« Réformer ou abolir la papauté, un enjeu d’avenir pour l’Église catholique »… Tel est le titre audacieux d’un ouvrage collectif paru en février 2025, chez Karthala, à Paris, qui nous plonge dans les méandres de l’histoire de l’Église catholique romaine et qui s’interroge sur l’avenir. Tous européens, les cinq auteurs se montrent, au fil des pages, sans concession sur le fonctionnement du catholicisme qui semble avoir du mal à s’adapter aux évolutions du monde.
Robert Ageneau, ancien prêtre et ex-directeur de la revue catholique Spiritus, a participé à ce projet littéraire. Il reconnaît que sur les questions qui divisent les fidèles depuis des lustres, notamment le célibat des prêtres et l’ordination des femmes, les regards diffèrent selon les régions, d’autant que le Vatican estime à 1,4 milliard, le nombre de catholiques dans le monde, disséminés majoritairement en Afrique et en Amérique du Sud.
Ce cofondateur des Éditions Karthala, qu’il a dirigées jusqu’en 2016, est aujourd’hui le directeur de la Collection « Sens et Conscience ». Dans cet entretien, Robert Ageneau se penche sur les défis que l’Église est appelée à relever si elle veut conserver une forme d’unité, tout en respectant les spécificités culturelles et philosophiques des fidèles.
Propos recueillis par Arthur Malu-Malu.
Makanisi : Pourquoi avez-vous écrit ce livre ?

Robert Ageneau : Aux Éditions Karthala, nous avons un secteur qui touche au monde religieux. Non seulement au catholicisme auquel j’appartiens, mais également aux confessions protestantes, par exemple, et, plus fondamentalement, aux religions africaines traditionnelles. Cet espace comprend « Sens et Conscience », la collection dont je m’occupe. C’est une collection de recherche sur les transformations nécessaires du christianisme catholique par rapport au monde moderne. La question de la papauté nous est venue à l’idée il y a un an. La papauté mérite d’être discutée et réévaluée, alors qu’habituellement, les catholiques n’y touchent pas trop, parce que c’est un enjeu d’avenir pour l’Église catholique. Le pape tient un rôle de direction générale dans l’Église catholique d’une manière verticale, sans être obligé de consulter, d’accepter les décisions collectives des conférences épiscopales ou des synodes. En Occident, disons en France, où se trouve Karthala, la pratique chrétienne diminue. Nous nous sommes demandé si nous pouvions librement réexaminer la papauté, dans une démarche de réflexion.
Vous êtes de confession catholique… Qu’en est-il des autres coauteurs ?
C’est un ouvrage collectif. Parmi les 5 auteurs, nous avons accueilli un protestant, Gilles Castelnau, qui se déclare lui-même ami de l’Église catholique.
Si la papauté a des côtés positifs, elle a toutefois des faiblesses qui sont liées au pouvoir tout-puissant qu’un seul homme obtient le jour où il est élu pape
Au fil des siècles, il y a eu différents papes… Lesquels vous ont marqué et pourquoi ?
Ce sont des itinéraires contrastés. Le christianisme représentant les confessions chrétiennes – protestante, anglicane, catholique, évangélique, etc. – a connu deux schismes. L’un au début du deuxième millénaire, en 1054. C’est l’évêque de Rome qui le provoque en envoyant une lettre d’excommunication au patriarche de Constantinople qui la refuse, sur fond de débat théologique. À l’époque, lors du premier siècle de christianisme, il y a tout un débat sur Jésus. Est-il Dieu ou simplement un homme ? S’appuyant sur ce débat, le pape excommunie. Et 5 siècles plus tard, si de nouveau le pape excommunie Luther, quand il déclare sa réforme, notamment la mise en cause des indulgences. C’est un pape qui l’excommunie. Donc les papes ont certes maintenu l’Église catholique et l’unité du catholicisme, mais au prix de deux grands schismes. Dans la période contemporaine, vers la fin du XIXème et le début du XXème et même bien avant, ils ont plutôt confirmé une position de prise de distance par rapport à la modernité. Pas uniquement la modernité scientifique… Si la papauté a des côtés positifs – le maintien d’une certaine unité, l’animation d’un grand ensemble qui s’appelle Église catholique -, elle a toutefois des faiblesses qui sont liées au pouvoir tout-puissant qu’un seul homme obtient le jour où il est élu pape.
Est-ce que le célibat obligatoire, par exemple, est une doctrine absolue ? Non ! Cela a été imposé comme une loi au début du deuxième millénaire.
Vous critiquez la position de l’Église catholique sur les questions dites sociétales (peine de mort, avortement, mariage homosexuel, etc.)…
Tout à fait. Fondamentalement, la reconnaissance de l’évolution, c’est-à-dire le fait que les humains sont nés au terme d’une évolution que les scientifiques, notamment Darwin, ont expliquée. La théorie de l’évolution permet de relire la Bible par exemple sur les origines du récit de la genèse, comme étant une histoire racontée dans une époque prémoderne, préscientifique, comme un mythe. Mais le péché originel, au chapitre II de la genèse, ne tient plus la route dans l’homme fruit de l’évolution. L’homme est né imparfait. L’homo sapiens est né imparfait. Il s’est amélioré, humanisé, si l’on peut dire, par la culture, la recherche, l’évolution… Est-ce que le célibat obligatoire, par exemple, est une doctrine absolue ? Non ! Cela a été imposé comme une loi au début du deuxième millénaire. Pourquoi l’Église catholique ne peut-elle pas revenir sur ça ? Je dirais la même chose à propos des femmes qui, sur tous les continents et de manière progressive, ont acquis les mêmes droits que les hommes.
