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mercredi 4 août 2021
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Dans le ventre du Congo : la profession de foi pour l’histoire de Blaise Ndala

Tout est parti de la visite, en 2003, des tombes de sept Congolais, amenés en Belgique pour l’exposition universelle de Bruxelles de 1897 et inhumés la même année près de l’église Saint-Jean-L’Évangéliste de Tervuren. Blaise Ndala apprendra ensuite qu’un autre « village congolais » fut érigé au pied de l’Atonium, bâtiment-phare de l’exposition universelle de 1958, soit deux ans avant l’indépendance de son pays. De ces découvertes, allait naître le troisième roman de cet écrivain congolais. L’occasion pour l’auteur de donner une voix à ces « figures éteintes dans les ténèbres de la Belgique ». Et de tenter d’extirper ce que son pays porte encore dans son ventre de sa relation avec l’ex-colonisateur.

Par Philippe N. NGALLA

Blaise Ndala

Dès son premier roman au détonnant écho (J’irai danser sur la tombe de Senghor, L’Interligne, 2014), le juriste Blaise Ndala s’est fait remarquer par son inclination pour l’histoire. Le retentissement de Dans le ventre du Congo, son troisième roman paru en janvier 2021 au Seuil, atteste de la pertinence de son choix. Le bien nommé ouvrage procède de la patience et d’un remarquable travail de documentation.

Méticuleux et collant à sa qualité d’écrivain, Blaise Ndala signe un ambitieux roman en évitant de se travestir en historien. Respect de la chronologie, affirmations hypothétiques vêtues de conditionnel, hésitations, apories ne sont donc pas son lot. Les remplace une subtile ingénierie romanesque à travers laquelle l’histoire du Congo est évoquée dans le sillage du récit des héroïnes et narratrices.

À la manière de Cent ans de solitude, Dans le ventre du Congo évoque les principaux traits de l’histoire congolaise (la grande histoire) à partir de celle d’une famille (la petite histoire), le tout sans perdre ni ennuyer le lecteur.

À la manière de Cent ans de solitude (roman de l’écrivain colombien Gabriel Garcia Marquez), Dans le ventre du Congo évoque les principaux traits de l’histoire congolaise (la grande histoire) à partir de celle d’une famille (la petite histoire), le tout sans perdre ni ennuyer le lecteur. Tout y passe, des balbutiements de l’aventure coloniale à son crépuscule à la fin des années 60. Travers et apports de la colonisation… Rien n’est négligé. C’est d’une plume déchargée de ressentiment que Blaise Ndala expose les faits dans leur nudité et enjambe avec finesse la chausse-trappe de l’appesantissement acrimonieux sur les scandales de la colonisation.

L’histoire, dans son déploiement, ne s’embarrasse pas d’épithètes, encore moins d’axiologie. La glose lui est toujours postérieure. L’auteur l’entend parfaitement, en témoigne sa cinglante concision dans la peinture des forfaits de « l’œuvre civilisationnelle ». « Nous proclamions à haute et intelligible voix que nous étions les rebuts de l’humanité » se souvient un personnage (p. 87). Répondant aux enjeux mémoriels congolais et belges, le roman de Blaise Ndalaoffre un récit sans concession, mais exempt de blâmes. Les partisans de l’histoire comme tribunal pourraient y trouver l’argument d’un procès en complaisance, seulement leurs prétentions seraient vite déboutées.

Ce roman n’économise pas les questions embarrassantes pour chaque partie.

Ce roman n’économise pas les questions embarrassantes pour chaque partie. En donnant chair aux consignations documentaires, en dépoussiérant les souvenirs, les choix esthétiques du roman favorisent l’appréhension sereine de blessures lentes à cicatriser. Les rémanences honteuses de l’histoire évoquées retentissent comme une alarme face au danger que représente la surdité aux enseignements de l’expérience.

Porté par une langue qui épouse ses différents aspects, le récit s’ouvre et se noue autour de l’Exposition universelle de Bruxelles de 1958 après laquelle la trace de la princesse kuba Tshala Nyota Moello, aperçue la dernière fois dans « le village congolais » établi pour la curiosité des visiteurs, se perd. Environ un demi-siècle plus tard, l’arrivée de sa nièce du même nom à Bruxelles occasionne la reconstitution de sa tragédie. Composé à la manière d’un diptyque, Dans le ventre du Congo s’étale, grâce à un dialogue affranchi du temps et de la mort, sur naguère et aujourd’hui.

Le récit de la princesse Tshala avant son arrivée à Bruxelles, où elle connaitra un sort funeste, figure le passé. Pas seulement le passé de cette princesse kuba, mais précisément, de manière symbolique, les époques précoloniale et coloniale de la République Démocratique du Congo (RDC) : l’épopée d’un royaume fabuleux, sa périclitation à l’arrivée des colons, la participation des Congolais aux deux conflits mondiaux, le modèle de l’administration coloniale, ses rapports avec les royaumes et chefferies, l’instrumentalisation de l’antagonisme ethnique, le pillage des œuvres d’art, l’émergence d’une élite locale (« les évolués »), puis l’aube de l’indépendance.

