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mercredi 19 juin 2024
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Congo : la diversification de l’économie tarde à devenir une réalité

L’économie congolaise repose, pour l’essentiel, sur le secteur pétrolier. Pour réduire sa dépendance à ce secteur et relever le défi de la lutte contre le réchauffement climatique, les autorités affirment, depuis plusieurs années, œuvrer pour la diversification de l’économie. Mais où en est-on ? Quels obstacles faut-il lever pour y arriver ?

Didier Mavouenzéla, le président de la Chambre de commerce, d’industrie, d’agriculture et des métiers de Pointe-Noire, s’exprime sur cette question qui est au cœur de la stratégie du secteur privé.

Propos recueillis à Pointe-Noire par Arthur Malu-Malu.

Makanisi : Où en est la diversification de l’économie congolaise ?

Didier Mavouenzéla.

Didier Mavouenzela : La réflexion a déjà été menée, il reste à la traduire dans les faits. L’économie est basée essentiellement sur le pétrole. Pour la diversifier, il faut aller au-delà du pétrole. Nous devons ainsi examiner de près les potentialités du Congo et tenir compte de sa géographie. De toute façon, nous savons ce qu’il faut faire. Nous avons des avantages comparatifs à l’instar de la mer. Nous pouvons ainsi développer l’économie à partir de la mer, ce qui implique l’exploitation à bon escient du transport maritime et de la pêche.

Si nous concentrons nos efforts sur le transport maritime, avec toutes les activités connexes qui l’accompagnent, lesquelles se couplent souvent avec le transport routier et le transport ferroviaire, nous aurons franchi un premier pas. Le port de Pointe-Noire peut se positionner comme la première porte d’entrée de l’Afrique centrale et faire du Congo un pays de transit. La diversification de l’économie peut s’opérer sur ces activités-là.

Quels sont les autres atouts ?

Nous avons des terres arables et un réseau hydrographique très dense. Nous pouvons réfléchir à la modernisation de l’agriculture. Nous pouvons avancer sur l’agro-industrie, puisqu’il va falloir presque tout transformer, transformer des produits cultivés au Congo. Le Congo a également d’autres atouts : il est couvert de forêts et, là aussi, on peut exploiter le bois, sans déforester. Les textes de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) interdisent tout exportation de grumes. Il s’agit, pour nous, d’effectuer la transformation sur place. Le pays dispose également d’une diversité de curiosités touristiques. Le développement du tourisme induit des activités qui requièrent de la logistique, notamment en matière de transport, d’hôtellerie et de numérique. À tout cela s’ajoute un volet qui n’a pas été suffisamment exploité :  le contenu local. Nous avons une grande marge, dans le cadre du contenu local, pour réaliser la diversification. Pour produire du pétrole, trop d’achats sont opérés à l’extérieur, alors que si on respecte la loi, 25 % des achats doivent se réaliser localement. Nous atteignons difficilement 7-8 % aujourd’hui.

Les investissements acquis grâce au pétrole peuvent servir à d’autres secteurs qui, à leur tour, vont renforcer la dynamique de la diversification.

Les achats de quelle nature ?

Tous les achats… Cela concerne la main d’œuvre et des prestations industrielles. La loi dit qu’une partie, soit 25 %, des prestations qui servent autour du pétrole doit être fournie localement. On en est encore loin. Il nous faut faire un bond au niveau du contenu local. Il s’agit ici de métiers qui ne sont pas forcément des métiers pétroliers. L’industrie pétrolière peut contribuer à leur développement. Les investissements acquis grâce au pétrole peuvent servir à d’autres secteurs qui, à leur tour, vont renforcer la dynamique de la diversification. Le Congo a un sous-sol très riche. Sur notre plateforme Liziba, nous avons présenté le Congo à travers ses départements. Toutes ces entités territoriales disposent d’un potentiel minier.

Nous n’avons pas créé les conditions pour que l’entreprise puisse se développer le plus simplement possible.

À lire : Le Congo en chiffres. Édition 2023. https://www.makanisi.org/la-republique-du-congo-en-chiffres-edition-2023/

Qu’est-ce qui empêche l’économie de se diversifier ?

Nous n’avons pas créé les conditions pour que l’entreprise puisse se développer le plus simplement possible. Nous devons améliorer l’environnement des affaires. Le secteur privé doit pousser les pouvoirs publics à la diversification. Les pouvoirs publics, de leur côté, doivent prendre conscience du fait qu’aucun pays au monde ne s’est développé sans avoir assuré, au préalable, le développement de ses entreprises. Nous avons toutefois une échéance qui risque de poser problème pour notre pays. En effet, dans 7 ans, la ZLECAF, la zone africaine de libre-échange, entre en vigueur : les marchés africains seront ouverts. Va-t-on aller vers cette ouverture en l’état actuel de notre tissu d’entreprises ? Nous pouvons créer les conditions propices au développement de nos entreprises. L’État lui-même doit devenir un entrepreneur institutionnel et réfléchir comme un entrepreneur.

Il faudrait que, d’une certaine manière, l’administration publique se mette au service de l’entreprise.

