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vendredi 24 septembre 2021
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Freddy Tsimba : Mabele eleki lola ! la terre plus belle que le paradis

La terre plus belle que le paradis. Tel est le titre de la superbe exposition temporaire de l’Africa Museum, nouveau nom du musée de Tervuren, sis en banlieue de Bruxelles (Belgique), qui présente des œuvres de l’artiste congolais Freddy Bienvenu Tsimba, ancien étudiant de l’Académie des Beaux-Arts de Kinshasa, et des pièces provenant des collections du musée.

La terre plus belle que le paradis ! Pour Freddy Tsimba, né à Kinshasa, il n’y a pas de doute : la terre dépasse en beauté le paradis. À condition de se débarrasser des fausses promesses des Églises, aussi bien les églises coloniales d’hier que celles de réveil d’aujourd’hui. Et de vivre le présent, sur terre. Pour Tsimba, la terre « est là avec nous », alors que le paradis des églises est lointain, énigmatique et insaisissable. D’où cette exposition qui vient clamer à travers des œuvres d’art le triomphe de la vie. Des œuvres pour la plupart monumentales, impossibles à ignorer, une manière de nous ouvrir les yeux, de nous les mettre sous le nez.

La terre plus belle que le paradis !  Pour Tsimba, il n’y a pas de doute : la terre dépasse en beauté le paradis.

Un renouveau institutionnel

Freddy Tsimba.

Première exposition temporaire du musée depuis sa réouverture en 2018, cette exposition est un symbole fort : celui d’un renouveau institutionnel, d’une nouvelle conception des expositions du musée qui redonne la parole aux artistes et à tous ceux qui sont légitimes pour éclairer le sens des œuvres exposées.

Sculptures de l’artiste Tsimba et pièces anciennes, mais aussi conception et textes de l’exposition … Tout ici porte la marque des Congolais. Les œuvres exposées sont toutes des créations congolaises.

Le commissaire de l’exposition est l’écrivain congolais In Koli Jean Bofane, qui en a conçu les différentes séquences et a rédigé les textes qui l’accompagnent. Et qui a fait appel, pour les légendes des objets traditionnels, à Henry Bundjoko, professeur et directeur du Musée national de la RD Congo à Kinshasa.

Un double dialogue

Le parcours de l’exposition présente vingt-deux sculptures et installations de Tsimba face à trente pièces sélectionnées dans les collections du musée : photographies historiques, peinture occidentale, armes, masques et sculptures traditionnelles.

Ainsi, tout en parlant d’un Congo contemporain, les œuvres de l’artiste dialoguent avec les collections du musée, qui sont avant tout des objets de culte, d’initiation, de communication avec les esprits et les ancêtres. « C’est la rencontre de la mémoire ancestrale renfermée dans ces pièces avec les esprits véhiculées par les créations de l’artiste venu de Kinshasa », annonce l’exposition. Une manière de revisiter le passé et de vivre le présent.

« C’est la rencontre de la mémoire ancestrale renfermée dans ces pièces avec les esprits véhiculées par les créations de l’artiste venu de Kinshasa »

In Koli Jean Bofane

Certains textes de Bofane présentés dans l’exposition sont des extraits de son futur roman, Nation cannibale, à paraître en 2022 chez Actes Sud, dans lequel le sculpteur évolue. L’un des personnages de la fiction a pour nom en effet Freddy Tsimba, « car il n’existe aucune frontière dans l’œuvre de l’artiste. Ici, il s’est fait Prométhée, celui qui, avec l’argile, a créé l’humain. Le forgeron défie le Titan en devenant Titan lui-même »

Le roman de Bofane explore plusieurs thèmes chers aux deux hommes : l’histoire récente de la RD Congo, la mondialisation, l’exploitation et les trafics qui poursuivent le pillage postcolonial du pays.

De la ferraille façonnée en œuvres d’art

Clefs, couteaux, fourchettes, douilles, tapettes de souris, machettes… Chaque sculpture comporte un élément métallique, dont l’accumulation produit une figure, une maison ou un ustensile, chargé de symboles et d’histoire. C’est en effet avec des objets en fer, avec de la « ferraille récupérée », que les enfants de la rue lui rapportent, que, tel un forgeron, Freddy Tsimba cisèle ses créations.

Recyclés en matière première, détournés de leur objet premier, parfois destiné à tuer comme les douilles ou les machettes, ces éléments deviennent des matériaux de vie que Tsimba soude avec des fils de fer et des câbles électriques et façonne en œuvres d’art.

Recyclés en matière première, détournés de leur objet premier, parfois destiné à tuer comme les douilles ou les machettes, ces éléments deviennent des matériaux de vie que Tsimba façonne en œuvres d’art.

Pour preuve, cette maison, faite avec des machettes soudées ensemble. Détournées de leur destination meurtrière, ces armes devenues des outils permettent la construction d’un lieu de vie, d’un espace de protection, où l’homme, la femme et l’enfant peuvent vivre en harmonie. « Ici la machette ne fera plus mal aux gens », déclare l’artiste. Ainsi l’œuvre raconte une histoire et devient le support d’un message. « Cette maison machette invoque la nécessaire protection face aux tueries qui ont semé le destin du pays : l’esclavage, la colonisation, et aujourd’hui, l’entreprise de néo-colonisation exercée dans l’est du Congo ».