L’ordination des prêtres femmes reste une question irrésolue…
Oui. L’ordination des prêtres femmes ou l’attribution de responsabilités aux femmes, dans les communautés chrétiennes, pour qu’elles soient considérées au même titre que les hommes…
Pensez-vous que des efforts suffisants ont été fournis pour remédier aux scandales de pédophilie qui ont secoué l’Église catholique ?
C’est probablement différent selon les pays. Mais en Europe, en particulier en France, il y a eu une prise de conscience qui s’est traduite par des commissions, des consultations et des réparations. Ce n’est probablement pas la même chose partout, parce que les sociétés ne sont pas les mêmes. Et même en France, il faut distinguer le clergé séculier, les diocèses et les sociétés religieuses. Dans la presse, ces jours-ci, j’ai vu un certain nombre de femmes mettre la pression sur une grande compagnie religieuse qu’on appelle les Jésuites, pour qu’on mette au clair l’affaire des Jésuites qui ont succombé à la pédophilie depuis la fin de la seconde guerre mondiale.
On ne raisonne pas de la même manière en Côte d’Ivoire, au Sénégal, en Belgique ou au Portugal
L’Afrique et l’Amérique du Sud, qui fournissent le gros des bataillons de catholiques, estimés à plus d’un milliard dans le monde, voient les choses différemment…
Oui, certainement, parce que leur histoire n’est pas la même. L’Amérique latine et l’Afrique subsaharienne sont de grands espaces catholiques aujourd’hui. Je pense toutefois que cela peut faire partie de la diversité de l’Église catholique qu’on peut gérer dans un dialogue collectif. Aux Éditions Karthala, nous avons publié un ouvrage d’un théologien congolais (RDC) intitulé « Pour des Églises régionales en Afrique ». Cet ouvrage, paru en 1999, s’inscrit dans la suite du concile Vatican II du XXème siècle, qui avait reconnu des particularismes de la philosophie, de l’histoire des religions, des problèmes sociétaux africains. Cette réalité fait qu’on ne raisonne pas de la même manière en Côte d’Ivoire, au Sénégal, en Belgique ou au Portugal. Si on veut garder le pape, comme une sorte de secrétaire général de l’ensemble catholique, qui laisse beaucoup plus de place aux ensembles régionaux, notamment les conférences épiscopales, mais également des collectifs théologiques, il serait normal qu’ils puissent s’exprimer sur la manière dont ils voient le christianisme dans des contextes qui ne sont pas les mêmes partout.
Sans ses dogmes auxquels elle s’accroche, l’Église catholique ne serait plus tout à fait l’Église catholique…
Les dogmes font la doctrine. Par exemple, cette année, il y a le 1700ème anniversaire du Concile de Nicéequi a déclaré que Jésus est homme et dieu. C’est un dogme. Et il y a l’infaillibilité pontificale, par exemple, en 1870, ou le dogme de l’Assomption de la Vierge Marie. Nous pensons que tous ces dogmes-là doivent être approchés de manière relative, parce qu’ils ont été proclamés au bout d’une recherche de concile, souvent de rassemblement d’évêques, dans des contextes philosophiques et historiques qui ne sont pas égaux.
Dans votre livre, la comparaison entre catholiques et protestants tourne à l’avantage des protestants…
Ce qui me frappe beaucoup chez les protestants, comme chez les anglicans, c’est qu’il y a beaucoup de choses communes entre nous, notamment le renouveau des études sur la Bible. Cela a été fait conjointement par les protestants, les anglicans et les catholiques depuis surtout le XIXème siècle. Mais les protestants ont une liberté de s’associer entre eux, de penser sur différentes questions et de s’organiser qui est, je dirais, plus moderne que celle des catholiques. Les protestants et les anglicans ont aboli le célibat obligatoire.
L’Église catholique est une institution humaine faite par des humains
Vous considérez que le pape a trop de pouvoirs et qu’il doit y avoir une limite d’âge pour accéder à la fonction…
Il a trop de pouvoirs, quels que soient l’homme et ses qualités. Dans l’Église catholique, on demande aux évêques de démissionner à 75 ans. Les cardinaux habilités à élire le pape ne peuvent pas avoir dépassé 80 ans. Une quarantaine ou une cinquantaine de cardinaux n’ont pas participé au dernier Conclave pour cette raison, contrairement à ce qui se faisait il y a encore 20 ans. Pourquoi le pape, avec la fonction suprême qu’il a, ne pourrait-il pas, lui aussi, être soumis à une règle pareille ? C’est un problème qui s’inscrit dans une refonte plus large de la papauté. C’est pour cela que nous avons écrit « Réformer ou abolir la papauté ».
Réformer ou abolir la papauté ? La question reste ouverte…
La question reste ouverte. L’Église catholique est une institution humaine faite par des humains. Toutes les sociétés – ou presque – pratiquent le jeu collectif, la démocratie en politique… En tout cas, c’est le souhait d’énormément d’êtres humains. Pourquoi l’Église catholique, par exemple, pour choisir ses pasteurs, ses évêques, ses archevêques, ne procède-t-elle pas par des consultations démocratiques ? C’est ce que font les anglicans, par exemple. C’est ce qu’il se passe pour les pasteurs protestants. Je voudrais qu’on introduise de la démocratie, y compris au niveau de la papauté et des évêques.

- Titre : « Réformer ou abolir la papauté, un enjeu d’avenir pour l’Église catholique »
- Auteurs : Robert Ageneau, José Arregi, Gilles Castelnau, Paul Fleuret et Jacques Musset
- Éditions Karthala
- Parution : 27 février 2025
- 166 pages
- 20 euros.














