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lundi 29 novembre 2021
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Alain Huart : «La RDC est un pays de bio»

Alain Huart a quitté sa Belgique natale pour s’établir en République démocratique du Congo (RDCongo) il y a près de 40 ans. Spécialiste reconnu de l’huile de palme, cet ancien professeur d’université est le coordonnateur  « forêt et agriculture » au sein de la section congolaise du Fonds mondial pour la nature (WWF), une ONG qui lutte contre la dégradation de l’environnement.

Propos recueillis à Kinshasa par Arthur MALU-MALU

Comment se porte la filière de l’huile de palme en RDC ?

Alain Huart : Le palmier qui produit de l’huile fait partie des cultures de rente, au même titre que le café, le cacao et l’hévéa. A la fin de la période coloniale, la RDC était le premier exportateur africain d’huile de palme. Jusque dans les années 70, le pays était un grand producteur et un grand exportateur d’huile de palme. À la fin des années 80 et au début des années 90, les cultures de rente ont décliné avec les pillages. Il n’est resté que 5 à 10 % des plantations qui existaient auparavant. Quelques sociétés, dont Feronia, ont repris des plantations. Des populations villageoises exploitent artisanalement beaucoup d’autres plantations qu‘elles ont reprises. WWF aide les villageois à produire de l’huile de palme. Cette activité les fixe sur leur terroir.

Quel est l’impact de la culture du palmier à huile sur la forêt ?

AH : Des initiatives sont mises en œuvre pour que l’huile de palme produite en RDC soit sans impact  sur la déforestation. Nous ne sommes pas en Indonésie, au Paraguay ou dans d’autres pays d’Amérique latine où la culture exerce une forte pression sur la forêt. La filière huile de palme est intéressante. Ce produit est le corps gras le plus consommé en RDC. Il représente 90 % de toutes les matières grasses consommées. C’est  donc une plante extrêmement importante.

L’huile de palme représente 90 % de toutes les matières grasses consommées dans le pays. C’est donc une plante extrêmement importante.

La production locale permet-elle de couvrir les besoins locaux ?

AH : L’huile de palme produite en RDC est avant tout consommée dans le pays. Des industries, comme Marsavco, importent de l’huile parce qu’elles n’en trouvent pas en quantité suffisante localement. Par ailleurs, elles ont besoin d’une huile de palme de qualité, avec un certain PH et une certaine stabilité. Une industrie ne peut pas acheter un fût dans un village, un autre fût dans un autre village. Ainsi des besoins industriels sont en partie couverts par des importations. En revanche, dans le sud du Kwango, on exporte de l’huile de palme vers l’Angola et dans la région de Béni, vers l’Ouganda. Dans des régions frontalières, des Congolais tirent des revenus de l’exportation de ce produit même dans des conditions de transport difficiles.   

L’huile de palme a mauvaise presse en Europe, au motif qu’elle ne serait pas saine… Cette image ne dissuade-t-elle pas de jeunes entrepreneurs ou de gros investisseurs de se lancer dans sa production ?

AH : Ce constat est lié à un problème d’obésité en Europe et aux Etats-Unis… Si 30 à 40 % de la population est obèse, on attaque un produit comme l’huile de palme qui est présente dans les biscuits, la pâte à tartiner, etc. Bref, dans tous les produits où sa présence n’est pas visible. Là où l’huile de palme est cachée, notamment en Europe, elle peut avoir des effets négatifs sur les gens en surpoids. Ici en RDC, l’huile de palme est utilisée de manière visible dans des mets comme le pondu. Même quand il mange de la margarine à base d’huile de palme, le Congolais sait exactement ce qu’il mange. Ce n’est pas un problème de santé en tant que tel, parce que le Congolais n’est pas menacé d’obésité. L’huile de palme est de loin le corps gras le moins cher à produire dans le pays. Le rendement du palmier à huile est trois à quatre fois supérieur à celui du soja ou d’autres oléaginaux. C’est une plante extraordinaire et je ne vois pas comment et pourquoi on devrait s’en passer.

Y a-t-il une prise de conscience collective du fait que la culture bio doit être privilégiée au détriment de l’utilisation de pesticides ?

AH : La RDC est un pays de bio par définition. Les gens font du bio depuis toujours. Sans le savoir. D’ailleurs en matière d’engrais chimique, la RDC consomme  seulement 1 % de la moyenne mondiale. Donc l’engrais chimique est peu répandu. On en trouve dans le Nord-Kivu, sur les plantations de pommes de terre. Peut-être on utilise aussi un peu de pesticide. Un projet FAO a encadré le maraîchage autour des grandes villes comme Kinshasa, Lubumbashi et Kisangani, en assurant la promotion de l’agriculture biologique.

« La RDC est un pays de bio par définition. Les gens font du bio depuis toujours. Sans le savoir. »

Vous en parlez au passé…

AH : Ce projet, qui a été lancé au début des années 2000, a induit une nouvelle mentalité. Ce sont principalement les maraîchers qui font usage de pesticides. Il y a près de 50 000 maraîchers autour de Kinshasa, à Kisantu et à Kimwenza. Tout autour de la capitale, la ceinture maraîchère a évolué avec l’urbanisation.  De Kinshasa à Mbanza-Ngungu, on produit essentiellement des légumes, dont les feuilles de manioc qui représentent la plus grande quantité de végétaux qui entrent à Kinshasa. La collecte est effectuée dans un périmètre de 100 km autour de la capitale. La culture se fait sans pesticide ni engrais chimique. Donc globalement, on a une gamme de produits relativement sains. Bien sûr, des jardins maraîchers dans la capitale capteraient des gaz d’échappement et l’on utiliserait des pesticides dans la région de Kisantu – Mbanza-Ngungu. Mais globalement, les produits  sont naturellement bio. Le café et la cacao exportés par le Nord-Kivu sont également bio et certifiés zéro déforestation.

