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mercredi 28 septembre 2022
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Congo. Valoriser le 7ème art pour renforcer le patrimoine photographique

Combien de jeunes congolais n’ont-ils pas rêvé de faire du photojournalisme ou de la photo d’art ou les deux. Mais les photographes, notamment les photos-reporters, vivent-ils de leur métier ? Pas vraiment. La concurrence du numérique, l’amateurisme, le peu d’attention portée à la qualité et à la conservation des images mettent à mal la profession. Néanmoins, les amoureux de la photo se battent pour valoriser et professionnaliser le métier, offrir une plus grande variété d’images de leur pays et développer la culture de la photographie chez leurs compatriotes. Car, si on n’y prend pas garde, c’est un pan de l’histoire d’un pays ou d’une famille qui risque de disparaître à jamais.

Leurs parcours se ressemblent. Ils ont commencé avec un petit appareil photo, acheté en économisant sous après sous ou offert par un frère qui vit à l’étranger. Une fois l’appareil en main, ils ont commencé à mitrailler, poussés par l’envie irrésistible de figer l’instant, de donner le meilleur d’eux-mêmes. Certains font des photos pour payer leurs études. D’autres en font leur métier. D’autres encore, très peu nombreux, se sont lancés dans la photo d’art et en vivent. Un privilège réservé à une minorité.

Photographe de presse, un métier qui paie mal

De tous temps, être reporter photographe n’a guère été une panacée au Congo. Pour plusieurs raisons. Selon Baudouin Mouanda, un photographe congolais, lauréat de plusieurs prix internationaux, le métier n’est pas considéré comme tel. « On pense que le photographe n’a pas été à l’école et qu’il s’est replié sur la photographie ». Cause ou conséquence de cette dévalorisation, le photojournalisme ne paie pas bien. « Le montant varie selon les cas. Il peut être forfaitaire, à la journée ou dépendre du format. Mais les tarifs sont généralement bas », précise Christ Kimvidi, autre photographe congolais, lauréat national du prix Wiki Loves Africa.

Aussi un photographe se doit-il d’être multicarte s’il veut gagner un peu sa vie.

Politique, société, écologie, économie… Les sujets sont variés. Qui sont les commanditaires ? La presse locale, des média étrangers, parfois des services de communication d’entreprise, des départements ministériels, des ONG et des particuliers. Dans ces conditions, il est difficile de parler de photo-journalisme, d’autant que les commandes de presse se font de plus en plus rares. Aussi un photographe se doit-il d’être multicarte s’il veut gagner un peu sa vie. « Ce n’est pas la photo de presse qui fait vivre mais les portraits et la photo évènementielle, tels qu’une conférence, un forum, un anniversaire ou un mariage », confirme Christ.

Les risques du métier

La prise de photo n’est pas exempte de risques. Combien de photographes n’ont-ils pas été interpellés par des policiers ou des gendarmes, alors qu’ils prenaient une simple photo d’un paysage, d’une rivière et d’un village ? Que dire quand il s’agit d’un monument, d’un pont, d’un train ou d’un édifice administratif, qui devient alors un « bâtiment de souveraineté nationale » ! Il faut alors discuter, négocier, voire lâcher quelques billets… Même munis d’une autorisation de photographier, dûment tamponnée, plutôt trois fois qu’une, signée et contresignée, peu de photographes échappent à ces pratiques.   

La prise de photo n’est pas exempte de risques.

Certains sujets et lieux sont particulièrement sensibles. « Si tu fais un reportage sur des sujets de société, la pollution ou une manifestation, si tu photographies des centres de santé, en particulier le CHU, une école, une gare du Chemin de fer Congo-Océan (CFCO) ou le Beach, le port de Brazzaville, les risques sont encore plus grands. On peut te prendre ton appareil », assure Paul, nouveau dans la profession. Dans tous les cas, c’est un manque à gagner pour le chasseur d’images. Des situations que ne prennent pas en compte les commanditaires.

Reportage-photo dans une église de réveil à Brazzaville. @MDMM

Bien évidemment, il y a toujours un plan B. Dans des lieux risqués, le photographe utilise un smartphone pour « minimiser les risques, car c’est plus discret ». Mais pour faire des photos de qualité, il faut un bon smartphone. Un coût élevé que tous ne peuvent pas payer. 

Pour éviter les problèmes, des photographes ne signent pas leurs photos ou signent sous un pseudo. Ce qui peut être un préjudice pour leur notoriété. Il arrive aussi que des journaux de la place oublient de faire figurer leur nom à côté de l’image publiée. « Il y a des textes réglementaires mais on n’en tient pas compte », souligne Christ.