 » I will not give them my diamond « , sculptures de Freddy Tsimba @MDMM

Une histoire, des histoires

Chaque pièce de l’exposition raconte une histoire. Certaines sont tragiques. D’autres sont porteuses d’espérance, comme la maison machette. D’autres encore sont teintées d’humour. Ainsi la voiture sans moteur poussée par des hommes et des femmes figure une RD Congo où le tragique n’exclut pas l’espoir. Symbole d’un « pays qui a perdu son moteur » (allusion à une élite qui a failli à son rôle de leader), « c’est aussi un message d’espoir, un hommage aux femmes et aux hommes qui poussent le pays pour s’en sortir ». À côté de la sculpture, des images projetées sur un mur montrent un Kinshasa populaire, plein de vie et d’énergie.  

Symbole d’un « pays qui a perdu son moteur » (allusion à une élite qui a failli à son rôle de leader), « c’est aussi un message d’espoir, un hommage aux femmes et aux hommes qui poussent le pays pour s’en sortir »

Les femmes, porteuses de vie

Corps torturés, crucifiés, mais aussi figures fières, défiantes, forces de vie… De nombreuses sculptures de Freddy Tsimba représentent des figures féminines. Plusieurs d’entre elles rendent hommage au dos des femmes. « Les statues exposées, le dos des femmes, possèdent une puissance visible. Des scarifications profondes peuvent y figurer. Malgré le travail minutieux du sculpteur ou du scarificateur, les dos demeurent dans une posture de fermeté. Les dos de Freddy Tsimba renvoient à cette puissance qui se prolonge par la nuque, qui, elle, porte la tête sur laquelle un colis est posé », écrit Bofane.

L’image de la mère, porteuse d’amour et de vie, est présente dans l’oeuvre de Tsimba. Intitulée « les amants du fort de Romainville », la sculpture représentant une femme séparée de son amant par une grille, en est une magnifique illustration. Tsimba s’est inspiré de l’histoire tragique du fort de Romainville, lieu de détention des femmes pendant la seconde guerre mondiale, où celles-ci attendaient leur déportation. La sculpture symbolise « le triomphe de l’amour qui dépasse les grilles même s’il y a séparation ». À la fin de l’exposition, une autre œuvre présente une mère tendant son sein à son enfant dont elle est séparée ainsi que de son père par une grille. Cette fresque symbolise l’amour conjugal et maternel que rien ne peut séparer.

Sculpture de Freddy Tsimba. @MDMM

Les violences faites aux femmes

Dans un pays où le viol a été systématisé comme une arme de guerre pour le contrôle des richesses minières, notamment dans l’est du pays, le thème de la maternité reste toutefois complexe. « Depuis le début de ce XXIè siècle, le dos des femmes s’est vu sacrifié, en RDC, à la conquête des minerais stratégiques par le viol systématique et la mutilation afin de promouvoir l’extraction des matières du futur ».

« Depuis le début de ce XXIè siècle, le dos des femmes s’est vu sacrifié, en RDC, à la conquête des minerais stratégiques par le viol systématique et la mutilation afin de promouvoir l’extraction des matières du futur »

Reste que les violences faites aux femmes ne sont pas nouvelles. En témoigne ce tableau du peintre hollandais Christiaen Van Couwenbergh, datant de 1632 et connu comme Le rapt de la négresse. Pour Tsimba, il représente le viol d’une femme noire jetée, sans défense, dans les bras d’un homme blanc, qu’entourent d’autres hommes à moitié nus. « C’est le triomphe de l’impunité de ces bourgeois dont le pouvoir repose sur le sexe et une supériorité imaginaire. La peinture m’a inspiré les deux œuvres : The Forgotten’s tears et I will not give them my diamond ».

Les masques

Masque Dipola

L’exposition réserve une place aux masques. Dès l’entrée dans la salle, on découvre en effet un masque Dipola (culture salampasu) de la collection du musée. Le masque, couvert de plaques de cuivre, appartient à la société secrète Ngongo Munyenge. « Messager des ancêtres et des esprits, il sort la nuit pour solliciter l’abondance, la prospérité, la guérison, la fertilité des femmes et des champs, la chasse et la pêche fructueuses. Il ne sort le jour qu’à la mort d’un initié afin de communier avec les ancêtres. Le porteur du masque tient en main un couteau à double tranchant. Il peut se déchaîner et tuer. Afin d’éviter cela, un autre initié tient un bâton pour lui barrer la route », explique Henry Bundjoko.

« Messager des ancêtres et des esprits, il sort la nuit pour solliciter l’abondance, la prospérité, la guérison, la fertilité des femmes et des champs, la chasse et la pêche fructueuses » (Henry Bundjoko)

Divers masques, provenant d’une série de plusieurs dizaines de têtes en cuivre et laiton, réalisés par Freddy Tsimba.

Divers masques, provenant d’une série de plusieurs dizaines de têtes en cuivre et laiton réalisés par Freddy Tsimba à partir de douilles et de métaux de récupération qu’il a fondus, clôturent l’exposition. Ils illustrent le travail du « forgeron » Tsimba, issu de la lignée des « Grands forgerons qui débutèrent leur office au temps de l’Âge du cuivre, au Soudan, bien avant l’Âge du fer ».

« Le forgeron réalisait ce que le peuple invoquait : la richesse pour la dot, à travers les konga ; la subsistance, par les outils ; et la possibilité de se défendre et de protéger, par le biais des armes. Chez les Mongo, le « Grand forgeron » était de fait le chef de clan à l’instar d’Inkoli Botuli, chef penge. Sa dernière fille était Inkoli Bofane, mère d’In Koli Jean Bofane. Par son savoir, Freddy Tsimba est démiurge. Il transforme nos émotions et notre réflexion », raconte In Koli Jean Bofane dans son nouveau roman.

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