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mardi 19 janvier 2021
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RDC : Rupture consommée entre Kabila et Tshisekedi

Dans une adresse à la nation, le 6 décembre, Félix Tshisekedi a annoncé la rupture de la coalition FCC-CACH qui dirige le pays. L’annonce du président, qui compte sur le jeu des alliances pour faire basculer la majorité parlementaire en sa faveur, préfigure la mise en place d’un nouveau gouvernement excluant le Front commun pour le Congo (FCC) de l’ex-président Joseph Kabila. Le bras de fer se durcit entre les deux camps.  

C’était sans doute le discours le plus attendu de son quinquennat. Un discours de près d’une demi-heure, qui clôturait une séquence ouverte le 23 octobre par une allocution de six minutes, dans laquelle le président Félix Tshisekedi annonçait l’amorce des consultations en vue d’une nouvelle gouvernance.

Tableau peu reluisant

Félix Tshisekedi a dressé un tableau peu reluisant de la situation actuelle. Il a souligné que ces  consultations avaient mis en évidence le rejet de la coalition entre le Front commun pour le Congo (FCC) et le Cap pour le Changement (CACH). 

Après une énumération fastidieuse des principales propositions formulées par ses interlocuteurs, Félix Tshisekedi a lâché la bombe : « J’ai décidé de nommer un informateur, conformément aux dispositions de l’article 78, alinéa 2, de la Constitution. Il sera chargé d’identifier une nouvelle coalition réunissant la majorité absolue des membres au sein de l’Assemblée nationale. »

Bataille des constitutionnalistes

Que dit cet article ? « Le Président de la République nomme le Premier ministre au sein de la majorité parlementaire après consultation de celle-ci. Il met fin à ses fonctions sur présentation par celui-ci de la démission du gouvernement. Si une telle majorité n’existe pas, le Président de la République confie une mission d’information à une personnalité en vue d’identifier une coalition. La mission d’information est de trente jours renouvelable une seule fois. Le Président de la République nomme les autres membres du gouvernement et met fin à leurs fonctions sur proposition du Premier ministre. »

Les constitutionnalistes des deux camps se sont lancés dans l’interprétation de cette disposition. Les uns crient à la violation de la Constitution, les autres estiment que le président s’est conformé à l’esprit de ce texte. Si les uns et les autres n’arrivent pas à accorder leurs violons, la Cour constitutionnelle pourrait être amenée à se prononcer sur la question. Car cette juridiction est notamment chargée d’examiner les demandes d’interprétation de la Constitution formulées par des responsables gouvernementaux.

Faible marge de manoeuvre

Si l’élection présidentielle de décembre 2018 a été remportée par Félix Tshisekedi, le camp de Joseph Kabila a, de son côté, réalisé un raz-de-marée aux législatives. Fort de sa majorité écrasante au sein de l’Assemblée nationale (plus de 300 députés sur les 500), le FCC a pris le poste de Premier ministre. Le gouvernement pléthorique formé par Sylvestre Ilunga Ilunkamba, un universitaire effacé, ancien professeur d’économie et peu connu du grand public, est dominé par le FCC qui a mis le grappin sur quelques ministères régaliens, notamment les finances et la justice. 

« Si l’élection présidentielle de décembre 2018 a été remportée par Félix Tshisekedi, le camp de Joseph Kabila a réalisé un raz-de-marée aux législatives. Fort de sa majorité écrasante au sein de l’Assemblée nationale, le FCC a pris le poste de Premier ministre »

Les partisans de Joseph Kabila étant également majoritaires au Sénat,  la configuration actuelle du Parlement bicaméral réduit considérablement la marge de manœuvre de Félix Tshisekedi qui a du mal à entreprendre ses réformes.

Une série de blocages

Ainsi, la mise en œuvre de certaines décisions du président s’est heurtée à une série de blocages. Il paraissait de plus en plus clair que la coalition FCC – CACH, que les mauvaises langues qualifiaient de mariage de la carpe et du lapin, n’avait plus de beaux jours devant elle. La multiplication des frictions au sein de cette équipe nécessitait par moments que le président rencontre son prédécesseur pour tenter d’aplanir leurs divergences.

L’installation des nouveaux dirigeants de la Gécamines, le géant minier national, est une illustration de la crise larvée qui couvait dès le départ. Ils ont pris leurs fonctions environ une année après leur nomination par Félix Tshisekedi, le FCC, par le biais de ses représentants dans les institutions, se mettant en travers.

Malgré la persistance des malentendus, les deux parties s’étaient jusque-là montrées disposées à cheminer ensemble jusqu’aux prochaines élections générales prévues en 2023.

Le parlement congolais

Vers une nouvelle majorité parlementaire ?

