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mercredi 19 janvier 2022
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Congo. Timothée Nsongo, un chercheur au service du développement

Simple, accessible et inconnu du grand public, Timothée Nsongo, né à Kinshasa (Léopoldville à l’époque), est un brillant scientifique du Congo-Brazzaville. Son riche parcours est porteur d’enseignements pour les jeunes générations.

Son environnement naturel est le laboratoire de recherche où il passe une partie de sa vie, entre deux voyages, et entre deux séances de cours à la faculté des sciences de l’Université Marien Ngouabi, le seul établissement public d’enseignement universitaire du pays.  « Je suis professeur titulaire, professeur des universités à l’Université Marien Ngouabi, à la faculté des sciences et techniques. Je suis, par ailleurs, directeur de l’ingénierie minière au Centre de recherche géologique et minière qui est rattaché au ministère des mines et de la géologie », explique-t-il posément, quand on lui demande de décrire succinctement ses activités professionnelles.   

Un parcours  atypique

Rien ne le prédestinait à une vie aussi exaltante, mais quelque peu ingrate. Tant d’efforts fournis depuis plusieurs années pour si peu de reconnaissance de la nation ! Néanmoins, loin de se décourager, Timothée Nsongo continue à creuser son sillon. « Après mon bac au Congo, j’ai fait un concours de la marine marchande pour aller à Marseille où je bénéficiais d’une bourse d’études », se souvient-il, avec une pointe de nostalgie.  Il s’agissait, pour le jeune étudiant, d’effectuer un stage dans son pays, à l’issue de sa première année d’études en France. Patatras ! Le Congo n’étant pas doté d’une marine marchande, le stage n’était pas réalisable sur place. Il choisit ainsi de bifurquer sur une autre filière et s’inscrit à l’Université de Provence. Il décroche d’abord un diplôme d’études universitaires générales en mathématiques, physique et chimie en 1979.

Son DEUG en poche, le jeune homme, qui vise toujours plus haut, s’oriente vers la physique. Une maîtrise vient se greffer sur son tableau de chasse universitaire. Timothée Nsongo est par la suite admis à l’Université de Paris 11, à la faculté des sciences d’Orsay, en vue d’un diplôme d’études approfondies (DEA) en physique de gaz et plasmas. S’ensuit un autre DEA en sciences des matériaux, accompagné d’une recherche spécifique sur le titane.  Toutes ces années d’études, de diverses privations, d’application sans faille et de présence assidue au laboratoire sont couronnées d’un doctorat en physique (sciences des matériaux).

« Appel » de la Chine

Le docteur frais émoulu de l’université française, pur produit des formations française et congolaise, rentre au Congo, avec des rêves plein la tête. Il y passe quatre ans, en tant que vacataire, avant de devenir chargé des cours, puis assistant. Il bénéficie, en 1996, d’une bourse pour aller préparer son PH D en Chine. Ses recherches en laboratoire sur les alliages de titane alternent avec des séances d’apprentissage de la langue et de la culture chinoises. Après l’obtention de son PH D, il pose ses bagages en France, au lieu de retourner directement au Congo.  En 2004, il a, dans ses tiroirs, quatre brevets d’invention sur le titane et ses alliages utilisés comme implants dentaires. Cette même année, il est promu maître des conférences par le conseil national des universités françaises.

Retour au bercail

Il doit enseigner à Nîmes, dans le sud de la France, mais il prend la décision de se rendre au Congo où il se croit plus utile. En 2010, il est nommé administrateur à Africa Oil and Gas Corporation (AOGC) et, dans la foulée, attaché scientifique au ministère des transports, de la marine marchande et de l’aviation civile où il s’occupe de la coordination des infrastructures de base. En 2012, il perd son poste au ministère, après la mise en place d’un autre gouvernement. Loin des crocs-en-jambe politiques, il revient à ses « premières amours » : la recherche. Pas pour longtemps, car en avril 2013, Nsongo est nommé directeur de l’information scientifique et technique au Centre de recherche géologique et minière.

Valoriser les matériaux locaux

Après son arrivée dans ce Centre, qui édite un périodique scientifique, il coordonne un projet sur les applications technologiques des argiles.  « Cette recherche consistait à valoriser les matériaux locaux.  Le Congo dispose d’une diversité de sites argileux qui, jusque-là, n’étaient exploités que pour la fabrique artisanale de briques. C’était une approche macroscopique. Le temps était venu, pour nous, d’entrer dans une dimension microscopique pour étudier les propriétés spécifiques de ces argiles. Il s’agissait d’identifier les propriétés technologiques pour des applications industrielles », note le chercheur. 