Dans des lieux risqués, le photographe utilise un smartphone pour « minimiser les risques, car c’est plus discret »

Concurrence des amateurs

À tous ces problèmes auxquels les professionnels sont confrontés, vient s’ajouter la concurrence des amateurs, qui ne connaissent pas les règles du métier. Et celle des journalistes qui font des photos avec leur propre appareil ou leur smartphone, pour illustrer leurs papiers. « Ce sont des faiseurs d’images et non des photographes », précise Christ. Mais pour les patrons de la presse locale, ils sont une aubaine car leurs tarifs sont moins élevés. 

L’autre grief fait à des medias locaux est de vouloir « édulcorer les images ». La raison ? « Quand le patron d’un media est un politicien, il ne veut pas voir certaines informations sur la photo. On doit plaire au patron et à son lectorat au détriment de la déontologie », informe Paul.

L’autre grief fait à des medias locaux est de vouloir « édulcorer les images ».

Même pour les portraits et les photos événementielles, les prix sont bas. Pour deux raisons : la concurrence des amateurs et parce que le budget photo est rarement prévu. « On arrive en dernier et le prix est bradé ». Néanmoins, « il faut s’adapter aux exigences du client qui n’est pas regardant sur la qualité. Si tu compliques trop, tu risques de rater l’affaire », explique Christ.

Lire aussi : Le Congolais Christ Kimvidi, lauréat national du concours photo Wiki Loves Afrika. https://www.makanisi.org/congo-christ-kimvidi-laureat-national-du-concours-photo-wiki-loves-afrika/

Les rares élus de la photo d’art

Quelques rares élus font de la photo d’art, grâce à laquelle des photographes parviennent à gagner correctement leur vie. À condition de se faire un nom. « Quand on a un nom, on en vit. Mais c’est difficile », confie Baudouin, qui a un pied dans le photojournalisme et un autre dans la photo d’art.

Quelques rares élus font de la photo d’art, grâce à laquelle des photographes parviennent à gagner correctement leur vie.

La fourchette des prix va de 200 euros à 2000 euros ou plus. Tout dépend du nombre d’exemplaires. Moins il y a de tirages, plus la photo est chère car rare. C’est à la faveur de concours photo, la plupart du temps lancés par des organismes étrangers, que les « pro » accèdent au statut d’auteur. Ils répondent à des appels à candidatures, envoient leurs oeuvres dont les meilleures sont primées. Le lauréat peut gagner jusqu’à 5000 euros, voire 7000 euros.

Pour se faire connaître et vendre leurs photos, ces « pro » fabriquent un portfolio et le mettent en ligne. Facebook et surtout Instagram sont d’autres supports qui assurent leur visibilité. Les clients des photos d’art sont les organisateurs de concours, des fondations, des magazines, des ONG et de rares privés. Les thèmes sont variés avec une prédilection pour l’environnement, le changement climatique, l’habitat, les phénomènes sociaux, les portraits, etc.

Peintre et romancier

La démarche du photographe d’art diffère de celle du reporter-photographe. « Dans le photojournalisme, la pression est forte. On suit le journaliste. On est dans l’instantané. Pour faire de la photo artistique, on prend son temps. La photo artistique raconte une histoire, met en scène des lieux, des personnages. Elle allie la qualité technique et la dimension artistique, esthétique. Il faut être un amoureux de la peinture et un romancier pour faire ce travail. On parle d’ailleurs de photo d’auteur », commente Baudouin. Retenu, le photographe part « en résidence », pour réfléchir sur son sujet, construire son plan, comme un romancier bâtit le plan son intrigue et croque ses personnages.

La photo artistique raconte une histoire, met en scène des lieux, des personnages.

Une autre image de l’Afrique

Récolte de haricots au Congo
@Baudouin Mouanda

Depuis quelques années, plusieurs tendances se manifestent. Primo, le souci de photographes (et d’organisateurs de concours) de renvoyer une image plus dynamique du Congo-Brazzaville, plus conforme à ses réalités, pour contrebalancer les clichés pessimistes et catastrophistes. Secundo, la place plus importante qu’occupent les femmes dans la profession et la montée de la photo d’art, par ailleurs couronnée de succès, si l’on se réfère aux différents prix remportés par des photographes congolais. Enfin, certains tendent à se spécialiser sur des sujets qui leur tiennent à coeur, comme les peuples autochtones, le changement climatique, l’écologie, l’adolescence, le patrimoine touristique et autres. Ainsi Kiki Lawanda, alias Christian Mpea, fait découvrir le pays par ses photos qu’il partage et les circuits touristiques qu’il anime. D’où son surnom de « photo-voyageur ».

Lire aussi : Congo. Baudouin Mouanda, 1er photographe africain lauréat du prix international Roger Pic. congo-baudouin-mouanda-1er-photographe-africain-laureat-du-prix-international-roger-pic

Le combat des « pro »

Pour sauver un métier en perte de vitesse, des photographes ont réagi. Leur but ? Asseoir le professionnalisme, former et développer la culture de la photographie dans leur pays. Une des premières initiatives de Baudouin a été de créer, en 2003, avec des confrères, le collectif Génération Elili (image en langue lingala). « Nous voulions donner une autre vision du métier de photographe », affirme-t-il. Le collectif s’est établi à Bacongo, un des arrondissements de Brazzaville, la capitale congolaise.

