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vendredi 24 septembre 2021
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Félix Tshisekedi : quel bilan à deux ans des élections ?

Les regards sont tournés vers 2023, l’année électorale tant attendue en République démocratique du Congo. A l’approche de cette échéance, les grandes manœuvres ont commencé, sans en avoir l’air, sur la scène politique nationale. Mais quel est, à ce stade, le bilan du président Félix Tshisekedi, qui ne fait pas mystère de sa volonté de briguer un autre mandat ?

Avec quelles armes Félix Tshisekedi, qui a pris les commandes du pays après des élections controversées, se prépare-il aux prochaines élections ? L’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), son parti, a accédé au pouvoir après une quarantaine d’années de « lutte » pacifique, ponctuées de diverses crises. Mais elle semble dépourvue d’une vraie cellule de réflexion stratégique pour s’attaquer aux enjeux électoraux qui s’annoncent.

Malgré les vives critiques récurrentes qu’il essuie, Félix Tshisekedi semble encore bénéficier d’un a priori favorable au sein de certaines franges de la population.

Un a priori favorable

Malgré les vives critiques récurrentes qu’il essuie, Félix Tshisekedi semble encore bénéficier d’un a priori favorable au sein de certaines franges de la population.

« Tshisekedi a suscité beaucoup d’espoir à travers ses promesses. L’UDPS a longtemps porté un discours sur le changement et l’amélioration des conditions de vie de la population. En mettant au cœur de son projet le concept « le peuple d’abord » et l’émergence de l’État de droit, ce parti a séduit une partie de la population. Les actes qui ont été posés, notamment le procès de Vital Kamerhe, ont plutôt été bien accueillis. Tout cela a marqué les esprits », explique Guy Aundu Matsanza, professeur de sciences politiques à l’université de Kinshasa et spécialiste des questions de démocratie en République démocratique du Congo et en Afrique.    

L’Union sacrée de la nation, une coalition majoritaire

L’Union sacrée de la nation (USN), la coalition initiée par Félix Tshisekedi, après la rupture de ses liens avec le Front commun pour le Congo (FCC) de Joseph Kabila, est actuellement majoritaire au sein des deux chambres du Parlement reconfiguré par le jeu des alliances.

Plusieurs analystes ne donnent toutefois pas cher de la peau de l’USN dont les partis constitutifs n’ont pas un socle idéologique commun. Dans ce contexte, l’UDPS devrait-elle sonder d’autres formations en vue de futures coalitions, dans un pays présentant un paysage politique si fragmenté que sans alliés aucun parti ne peut aspirer remporter d’importants succès électoraux ?   

Plusieurs analystes ne donnent toutefois pas cher de la peau de l’USN dont les partis constitutifs n’ont pas un socle idéologique commun.

La Commission électorale au centre des enjeux majeurs

Le contrôle de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) est une bataille cruciale. Cette Commission, vivement critiquée pour son organisation chaotique des élections précédentes, est appelée à se renouveler et à se doter de nouveaux animateurs. Le nom de son président sortant, Corneille Nangaa, a été associé à une série de scandales. Aucune enquête n’a toutefois été ouverte pour faire toute la lumière sur les soupçons qui pèsent sur cet économiste. N’empêche, la CENI est accusée de faire le jeu du pouvoir en place et de ne pas assumer pleinement son « indépendance ».  

« Le contrôle de la CENI sera crucial. Le camp politique qui aura la mainmise sur la CENI sera en position de force en 2023 », explique le professeur Guy Aundu.

Les « combattants » et les « intellectuels » sont condamnés à travailler la main dans la main pour cheminer ensemble vers un éventuel renouvellement du mandat de Félix Tshisekedi. Mais nombre d’ « intellectuels » sont amers et s’estiment peu représentés dans les cercles du pouvoir, à la différence des « combattants ».