« Nous pouvions concevoir un système de traitement d’eau potable en ayant recours à des filtres à base d’argile. Les eaux de ruissellement dues à la régularité des pluies abondantes drainent des déchets urbains qui sont très polluants, du fait de la pollution chimique et bactériologique. Des enfants qui s’amusent dans la rue peuvent être infectés au contact de ces eaux. Si ces infections ne sont pas détectées suffisamment à temps, elles peuvent entraîner des décès. Pour faire face à cette situation, nous avons préconisé la fabrication de pavés résistants, dans lesquels devaient être incorporés des déchets de bois. Par leur recyclage, les déchets de bois, qui sont souvent brûlés ici, offrent une alternative pour protéger l‘environnement. Ces pavés fabriqués avec des porosités absorbent de l’eau, piègent les polluants chimiques et bactériologiques. Ils étaient utilisés également comme des filtres pour protéger le sol. Nous avons aussi fabriqué des pavés avec des tessons de bouteilles recyclées. Nous avons eu recours à l’agronométrie pour stabiliser le sol et lutter efficacement contre les problèmes d’érosion », observe-t-il.

Ces pavés pouvaient être utilisés en géotechnique. Les briques fabriquées dans le cadre de ce projet ont la particularité de réduire les nuisances sonores. Cette recherche, jugée innovante et fort appréciée, a suscité l’intérêt de publications spécialisées, notamment au Japon où le chercheur a exposé ses méthodes lors d’un congrès.      

La recherche scientifique, un « sacerdoce »

La vie d’un chercheur au Congo n’est pas un long fleuve tranquille. Les scientifiques font face à des défis d’une autre nature. Des moments de découragement et de désillusion se succèdent, sans pour autant ébranler la foi de Timothée Nsongo.  Les financements sont extrêmement difficiles à obtenir. Les chercheurs travaillent avec de faibles moyens techniques et financiers. La part du budget de l’Etat consacrée à la recherche est très faible. L’université ne donne pas de moyens au chercheur qui doit se battre lui-même pour trouver des financements. Les laboratoires ne sont pas bien équipés. Les équipements coûtent cher. Les chercheurs sont contraints d’envoyer des échantillons à l’étranger, principalement en France, en Pologne et en Allemagne.

Nécessité d’une volonté politique    

Ses recherches peuvent servir dans d’autres secteurs, si elles s’accompagnent d’une vraie volonté politique. « Prenons le cas du bois transporté par flottaison sur le fleuve Congo et qui restait longtemps dans des zones de baignade. J’ai réalisé une étude sur la pollution générée par ce bois. Cette pollution avait un double impact sanitaire à la fois sur les humains et l’environnement de l’eau. Certains paramètres nous ont montré qu’il y avait une incidence sur le cycle de reproduction des poissons », note Nsongo.

Le Congo, pays de quelque 5 millions d’habitants, ne compte que trois professeurs de physique, à la faculté des sciences et techniques. Le nombre de scientifiques solidement formés baisse d’année en année. Les filières scientifiques ne sont pas attractives. Les jeunes tiennent à gagner de l’argent assez vite, en devenant comptables, douaniers, collecteurs d’impôts. D’où la nécessité d’un Etat plus imaginatif.  Timothée Nsongo prône un essaimage de centres de recherche dans le pays, car les spécialités de la physique sont inexistantes ailleurs qu’à Brazzaville.

Projets actuels et futurs

Timothée Nsongo travaille actuellement sur les nano matériaux.  « A la suite d’une étude que nous avons réalisée sur la pollution à l’intérieur des habitats, nous avons commencé une étude sur les détecteurs de gaz, les nano matériaux. Nous travaillons aussi sur la fabrication de nano revêtements pour retarder les incendies. La promotion des maisons écologiques dans lesquelles on utilise le gaz peut se révéler dangereuse », explique le chercheur.  

L’heure de la retraite sonnera bientôt. A 61 ans, le chercheur prépare ses vieux jours. « Dès que je prends ma retraite, je compte ouvrir un centre d’analyses géotechniques et scientifiques. Au lieu d’envoyer des échantillons à l’étranger, les choses devraient se faire ici. Je frappe à des portes pour trouver du matériel recyclé que je pourrais utiliser dans le cadre de ce projet qui me tient à cœur. C’est dans l’intérêt de la sous-région et d’une bonne partie du continent », révèle Timothée Nsongo.    

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