Que faire pour assurer le développement des cultures de rente tout en préservant la forêt ?

AH : L’agriculture familiale traditionnelle se pratique dans les zones de forêt, à la périphérie de la forêt et en savane. Il s’agit de l’agriculture itinérante sur brûlis qui consiste à brûler la forêt  puis à planter dans l’espace défriché. Si les 2/3 des 6 millions de familles agricoles brûlent chaque année un hectare de forêt pour faire de l’agriculture, vous voyez les dégâts que cela provoque au bout de quelques années. C’est comme un gruyère dans lequel on creuse des trous. La forêt congolaise ressemblerait à ce gruyère. Localement, les gens ne pensent pas qu’ils agissent négativement, mais comme ils sont des millions  à le faire, le résultat est là. La RDC a pu vivre longtemps sans voir les effets négatifs de cette agriculture itinérante sur brûlis. Mais la population ne cesse de croître. Elle atteint 80 millions d’individus aujourd’hui et peut-être demain  quelque 100 millions d’âmes. A ce rythme là, c’est sûr que la forêt va disparaître un jour. Il faut donc amener la population à  abandonner cette pratique. Pour la sédentariser,  en zone de savane ou le long des galeries forestières, il faut  faire des cultures pérennes,  comme le café, le cacao, le palmier et l’hévéa. D’où la nécessité d’un programme d’appui de ces quatre cultures qui vise la sédentarisation. Dans une plantation de cacao, la récolte s’effectue pendant 30 à 35 ans. Idem pour le café, le palmier à huile et l’hévéa. Ces cultures pérennes, considérées comme fixes, qui génèrent de l’argent, doivent être combinées avec des cultures vivrières. Il faut que les gens produisent un peu de manioc, des arachides et du maïs à côté. Une autre voie vers la sédentarisation de la culture consiste à planter des acacias avec du manioc à proximité.

Les cultures pérennes, considérées comme fixes, qui génèrent de l’argent, doivent être combinées avec des cultures vivrières

Quel organisme est chargé de la certification bio ?

AH : Dans l’est du pays, ce sont des mécanismes mis en place avec des bailleurs de fonds qui  appuient les planteurs. Les acteurs spécialisés certifient les cultures biologiques. Les avancées sont notables dans le Nord-Kivu, dans la région de Béni…

Qu’en est-il de l’accompagnement des maraîchers ?

AH : Un programme en leur faveur a été initié par la FAO-UP. Il a permis de tripler les revenus des quelque 20 000 maraîchers qui y étaient associés, dont près de la moitié à Kinshasa. Ce projet ne se substituait pas au producteur, mais aidait ce dernier à résoudre des problèmes. Il faut que les distributeurs de semence, les transporteurs et l’organisation de lutte biologique soient congolais et que le marché d’écoulement soit maîtrisé par des. Le projet devait apporter des solutions là où il y avait des blocages. Il a permis au producteur de suivre l’évolution des prix selon les saisons et produire à contre-saison, pour obtenir des prix plus élevés. Les résultats ont été à la hauteur des attentes. Le programme bénéficiait d’un financement belge qui n’a pas été reconduit.

Il faut que les distributeurs de semence, les transporteurs et l’organisation de lutte biologique soient congolais et que le marché d’écoulement soit maîtrisé par des Congolais

Comment les producteurs disséminés un peu partout sur le territoire national évacuent-ils leurs produits ?       

AH : Ils mettent leurs produits dans des camions, des bidons et des sacs polypropylène, avec une couche plastifiée. Dans le Kwango, les produits agricoles sont transportés à vélo sur une distance de 300 Km avant d’être embarqués dans les baleinières et autres embarcations fluviales. L’évacuation est réalisée avec les moyens de transport qu’on trouve en RDC.

Comment s’organise l’encadrement des jeunes, de plus en plus nombreux, qui produisent des jus de fruit naturels ?

AH : Un projet initié par l’Union européenne il y a une dizaine d’années appuyait des entrepreneurs dans le Kongo-Central. Une école à Kimpese forme des jeunes. Gratitude Ntonda, qui est basée à Kisantu, produit une gamme variée de jus de fruits  de manière semi-artisanale. Elle fait des formations et tire des revenus de cette activité. Elle vend notamment à Kinshasa, en Angola et sur des marchés autour du Kongo-Central. Le projet Elan DFID, financé par le Royaume-Uni, appuie  des activités de transformation. Il existe peu de programmes de ce genre. En revanche, ici et là, des activités aident ponctuellement les projets de transformation de jus de fruits et d’autres initiatives.

Y a-t-il un organisme de contrôle des normes qui vérifie ce que produisent ces petites unités semi-industrielles ?

AH : C’est l’Office congolais de contrôle (OCC) qui est censé le faire. Les producteurs ont leurs propres normes qu’ils suivent. J’ai encadré un projet de transformation de produits locaux. On sollicitait l’OCC pour vérifier la qualité des produits et on établissait des standards. La chaîne de production doit être clean et le nettoyage parfait. Une check-list des choses est à faire pour être sûr d’avoir un produit acceptable.

Les chiffres de production sont-ils  fiables ? 

AH : Les statistiques ne sont pas régulièrement mises à jour. Pendant longtemps, on reprenait, pour l’essentiel, les statistiques recueillies à une époque où on avait le personnel, les outils et les moyens financiers pour les établir. On reconduisait ces statistiques d’année en année, en les augmentant d’un petit pourcentage. Les chiffres fiables de production agricole sont difficiles à obtenir. On fait des estimations.

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