Asseoir le professionnalisme, former et développer la culture de la photographie

Former des professionnels est une exigence pour le métier. Mais également une nécessité dans un pays où il n’existe pas d’école de photographie et où l’intérêt pour la photo professionnelle et le reportage photographique est limité. Si, autrefois, il existait des studios photo, où les familles se rendaient chaque année, pour faire faire des portraits, la plupart ont disparu lors des conflits de 1997/98 et avec l’arrivée du numérique.

Exposer

Pour que s’enracine la culture de la photographie, rien de mieux que d’exposer. Toutefois, les expositions de photos sont rarissimes et la plupart des galeries plutôt tournées vers la peinture et la sculpture. Il est vrai qu’acheter une photo pour décorer un salon ou une autre pièce de sa maison reste une démarche exceptionnelle. À Brazzaville, outre l’Institut français du Congo, la Galerie Art-Brazza, créée, en plein centre-ville, par Patrick Itoua, est l’un des rares espaces à exposer des œuvres photographiques.

Pour pallier le manque de lieux d’exposition et former des photographes, Baudouin a en projet la création d’un centre culturel, dénommé Class-pro-culture, qui sera localisé dans le 8è arrondissement de Brazzaville, au-delà du pont du Djoué. Outre des expositions, y seront également organisés des ateliers de formation ouverts aux photographes du Congo et de la sous-région, « pour leur apprendre les techniques de base afin qu’ils fassent des photos de qualité », informe-t-il.

Baudouin a en projet la création d’un centre culturel, dénommé Class-pro-culture

Festivals photo

Parmi les initiatives destinées à promouvoir le métier de photographe d’auteur et à accorder une visibilité aux plus talentueux, figure le festival Kokutan’Art » (kokutana signifie se rencontrer en langue lingala), initié, avec l’appui de l’Institut français, par le photographe congolais Zed Lebon, responsable de la plateforme Mbongui Art Photo. Un autre pas en avant pour le 7ème art congolais. « C’est le seul festival international basé au Congo, qui est ouvert à des photographes venant de divers pays. Le thème de la deuxième édition, qui a eu lieu en juin 2022, était l’Afrique qui vient « , indique Christ. Suite à l’appel à candidatures, 100 dossiers ont été reçus. Et parmi les 12 photographes retenus figuraient 3 Congolais. « De tels événements nous permettent de croire encore à la photographie », se réjouit-il.

Baudouin Mouanda envisage lui aussi d’organiser un grand festival photo consacré au Bassin du Congo. 

Baudouin Mouanda envisage lui aussi d’organiser un grand festival photo consacré au Bassin du Congo. Sa base sera à Brazzaville mais l’événement sera itinérant. Chaque édition aura lieu dans un pays différent de ce vaste espace forestier. Les thèmes porteront sur la région mais tout photographe, quel que soit son pays d’origine, pourra y participer. « Nous devons nous ouvrir au monde, à d’autres expériences. Ainsi l’organisation d’ateliers permettra le partage d’expériences », signale Kimvidi.

Sauver la qualité

Formation, professionnalisation, qualité des images, expositions, événements… Toutes ces initiatives ont pour but de rendre ses lettres de noblesse au métier de photographe, mais aussi d’assurer la pérennité des images. La qualité, ce n’est pas seulement le professionnalisme du photographe, mais aussi celle de l’impression de la photo sur papier. Si impression il y a, car bien souvent les photos restent dans les smartphones, sur un ordinateur ou sur Facebook. « Il faut utiliser un papier adapté sinon la couleur s’efface après plusieurs semaines et la photo devient invisible. Tirée sur un papier adapté, la photo durera longtemps et sera accessible aux générations futures. C’est à nous de faire ce travail d’explication et de mémoire », insiste Christ.

Une photo qui s’efface avec le temps n’est-ce pas une photothèque qui brûle ? 

La photo, une mémoire à sauvegarder

Tout comme une peinture témoigne d’une époque, la photo témoigne du présent et du passé. C’est son rôle. Faire disparaître la photographie, c’est effacer une mémoire, quelle qu’elle soit, celle d’une famille comme celle d’une ville, d’un village et d’un pays. « On a du mal à faire comprendre cela à la population et aux autorités. Nous manquons de banques d’images, sur des sujets variés. Nous manquons de bonnes conditions d’impression et d’archivage. Il faut inciter la population et les autorités à collectionner les œuvres photographiques et leur montrer l’avantage qu’il y a à le faire », martèle le photographe. Une photo qui s’efface avec le temps n’est-ce pas une photothèque qui brûle ?  

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