les Mbochi sont, parmi les communautés citées, la plus en vue, la plus dynamique et dont le rayonnement atteint les autres composantes culturelles de l’ensemble formé par les Ngaré, les Kuyu, les Makwa, les Moï, les Likuba. Ils y apparaissent comme le modèle socio-culturel le plus réussi. C’est donc de façon abusive et, un peu par paresse, que les Kongo enveloppent tant de groupes divers de l’ethnonyme mbochi. De même, les Kongo sont, au sud du pays, les habitants d’une aire culturelle dont les composantes socio-culturelles sont organisées autour des mêmes valeurs dominantes. La source sinistre des conflits opposant Mbochi et Kongo se trouve dans des ambitions politiques où aucun de ces deux groupes n’entend laisser le pouvoir à l’autre, et pour les Mbochi, le désir de se venger des humiliations et des souffrances subies pendant la traite des Noirs, dans laquelle les ancêtres des Kongo ont pris une part importante.

Réalisée par 4 artistes congolais sous la supervision d’un artiste italien, la Fresque de l’Afrique est une commande de la direction générale des Affaires culturelles en 1970. @MDMM

Qui allait faire la chasse aux esclaves ?

DNN : Ce n’était pas les Blancs. Les Blancs recrutaient sur place des natifs du pays et les armaient. Ceux qui étaient au service des Portugais furent appelés pombeiros, appellation dérivée du nom de l’actuelle région de Brazzaville autrefois dénommée Mpombo où ils allaient vendre toutes sortes d’articles venus d’Europe dans les foires que la zone abritait. Chassaient-ils l’esclave, eux aussi ? Impossible de le savoir, dans l’état actuel des sources. Ce dont il est difficile de douter, c’est la part importante que prirent les natifs des pays du sud recrutés par les négriers dans la chasse aux esclaves. Il y a tout lieu de penser que le souvenir des violences de la traite des Noirs s’est logé dans la mémoire collective des Ngala. Les historiens gagneraient à interroger la mémoire collective des Mbochi et des Kongo, pour se faire une idée de l’ampleur d’une tragédie qui, par la suite, allait dresser pour longtemps ces deux groupes ethniques l’un contre l’autre.  

Les historiens gagneraient à interroger la mémoire collective des Mbochi et des Kongo, pour se faire une idée de l’ampleur d’une tragédie qui, par la suite, allait dresser pour longtemps ces deux groupes ethniques l’un contre l’autre. 

Pourquoi cette animosité qui tourne à la violence se manifeste-t-elle à l’orée de l’indépendance ?

DNN : À l’époque coloniale, aucun risque que les groupes ethniques s’affrontent ; l’autorité coloniale y veille. Par ailleurs, il n’existe pas d’enjeu qui les mette dans une compétition, qui se terminerait par une confrontation directe, au cas où, battu, l’un des protagonistes n’accepterait pas son échec. En outre, la présence coloniale se gardait de favoriser un groupe au détriment des autres, qui, frustrés, pourraient se saisir de cette injustice pour partir en guerre contre les protégés de la colonisation. Le départ du colonisateur ouvre aux ambitieux la compétition pour la conquête du pouvoir resté vacant. C’est alors que se réveille, chez les groupes en lice, l’instinct xénophobe propre à l’ethnie. La tradition enseigne aux Mbochi le refus d’être sous le commandement d’un autre, et les Kongo pensent qu’ils sont nés  pour commander.  L’affrontement était inévitable entre les deux groupes.

Le départ du colonisateur ouvre aux ambitieux la compétition pour la conquête du pouvoir resté vacant.

Alphonse Massambat-Débat, qui a choisi le socialisme bantou, était kongo. Pourtant le « Nord » l’a laissé gouverner. 

DNN : La succession de Massamba-Débat à Fulbert Youlou, tous deux kongo, au sens large de ce nom, peut laisser penser que les Mbochi ne nourrissaient pas alors d’ambitions politiques. Ne se sentant peut-être pas encore prêts et jouant du  principe de réalité, ils reportèrent à plus tard la prise du pouvoir. En attendant, ils s’organisèrent pour acculer Massamba-Débat à la démission. Puis ils avancèrent Marien Ngouabi, leur pion. Ce dernier installé à la tête du pays, ils œuvrèrent à la conservation de ce pouvoir, « leur pouvoir », comme le clamaient des Mbochi peu discrets.

Pourquoi, à l’indépendance, la violence entre les deux groupes prend-elle une ampleur qu’elle n’avait jamais eue à d’autres périodes ?