Combattants vs intellectuels

Tout serait donc question de calculs. En réalité, les choses sont toutefois un peu plus compliquées pour l’UDPS. En proie à des dissensions internes, le parti est écartelé entre les « combattants » et les « intellectuels ». Le premier groupe est incarné par le président intérimaire, Jean-Marc Kabund, qui est également le vice-président de l’Assemblée nationale, et Augustin Kabuya, le secrétaire général. Le deuxième camp est représenté par des jeunes loups, comme les avocats Peter Kazadi et Jacquemain Shabani, ainsi que de nombreux autres jeunes universitaires anonymes, qui rejoignent discrètement les rangs du parti. Si les « intellectuels » produisent des idées et des concepts, les « combattants », de leur côté, sont connus pour leur capacité à mobiliser la rue.

Les « combattants » ont de solides relais dans les quartiers populaires de la capitale où des « parlementaires debout » se livrent au quotidien à la dissection des sujets d’actualité. Ces sympathisants de l’UDPS, pour la plupart issus de bataillons de sans-emplois, s’expriment librement, sans s’enfermer dans les carcans de la langue de bois, et s’agglutinent, tous les jours, devant les points de vente de journaux. Les « combattants » et les « intellectuels » sont condamnés à travailler la main dans la main pour cheminer ensemble vers un éventuel renouvellement du mandat de Félix Tshisekedi. Rien n’est acquis pour autant : nombre d’ « intellectuels » sont amers et s’estiment peu représentés dans les cercles du pouvoir, à la différence des « combattants ».

La volonté de transformer le pays est perceptible du côté du palais de la nation, le siège de la présidence. Mais toutes ces initiatives requièrent de la patience.

Félix Tshisekedi, président de la RDC, @Didier_Malongo

Avancées dans la lutte contre la corruption  

Reste qu’à l’approche de 2023, le bilan de Félix Tshisekedi est globalement jugé en-deçà des attentes. Certains Congolais s’imaginaient, à tort, qu’après le départ de Joseph Kabila, le pays se redresserait en quelques mois, comme par miracle. Les attentes étaient tellement élevées que forcément les déçus sont nombreux.

Des avancées ont néanmoins été réalisées. Des jalons sont posés pour que le pays, qui se trouve au fond du trou, se relève et aspire à un avenir plus clément. De fragiles raisons d’espérer existent. A l’actif du président, on peut mettre le rôle plus affirmé de l’Inspection générale des finances (IGF). Cette structure, placée sous l’autorité directe du président de la République, mène des enquêtes sur des bizarreries relevées dans la gestion des finances publiques, des soupçons de corruption et de détournements de fonds publics, avant d’apporter des « biscuits » à la justice. Des audits ont également été initiés dans des entreprises publiques. La justice, de son côté, se montre allante après plusieurs années de laisser-aller.

Projets d’infrastructures

Par ailleurs, de grands projets d’infrastructures sont en passe d’être entrepris dont l’édification d’un port en eau profonde à Banana, la construction du Grand Inga, l’implantation de zones économiques spéciales, etc. Dans le secteur de l’électricité, outre le Grand Inga et la réalisation de centrales hydro-électriques sous forme de partenariats publics-privés, le cap est mis sur d’autres énergies renouvelables. C’est dans ce cadre qu’un parc solaire est en construction à Maluku, dans l’est de Kinshasa. Et il est question d’étendre l’expérience à d’autres provinces du pays, en vue d’accroître la part de la population qui a accès à l’électricité. L’industrialisation de la RDC, que tout le monde appelle de ses vœux, passe aussi par une augmentation considérable du taux d’accès à l’électricité qui est l’un des plus faibles du continent.

La volonté de mettre un peu d’ordre dans le secteur minier, considéré à juste titre comme stratégique, d’augmenter la transformation et de diversifier les partenariats est perceptible. Bien évidemment, beaucoup reste à faire dans les filières hydrocarbures, forêt-bois et agriculture. Néanmoins, la diversification de l’économie semble peu à peu prendre corps.

