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vendredi 25 juin 2021
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Entreprises françaises et chinoises en Afrique : une coopération méconnue

Les entreprises chinoises ont-elles remplacé les entreprises françaises en Afrique francophone, en particulier dans la filière BTP ? Certes, elles ont remporté de nombreux appels d’offres quand les pays africains ont lancé, à partir des années 2000, des programmes d’investissement public pour renforcer leurs infrastructures. Mais, contrairement à des idées reçues, les entreprises françaises n’ont pas disparu du paysage. Elles interviennent dans de nombreux projets, comme superviseurs pour contrôler la qualité des travaux mais aussi comme constructeurs.

Éclairage sur une coopération entrepreneuriale méconnue, du professeur Thierry Pairault*, directeur de recherche émérite au CNRS et membre du Centre de recherche sur la Chine moderne et contemporaine de l’École des hautes études en sciences sociales

Propos recueillis par Muriel DEVEY MALU-MALU pour makanisi

Makanisi : Bien que peu connue, une coopération existe entre entreprises chinoises et françaises en Afrique. Quelle en est l’ampleur ?

Thierry Pairault : Son ampleur exacte est méconnue, car elle a été le plus souvent occultée pour diverses raisons. Les entreprises chinoises ont coutume de proclamer leurs succès en s’attribuant tous les mérites alors même qu’ils sont souvent partagés. En revanche, les entreprises françaises n’ont pas l’habitude de mettre en scène leurs succès comme le font les chinoises. Enfin, parce que le credo médiatique est de proclamer que des sociétés ont été chassées d’Afrique par la Chine. Aujourd’hui, l’importance de la présence chinoise en Afrique rend toutefois ces coopérations entrepreneuriales beaucoup plus visibles, d’autant que dorénavant elles sont ouvertement souhaitées par les deux parties.

Aujourd’hui, l’importance de la présence chinoise en Afrique rend toutefois ces coopérations entrepreneuriales beaucoup plus visibles, d’autant que dorénavant elles sont ouvertement souhaitées par les deux parties

Pouvez-vous donner quelques exemples notamment en Afrique centrale ?

T.P. : En vrac, je citerai des coopérations de nature très différente comme la construction de la grande mosquée d’Alger, la construction et la gestion du port de Kribi (Cameroun), la gestion du terminal à conteneurs de Lagos (Nigeria), le projet de développement pétrolier du Lac Albert (côté ougandais), ainsi que la réalisation de l’aéroport international Maya-Maya de Brazzaville, la gestion des routes nationales 1 et 2 ou la conception des ZES au Congo…

Quelles sociétés sont intervenues dans la réalisation de l’aéroport de Maya-Maya et dans la conception des ZES du Congo ?

Pour l’aéroport international de Maya-Maya, c’est une filiale de la Weihai International Economic and Technical Cooperative Company (WIETC), qui a construit le nouveau terminal (c’est-à-dire l’aérogare seule et non l’aéroport dans son entier). Les travaux ont été supervisés par une société d’ingénierie française (BCEOM). Les parties techniquement plus complexes – les pistes et les voies de circulation – de l’aéroport ont été construites par la SGE-Congo, filiale du groupe français Vinci. La société française SOCOTEC a été engagée en tant que cabinet d’ingénierie pour superviser les travaux de construction. En 2011, le français Egis – une société d’économie mixte  – a été désignée pour gérer, en partenariat avec le gouvernement congolais et des actionnaires privés congolais, l’aéroport de Maya-Maya.

Pour les ZES du Congo, les études de faisabilité ont été confiées à toute une série de cabinets de conseil dont le français Egis International, le libanais Quantic LTD, le cabinet d’avocats d’affaires Gide Loyrette Nouel, l’américain Bain & Company et les singapouriens Jurong et Surbana. La réalisation et le financement de la ZES de Pointe Noire ont été attribués au consortium China Overseas Infrastructure Development and Investment Corporation (COIDIC).

Ce ne sont pas des coopérations ad hoc conçues par les entreprises elles-mêmes en amont et ayant donné lieu à un accord entre elles, mais des rencontres provoquées par des appels d’offres ou par des sollicitations directes des gouvernements nationaux africains.

S’agit-il d’une coopération informelle résultant des entreprises elles-mêmes ou d’une coopération formalisée entre les deux États ?

Dans leurs premières manifestations, ces coopérations entrepreneuriales sont fortuites, informelles. Quand je dis informelles, j’entends que ce ne sont pas des coopérations ad hoc conçues par les entreprises elles-mêmes en amont et ayant donné lieu à un accord entre elles, mais des rencontres provoquées par des appels d’offres ou par des sollicitations directes des gouvernements nationaux africains. Ce sont donc, dans leurs premières survenues, des « mariages arrangés » par des tiers. Aujourd’hui, des partenariats sont décidés en amont pour répondre à un appel d’offres, ou ces partenariats peuvent être stables.

Les entreprises chinoises ont besoin des compétences techniques et socio-politiques des entreprises françaises qui, elles, ont besoin des financements et des faibles coûts des chinoises.

La demande de coopération vient-elle des entreprises chinoises ou françaises ?

T.P. : Elle vient des deux parties, chacune cherchant à profiter des avantages de l’autre. Les entreprises chinoises ont besoin des compétences techniques et socio-politiques des entreprises françaises qui, elles, ont besoin des financements et des faibles coûts des chinoises.

Comment les entreprises chinoises et françaises formalisent-elles leur partenariat ?

T.P. : Il n’y a pas de règle.

Les entreprises chinoises exigent-elles des entreprises françaises un transfert de technologie ?

T.P. : Elles n’ont pas besoin de l’exiger, c’est une conséquence quasi automatique : les entreprises chinoises apprennent la gestion et l’altérité en œuvrant à côté des françaises.