DNN : C’est tout simplement que l’importance des enjeux lui donne une vigueur nouvelle. L’importance de ce que faisait miroiter le pouvoir : les honneurs, le prestige, une foule de prérogatives et d’avantages matériels, et, pour les Mbochi probablement, la perspective d’une revanche sur les Kongo qui les avaient battus à plate couture, en 1959.   

L’indépendance a donc réactivé des survivances du Temps long, comme dirait l’historien français Braudel.

DNN : C’est la triste vérité. Après le départ de l’autorité coloniale qui assurait l’arbitrage des conflits potentiels entre les divers groupes ethniques du pays, ceux-ci se retrouvèrent face à face. Or, par nature, les ethnies ne s’acceptant pas, la rencontre, à Brazzaville, des Mbochi et des Kongo, au sens large, allait faire du bruit, avec beaucoup de colère. Le souvenir de la traite négrière, ajouté à celui plus récent de la déculottée de 1959, décida les Mbochi à chercher un prétexte pour en venir aux mains avec les Kongo, dans l’espoir de leur régler leurs comptes.

Le souvenir de la traite négrière, ajouté à celui plus récent de la déculottée de 1959, décida les Mbochi à chercher un prétexte pour en venir aux mains avec les Kongo, dans l’espoir de leur régler leurs comptes.

Cette violence identitaire va se manifester à nouveau en 1992 et en 1997.

DNN : Malheureusement, celle de 1992 opposa les Kongo du Pool à leurs cousins de la vallée du Niari, alliés aux populations non-Kongo du Niari forestier, comme s’ils avaient oublié leurs origines culturelles communes. Il apparut alors que la violence politique conduisant à l’affrontement armé était devenue une culture chez toutes les populations du Congo. Elle avait cessé d’être, dans l’esprit des populations du sud, et Kongo, une exclusivité des Mbochi, au sens large. Bien que proclamée civile, la guerre de 1997 fut, en fait, une guerre entre les groupes ethniques du Nord et ceux du Sud, allumée, pensèrent les Kongo, par les Mbochi, impatients de reconquérir le pouvoir confisqué au profit du sud par une Conférence Nationale Souveraine qui ne leur fut pas tendre.

Les groupes du Nord et du Sud évoquent-ils les causes de cette violence ?

DNN : Non, à ma connaissance. Comme si, par pudeur, la mémoire collective s’était efforcée d’oublier. Les Kongo, surtout, ne trouvaient aucun intérêt à évoquer des faits qui ne les honorent pas. Si l’hypothèse de la pudeur ne peut être retenue, reste celle de l’ignorance. Mbochi et Kongo n’évoqueraient pas ce passé sombre de leur histoire faute de le connaître. La traite des Noirs est aujourd’hui un fait bien loin derrière nous, oublié dans ce cas, comme cela arrive dans les cultures de l’oralité.  Mais si l’hypothèse de l’ignorance à son tour ne peut être retenue, il y a tout lieu de penser que, forcément, Mbochi et Kongo, au sens large, ont gardé quelque chose de leur passé, surtout celui-là fait de violences. Il est donc plus que probable qu’ils sont capables d’en dire quelque chose si on les interroge. En effet, tout ce qui s’était passé durant la traite négrière était trop grave et traumatisant pour ne pas affecter la psyché collective et ne pas passer dans la mémoire collective des peuples qui en ont souffert ou qui en ont été les auteurs.         

La traite des Noirs est aujourd’hui un fait bien loin derrière nous, oublié dans ce cas, comme cela arrive dans les cultures de l’oralité. 

Aujourd’hui, ces divergences nord-sud ne sont-elles pas davantage le fait de la classe politique que des populations qui souffrent des mêmes maux ?

DNN : Sans conteste, encore que le débauchage de la classe politique opère progressivement la conversion à sa perception égoïste de la politique, un nombre sans cesse croissant d’habitants des quartiers pauvres. Néanmoins, et ce constat est encourageant, les petites gens qui forment la majorité de la population du Congo ont du bon sens. Elles sont tout à fait disposées à se rencontrer. Le nombre sans cesse croissant de mariages mixtes entre jeunes gens du Nord et du Sud, en témoigne. La condamnation des pratiques peu citoyennes du pouvoir et de la classe politique, qui s’amusent tandis que le peuple barbote dans la misère, est unanime dans tout le pays.

Néanmoins, et ce constat est encourageant, les petites gens qui forment la majorité de la population du Congo ont du bon sens. Elles sont tout à fait disposées à se rencontrer.

Dans votre ouvrage sur « le Retour des ethnies, quel état pour l’Afrique** », vous donnez des pistes de réflexion pour dépasser le cadre identitaire de l’ethnie et rassembler les populations autour de valeurs communes. Pouvez-vous en donner quelques exemples ?