Si l’informateur – son nom sera connu sous peu – arrive à dégager une nouvelle majorité au sein de l’Assemblée nationale, dans le cadre de ce que Félix Tshisekedi appelle « l’Union sacrée de la nation », le FCC sera relégué dans le camp de l’opposition et le chef de l’Etat aura réussi à élargir le champ de sa liberté d’action.

La majorité des députés serait plutôt chaude à l’idée de s’embarquer dans cette nouvelle aventure qui s’annonce à l’issue du remodelage du Parlement. Pour preuve, une pétition initiée pour obtenir la démission du bureau de l’Assemblée nationale, qui est dirigée par Jeanine Mabunda (FCC), aurait recueilli plus de la moitié des signatures des 500 députés nationaux.

L’ampleur de l’adhésion à cette pétition montrerait que des parlementaires du FCC ont choisi de tourner casaque. Rien de surprenant dans un pays où les dirigeants politiques sont connus pour leur versatilité.

« La majorité des députés serait plutôt chaude à l’idée de s’embarquer dans cette nouvelle aventure, qui s’annonce à l’issue du remodelage du Parlement »

Si toutefois l’informateur échoue à identifier cette majorité, le président Félix Tshisekedi a menacé de dissoudre carrément l’Assemblée nationale. Cette dissolution entraînerait le retour des électeurs aux urnes pour désigner leurs nouveaux représentants dans la chambre basse du Parlement.

Réaction défensive du FCC

La crise politique, au sein de la coalition, est soudainement entrée dans une nouvelle phase. Après l’adresse du Président de la république, le  FCC de Joseph Kabila, qui semble sur la défensive, n’a pas dit son dernier mot.

Le Front, qui ne fait pas mystère de son ambition de reprendre les rênes de l’Etat à l’issue de l’élection présidentielle de 2023, se penche sur divers scénarios qui lui permettraient de renforcer ses rangs. La partie n’est pas gagnée pour autant. De plus en plus de sympathisants se détournent du FCC dont l’emprise sur les institutions de la République semble également s’être relâchée au fil des semaines.

Liesse populaire à Kinshasa

L’intervention de Félix Tshisekedi a donné lieu à des scènes de liesse populaire çà et là à Kinshasa, une ville tentaculaire de quelque 12 millions d’habitants. Les foules en joie ont scandé des slogans hostiles au FCC et favorables au président. Reste toutefois à savoir si, dans le pays profond, le message présidentiel a reçu le même écho et suscité le même  enthousiasme populaire.

« Le discours de Félix Tshisekedi a donné lieu à des scènes de liesse populaire çà et là à Kinshasa, une ville tentaculaire de quelque 12 millions d’habitants »

De même, deux des principaux dirigeants de l’opposition se sont montrés réceptifs : Jean-Pierre Bemba, le président du Mouvement de libération du Congo, et Moïse Katumbi, qui a créé son propre parti, Ensemble pour la République, en décembre 2019. Les deux personnalités, écartées de la course à l’élection présidentielle pour des raisons qui exhalaient une forte odeur de règlement de comptes, avaient été reçues séparément par Félix Tshisekedi lors des consultations.

Appui de Bemba et de Katumbi

« Le MLC souscrit à la cohésion nationale prônée par le chef de l’Etat », indique un communiqué au bas duquel Jean-Pierre Bemba a apposé sa signature. Moïse Katumbi s’est, de son côté, signalé par un tweet approbateur. « Le président de la République vient d’apporter une réponse claire et précise aux attentes du peuple congolais. Je salue son courage et sa lucidité. J’appuie sa volonté de placer la population au cœur de ses préoccupations et de chercher les voies et moyens de répondre à ses besoins. »

« Le MLC souscrit à la cohésion nationale prônée par le chef de l’Etat », indique un communiqué au bas duquel Jean-Pierre Bemba a apposé sa signature. Moïse Katumbi s’est, de son côté, signalé par un tweet approbateur.

La réaction de Martin Fayulu, qui se dit le vrai vainqueur du dernier scrutin présidentiel, n’était pas disponible dans les heures qui ont suivi l’adresse présidentielle.

Discours historique ?

La partie est difficile et l’issue incertaine. Malgré tout, Félix Tshisekedi s’est engagé à tout mettre en œuvre pour faire émerger un Congo nouveau qui soit à la hauteur des attentes de la plupart des Congolais. « Nous traversons en cette période un tournant décisif de notre construction démocratique. Ce moment nous confère un devoir collectif ; celui du sursaut. Un vrai sursaut démocratique, que nous devons porter partout sur notre territoire, pour anéantir les desseins des cyniques, pour réveiller les somnambules, et pour barrer le passage à celles et ceux qui portent la haine et la honte dans notre pays », a-t-il souligné.  

Des phrases dans les quatre langues nationales (lingala, swahili, tshiluba et kikongo) ont été glissées dans ce discours que certains analystes considèrent déjà comme historique.

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