L’aérogare de l’aéroport international Maya-Maya de Brazzaville a été construit par une filiale de la chinoise WIETC et les travaux ont été supervisés par le français BCEOM. @DR

À terme, n’y a-t-il pas risque de marginalisation des entreprises françaises, une fois que les sociétés chinoises maîtriseront les technologies mais aussi les normes et la connaissance sociologique et linguistique du terrain africain ?

T.P. : Pour ne pas être marginalisé, il faut toujours avoir une longueur d’avance, donc savoir se remettre en question. Ce n’est pas une question de concurrence chinoise, mais de concurrence en général. Si vous êtes marginalisé, c’est de votre faute.

La question des normes est un faux problème ; les normes appliquées par les entreprises chinoises sont celles voulues par le donneur d’ordre. C’est d’ailleurs une des raisons d’un recours à des cabinets de conseil français et/ou occidentaux. Véolia veut travailler en Afrique, car il maîtrise les normes chinoises plus exigeantes que les normes européennes…

Avec la question des connaissances sociologiques et linguistiques, on en revient à des questions de pure concurrence.

Les normes appliquées par les entreprises chinoises sont celles voulues par le donneur d’ordre. C’est d’ailleurs une des raisons d’un recours à des cabinets de conseil français et/ou occidentaux.

Que peut apporter la France en matière de coopération entrepreneuriale internationale  ?

T.P. : La France en tant qu’État, pas grand-chose, ce n’est pas (plus) son rôle. Je ne pense pas que le Mouvement des entreprises françaises (MEDEF) voudrait que le gouvernement français encadre ses entreprises comme le ferait le gouvernement chinois pour les siennes.

En juin 2015, dans une déclaration commune, la France et la Chine s’engageaient à encourager et soutenir « les entreprises des deux pays dans leurs efforts pour engager ou renforcer des partenariats franco-chinois en marchés tiers ». Qu’en est-il sur le terrain ? 

Cette coopération a été proposée pour la première fois en 2013 par Xi Jinping à François Hollande, alors président français. Deux ans plus tard, en 2015, sans grand enthousiasme du côté français, une déclaration commune sur les partenariats franco-chinois dans les marchés tiers a été publiée. Après cette déclaration, les différences sont apparues clairement. Alors que la Chine voulait créer un fonds de financement d’environ dix milliards de dollars, la France n’en a concédé que deux. La Chine projetait de financer des consortiums d’entreprises françaises et chinoises, tandis que le gouvernement français n’envisageait en priorité que des opérations inter–gouvernementales incluant des partenaires africains. De plus, le secteur privé français n’était pas enthousiaste. En décembre 2016, Pierre Gattaz, alors patron du MEDEF, a explicitement rejeté toute tentative de coopération officielle avec la Chine en Afrique (ce qui n’excluait pas de coopérer avec les entreprises chinoises).

En juillet 2020, la France et la Chine ont tenu leur 7e Dialogue économique et financier de haut niveau. Par la suite, la Chine a publié (en anglais) une « fiche conjointe » sur les résultats de ce dialogue. Un passage mentionne que « les deux parties attendent du Fonds de coopération franco-chinois en marché tiers qu’il développe des projets viables en accord avec les stratégies de développement durable. La partie chinoise accueille favorablement d’autres propositions de la partie française pour une telle coopération en Afrique et en Asie ». La France n’a pas publié de communiqué officiel.

Le contrôle que le gouvernement français peut exercer sur les entreprises françaises n’a strictement rien à voir avec celui que le gouvernement chinois peut exercer sur les entreprises chinoises.

Si les États n’interviennent pas, les organisations patronales françaises et chinoises encouragent-elles ces partenariats ?

T.P. : Poser la question ainsi peut être trompeur. Le contrôle que le gouvernement français peut exercer sur les entreprises françaises n’a strictement rien à voir avec celui que le gouvernement chinois peut exercer sur les entreprises chinoises. C’est l’une des causes du peu de succès de cette coopération officielle, car visiblement le gouvernement chinois attendait que le gouvernement français pèse sur les entreprises françaises comme lui pouvait le faire sur les chinoises. De même pour les organisations patronales ; leurs objectifs sont aux antipodes. Disons que le MEDEF fait du lobbying auprès du gouvernement français pour ses entreprises adhérentes, tandis que les organisations patronales chinoises, qui sont des « ONG gouvernementales », ont pour rôle d’encadrer leurs entreprises pour le compte du gouvernement. Le problème n’est donc pas de savoir si ces gouvernements et organisations encouragent ou non une coopération, mais si leurs encouragements (ou leurs dissuasions) peuvent servir des objectifs bilatéralement compatibles dont pourrait résulter une coopération officielle.

*Thierry Pairault, socio-économiste et sinologue, est directeur de recherche émérite au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et membre du Centre de recherche sur la Chine moderne et contemporaine (CECMC) de l’EHESS, où il organise et dirige deux séminaires : l’un sur les présences chinoises en Afrique, l’autre sur les nouvelles territorialités entre l’Afrique et l’Asie. Il est également chercheur associé à la Fondation France-Japon de l’EHESS et membre du Global Advisory Board du réseau de recherche CA/AC.

Il a mené des recherches sur l’économie et la société chinoises au cours des 45 dernières années, en s’appuyant sur des sources de première main. Au cours des dix dernières années, il a fait de l’étude des présences chinoises en Afrique sa priorité. Il a publié de nombreux livres et articles dans des revues scientifiques sur des questions socio-économiques liées à la Chine. Il participe à de nombreuses conférences internationales et conseille les gouvernements et les entreprises.  Il gère également un site consacré à la description et à l’étude des relations sino-africaines (en français) : https://pairault.fr/sinaf

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