DNN : L’Afrique bantoue et l’autre Afrique noire, dite de l’Ouest ont gardé, du moins chez les petites gens, les grandes valeurs de l’humanisme universel : le sens de l’accueil de l’étranger, parce que tout homme mérite qu’on lui tende la main ; le respect des Anciens, par leur grand âge déjà si proches des vénérables Ancêtres qui ont quitté ce monde ; la compassion envers ceux qui souffrent ; la palabre inventée pour départager les justiciables, en faisant en sorte que, même celui qui a tort ne soit pas blessé dans son orgueil d’humain. La pratique de la palabre était un outil pédagogique visant à amener le fautif à méditer sur la laideur de l’homme, lorsqu’il a commis un acte répréhensible.

L’Afrique bantoue et l’autre Afrique noire, dite de l’Ouest, ont gardé, du moins chez les petites gens, les grandes valeurs de l’humanisme universel.

Comment insérer ces institutions dans un système dit démocratique ?

DNN : Dans ces institutions traditionnelles, brille un fond tout à fait admirable d’humanité, que même les solides démocraties occidentales peinent à mettre en œuvre, parce que le capitalisme et son corollaire, l’économie libérale, en subvertissent l’esprit et le cœur. Oublié dans les États bancals de l’Afrique indépendante, ce fond doit être réactivé afin qu’il serve de terreau où la végétation d’une nouvelle Afrique plongera ses racines.

Oublié dans les États bancals de l’Afrique indépendante, ce fond doit être réactivé afin qu’il serve de terreau où la végétation d’une nouvelle Afrique plongera ses racines.

Les jeunes, notamment en milieu urbain, ont-ils intégré ces valeurs ancestrales ?

DNN : La jeunesse de nos villes a été coupée de ses traditions par la colonisation, et, ce qu’il en restait, dédaigné par une classe politique qui n’y trouve aucun intérêt. La désaliénation culturelle du Congo et de l’Afrique passera par le retour réfléchi à nos traditions, qu’il faut cesser de tourner en dérision, pour les injecter plutôt dans les programmes scolaires. L’Occident, la grandeur de l’Occident, s’explique par l’obstination des Romains, ses fondateurs, à respecter leurs traditions, la Mos maiorum (coutume des anciens)

Malgré ses terribles méfaits, la colonisation a-t-elle néanmoins laissé des valeurs ?

DNN : Je ne ferai jamais l’apologie de la colonisation qui fut une tragédie pour l’Afrique. Cependant, je dois reconnaître que cette colonisation aura légué à l’Afrique indépendante en plus de l’école et du livre qui libère celui qui sait s’en servir avec intelligence, des valeurs fondatrices des grandes nations, dont la passion de l’ordre, la foi en ce qu’on entreprend, des convictions enracinées dans les cœurs et les esprits, la soif de la vérité, tout de suite abandonnée dès qu’à la vérification, elle se révèle n’être qu’une belle erreur.

L’historien congolais Dominique Ngoïe Ngalla lors d’un colloque.

*Dominique Ngoïe Ngalla 

Né en 1943 à Kimvembé (Bouenza, district de Mabombo, Congo), Dominique Ngoïe-Ngalla est docteur d’Etat es lettres et sciences humaines de l’Université Paris I Sorbonne où il a soutenu sa thèse d’État en 1989 sur « Les sociétés et les civilisations de la vallée du Niari dans le complexe ethnique Koongo XVIe-XVIIe siècle : formes et niveau d’intégration ».

Professeur à la faculté des sciences humaines de l’université de Brazzaville, il a également enseigné à la faculté de philosophie de l’université Jules Vernes d’Amiens en France. Il est auteur de nombreux ouvrages et essais sur l’Afrique ainsi que de romans et de poésie.  

**Quelques références d’ouvrages de D. Ngoïe Ngalla

  • Le retour des ethnies : quel État pour l’Afrique ? ». Éditions Bajag-Méri, 2003. Réflexion sur les circonstances du réveil identitaire, au début du XXe siècle, dans certains groupes ethniques en Afrique. Exemple du Congo-Brazzaville.
  • Au Royaume du Loango, les athlètes de Dieu. Éditions Publibook, 2010. Histoire des religieux de la congrégation des Pères du Saint-Esprit dans le royaume de Loango à la fin du XIXème siècle.
  • Les Kongo de la vallée du Niari : origines et migrations XIII-XIXe s.  Bakamba, Badondo, Bakunyi, Basundi, Babeembe, Presses universitaires de Brazzaville, 1981.

   

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