D’où viendra le déclic ?

Il faut déjà développer une conscience économique auprès des agents du secteur public. Quand vous analysez certaines lois congolaises, vous réalisez que le défaut d’une formalité qui coûte 100 000 FCFA peut valoir à une entreprise une amende qui va coûter une dizaine de millions. Il y a là un déséquilibre qui mériterait d’être corrigé. Les textes doivent être revisités pour qu’on parvienne à une certaine proportionnalité. J’ai vu des entreprises être condamnées à payer des amendes qui correspondent à trois fois leur chiffre d’affaires. Il faudrait que, d’une certaine manière, l’administration publique se mette au service de l’entreprise.

Sur les produits transformés localement, nous avons des avantages comparatifs. Certains produits ne se trouvent qu’au Congo et ont une charge culturelle importante.

Le secteur privé est-il prêt à relever les défis actuels et futurs ? 

Je constate que de plus en plus de Congolais transforment des produits congolais localement. Il y a quelques années, on ne trouvait aucun produit congolais dans les rayons de supermarchés locaux. Les choses évoluent et aujourd’hui on en trouve. Le socle est là, même s’il nous faut corriger certaines insuffisances. Ces petits pas doivent néanmoins s’insérer dans une vraie politique qui fera l’industrie de demain au Congo. Sur les produits que nous transformons localement, nous avons des avantages comparatifs. Certains produits ne se trouvent qu’au Congo et ont une charge culturelle importante. Dans les supermarchés, on trouve le thé, les confitures, les jus de fruits, la farine de manioc, les feuilles de manioc (saka-saka) congolais… La liste ne s’arrête pas là.

Il faut aider ces entreprises, non seulement à viser le marché congolais, mais aussi les marchés extérieurs.

Il faut aider ces entreprises, non seulement à viser le marché congolais, mais aussi les marchés extérieurs. Parce qu’avec toutes les diasporas congolaises disséminées un peu partout, c’est un marché important qui s’ouvre à ces opérateurs. Ces entreprises méritent d’être aidées pour aller à la conquête de nouveaux marchés. Il y a, dans ce secteur, de gros problèmes de packaging. L’État doit s’impliquer dans la résolution des problèmes auxquels les entreprises font face. L’État doit les encourager à mieux se structurer et surtout à libérer les énergies, au lieu de bloquer leurs initiatives. La qualité des produits n’est pas toujours examinée sous toutes les coutures, par manque de laboratoire. Dans le commerce international, nous pouvons exister sur certains créneaux. L’idéal serait que la sélection se fasse aussi en tenant compte de la sous-traitance locale.

Pointe-Noire a énormément d’atouts, mais nous ne devons pas vivre comme si étions seuls au monde.

Quelles seraient les implications, pour le Congo-Brazzaville, de la construction du port en eau profonde de Banana et du pont route-rail au-dessus du fleuve Congo, entre Brazzaville et Kinshasa ?

Pointe-Noire a énormément d’atouts, mais nous ne devons pas vivre comme si étions seuls au monde. Nous devons avoir l’ambition de devenir un vrai port de service. Cela passe par le développement du service au niveau du port de Pointe-Noire, pour que les lignes maritimes soient fidélisées et que, malgré la présence de Banana, le port de Pointe Noire, qui a un meilleur indice de centricité en Afrique centrale, ne soit pas très affecté. Ces avantages devraient ainsi permettre à Pointe-Noire de faire face à la concurrence, pourvu que tout cela s’inscrive dans le cadre d’une stratégie globale : le port ne peut pas se concevoir sans les transports annexes et sans un système de transport multimodal. Le port doit penser sa stratégie globalement avec d’autres acteurs du secteur du transport.

C’est le port autonome qui doit faire venir le trafic. Le jour où l’entité qui gère le terminal à conteneurs trouvera les conditions plus avantageuses à Banana, elle sera tentée d’aller à Banana, mais le port ne peut pas physiquement se déplacer. Les navires qui viennent paient le coût de passage.

Le port ne peut pas se concevoir sans les transports annexes et sans un système de transport multimodal.

Quels sont les autres services que le port doit améliorer ?

Le coût de passage portuaire doit être compétitif. Et les services offerts sur ce site doivent être de qualité. Il faut, en outre, que le transit se fasse dans d’excellentes conditions. Les douanes congolaises travaillent à mi-temps, alors que les entreprises travaillent jusqu’au soir. Ces choses paraissent simples. Mais mises bout à bout, elles créent des blocages inutiles. La mise en place d’un cadre de dialogue avec les entreprises s’impose pour pouvoir régler les problèmes. D’ailleurs, je salue l’instauration de la journée des partenaires par la Direction des douanes et droits indirects.

Pour ce qui est du pont entre Brazzaville et Kinshasa, je crois sincèrement qu’il ne constitue pas une menace pour le Congo. Cet ouvrage permettrait de normaliser les choses, car il y a énormément d’échanges informels entre les deux rives. Il faut que tout cela sorte de l’informel pour entrer dans le formel.

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