Accord avec le FMI

Autre motif de satisfaction : la RDC et le Fonds monétaire international (FMI) sont parvenus à un accord sur un nouveau programme économique, en vertu duquel le pays bénéficiera d’une enveloppe globale de plus de 1,5 milliard de dollars entre 2021 et 2024, au titre de la Facilité élargie de crédit (Fec). Cet accord soutiendra le programme de réformes à moyen terme des autorités congolaises. Les deux parties ont renoué le fil du dialogue fructueux après plus de 9 ans de mésentente.

Dans le domaine social, un pas a été fait en matière de gratuité de l’enseignement et, au plan des libertés d’expression, les manifestations hostiles au chef de l’État ne sont presque plus réprimées.

A noter également, l’intensification des opérations militaires contre les groupes armés qui opèrent dans des localités de l’est. Dans la foulée, l’état de siège a été décrété dans le Nord-Kivu. Difficile de dire, à ce stade, si cette contre-offensive a permis de pousser les groupes armés dans leurs derniers retranchements. Les forces armées communiquent régulièrement sur les « succès » de leurs offensives et les redditions d’hommes armés. Mais aucune conclusion définitive ne peut en être tirée à ce stade.

Félix Tshisekedi aura du mal à expliquer aux électeurs qu’il n’a pas pu mettre en route les réformes qui lui tenaient à cœur et transformer la RDC du tout au tout, à cause des blocages avérés du FCC et de décennies de mauvaise gouvernance

Une « récolte » à venir

Bref, la volonté de transformer le pays est perceptible du côté du palais de la nation, le siège de la présidence. Si les bases sont peu à peu jetées, toutes ces initiatives tarderont toutefois à produire les résultats escomptés. En attendant, Félix Tshisekedi aura du mal à expliquer aux électeurs qu’il n’a pas pu mettre en route les réformes qui lui tenaient à cœur et transformer la RDC du tout au tout, à cause des blocages avérés du FCC et de décennies de mauvaise gouvernance. L’électeur de base ne comprendra pas ce langage. Ce qui l’intéresse, c’est son quotidien. Et sur ce plan, rien n’indique que depuis l’investiture de Félix Tshisekedi, le citoyen ordinaire ait globalement expérimenté une nette amélioration de ses conditions de vie.

Néanmoins, la dynamique est enclenchée. Mais l’UDPS arrivera-t-elle à convaincre l’électeur lambda que les graines semées donneront des fruits au bout d’un moment ?

Quelles alliances électorales ?

Pour la suite du quinquennat, des ajustements seraient envisageables. Dans la perspective de la prochaine présidentielle, Félix Tshisekedi fera-t-il campagne sur de nouvelles promesses qui s’ajouteront aux vieilles promesses non tenues ?

Par ailleurs, un éventuel deuxième mandat de Félix Tshisekedi nécessiterait des alliances. Mais avec quels partenaires ? Que leur offrirait-il en contrepartie ? Quelle sera l’attitude de Jean-Pierre Bemba et de Moïse Katumbi, deux figures emblématiques de la scène politique écartées de la dernière course à la présidentielle, pour des raisons qui exhalaient un léger parfum de règlement de comptes ?

Un éventuel deuxième mandat de Félix Tshisekedi nécessiterait des alliances. Mais avec quels partenaires ? Que leur offrirait-il en contrepartie ?

« C’est difficile de se prononcer sur les alliances que l’UDPS pourrait sceller pour se donner un maximum de chances de succès aux prochaines élections. La situation est très évolutive. Et il n’est pas exclu que les données soient chamboulées d’ici là. Il n’est pas non plus acquis que Moïse Katumbi et Félix Tshisekedi soient toujours des alliés en 2023 », observe le professeur Aundu. 

En effet, rien ne permet de croire, à ce stade, que Bemba et Katumbi comptent mettre entre parenthèses leurs ambitions présidentielles et s’effacer, de gaieté de cœur, devant une nouvelle candidature de Félix Tshisekedi. La probabilité d’un deuxième mandat pour Félix Tshisekedi reste une équation à plusieurs inconnues.

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