À côté des aspects douloureux et polémiques évoqués sans insister sur le trait, figurent des traits universels que la pire des conditions ne saurait effacer : l’amitié, l’amour.

Tordant le cou au truisme répandu de la virginité morale des Africains subsahariens avant l’accostage sur les rives de l’Atlantique des Portugais, Hollandais, Italiens et autres Européens, Blaise Ndala, peintre objectif, ne manque pas de rappeler que : « Les lois de Bula Matar n’étaient que des toquades mais dire que nous avions attendu le Blanc pour inventer l’ignoble serait pisser sur cent vingt et une génération de passeurs de mémoires » (p. 127). À côté des aspects douloureux et polémiques évoqués sans insister sur le trait, figurent des traits universels que la pire des conditions ne saurait effacer : l’amitié, l’amour. Le présent est représenté par le récit, plusieurs décennies après la disparition de Tshala Nyota Moello, de sa nièce Nyota.

Dans le ventre du Congo s’articule donc autour de matériaux déjà utilisés avec succès par Blaise Ndala : le palimpseste de l’histoire, le brassage de la fiction et de la réalité. S’y animent des spectres de la mémoire collective congolaise et le Kinshasa d’antan, à l’époque Léopoldville. Ravivés par la magie de l’écriture, Lumumba, Joseph Désiré Mobutu et Wendo Kolosoy se réincarnent dans le roman dans leur aspect le moins formel. Ils dansent la rumba de Wendo, lutinent les demoiselles, sourient, boivent de la bière. Plus que ces figures politiques, Blaise Ndala fait de l’emblématique chanteur des rives du Congo et de sa mythique Marie Louise, des personnages à part entière du roman.

Ravivés par la magie de l’écriture, Lumumba, Joseph Désiré Mobutu et Wendo Kolosoy se réincarnent dans le roman dans leur aspect le moins formel.

Immense hommage à ce formidable pionnier de la musique urbaine congolaise. « Il était amusé par la tête que je faisais en apprenant que le chansonnier le plus adulé du pays était le frère de mon nouveau collègue dans le quartier de Kalina. Nous parlions bien de Wendo Kolosoy […] Wendo Kolosoy était le roi de la nuit qui faisait des rives du fleuve Congo le Sion des rescapés de la chicotte, le très redouté fouet à lanières tiré de la peau d’hippopotame que les colons d’hier et leurs suppôts nègres infligeaient aux insoumis. » (pp. 100-101). Se détachant des pages, les notes de Marie-Louise résonnent au fil de la lecture et, comme s’ils les entendaient vraiment, envoûtent les lecteurs. Dans le sillage de Nyota la jeune surgit, ornée de ses emblèmes et lestée de ses pesanteurs, une partie du Congo enraciné à Bruxelles. Mamie Solution, l’orchestre Balya Ngando, son patron maestro et le footballeur Passy Yakembo incarnent des célébrités congolaises aisément reconnaissables.

« Je ressentais et je ressens ce besoin de fouiner dans la mémoire broussailleuse d’un monde où le mystère côtoie l’évidence, ce que mon parcours scolaire, de même que les quelques manuels d’histoire que j’ai lus au gré de ma curiosité ne m’ont guère permis de cerner », confesse Nyota la jeune.

« Je voulais et je veux que de toutes mes aptitudes je plonge au plus profond des âges, pas seulement dans le ventre du Congo belge, mais également dans toute la mesure du possible, dans les recoins tant obscurs que lumineux de notre histoire, celle des peuples de ce qui devint un jour l’État indépendant du Congo. […] Je ressentais et je ressens ce besoin de fouiner dans la mémoire broussailleuse d’un monde où le mystère côtoie l’évidence, ce que mon parcours scolaire, de même que les quelques manuels d’histoire que j’ai lus au gré de ma curiosité ne m’ont guère permis de cerner », confesse Nyota la jeune (pp. 328-329). Blaise Ndala concrétise l’ambitieux projet en ressortant des tripes de son pays avec ce remarquable roman.

L’auteur : Blaise Ndala

Né en 1972 en République démocratique du Congo qu’il quitte en 2003 pour faire des études de droit en Belgique, Blaise Ndala vit depuis 2007 à Ottawa (Canada). D’abord professeur de français langue seconde, il travaille ensuite à la fonction publique fédérale. Il publie en 2014 son premier roman, J’irai danser sur la tombe de Senghor, aux Éditions L’interligne, pour lequel il remporte le Prix du livre d’Ottawa 2015. Publié en janvier 2017 chez Mémoire d’encrier, Sans capote ni kalachnikov, son deuxième roman, est lauréat du Combat national des livres de Radio-Canada et du prix AAOF.

  • Titre : Dans le ventre du Congo
  • Éditeur : Seuil
  • Parution : 07/01/2021
  • Nombre de pages : 384 pages
  • Prix : 20 euros

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