Géopolitique. Ramses 2025 : « Entre puissances et impuissance »

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Une vue de la conférence de présentation du Ramses 2025 le 18 septembre 2024 à l'Ifri. @MDMM

Ouvrage prospectif de référence, publié chaque année, sous la direction de Thierry de Montbrial et de Dominique David, par l’Institut français des relations internationales (IFRI), le rapport Ramses propose des analyses et des repères indispensables pour décrypter et comprendre les grands enjeux géopolitiques du monde et les stratégies mises en œuvre par les uns et les autres.

L’édition 2025 de Ramses a pour titre « Entre puissances et impuissance ».  Instabilité fondamentale du monde, fragmentation des espaces stratégiques, montée des régimes autoritaires, retour des politiques protectionnistes et multiplication des gouvernements populistes… Le décor est posé, avec lucidité et sans complaisance, dans cette 44ème édition, qui compte 4 parties : Perspectives, Trois enjeux pour 2025, le Monde en questions et Repères.  Un rapport très documenté à lire et à partager sans modération.

« Jamais on n’a décompté autant de puissances pouvant, dans leur espace de jeu, dérégler les équilibres internationaux ; jamais les puissances dominantes n’ont semblé aussi impuissantes à parer à la fragmentation du monde ». Tel est le message du Ramses 2025 présenté sur le site de l’Institut français des relations internationales (Ifri). Moyen-Orient : la recomposition sans fin ; États-Unis : l’empire inquiète ; Union européenne : un destin contrarié… Ces trois situations, titres des trois chapitres de la partie 2 du rapport, viennent illustrer cette instabilité et cette fragmentation, grosses de déséquilibres et de conflits à l’échelle mondiale.  

« Jamais on n’a décompté autant de puissances pouvant, dans leur espace de jeu, dérégler les équilibres internationaux ; jamais les puissances dominantes n’ont semblé aussi impuissantes à parer à la fragmentation du monde »

Comme chaque année, le rapport Ramsès fait l’objet d’une présentation officielle, sous la forme d’interventions et de débats. Cet exercice traditionnel a eu lieu le 18 septembre dernier à l’Ifri.

Trois enjeux pour 2025

En ouverture de la conférence, Dominique David, conseiller du président de l’Ifri et co-directeur du Ramses s’est entretenu avec trois chercheurs, chacun responsable d’un programme de l’Ifri. Dorothée Schmid (Programme Turquie/Moyen-Orient), a dressé un tableau de la situation au Moyen-Orient, une région marquée par la violence et la radicalisation des jeunes, la fragmentation de l’opinion, où « les acteurs directs du conflit israélo-palestinien semblent incapables de revenir à un dialogue politique, tandis que les acteurs voisins manoeuvrent au fil de leurs intérêts d’État », et que les puissances extérieures ne semblent plus en mesure de peser vraiment sur la situation.

Laurence Nardon, responsable du Programme Amériques, a focalisé sur le double visage des États-Unis, un pays fracturé qui présente à la fois un profil de grande puissance, mais aussi une grande fragilité (crise sociale, fortes inégalités, appauvrissement des classes moyennes, etc.). Quelle sera par ailleurs la politique étrangère du futur président élu ? Il y aura forcément des changements.

Marc-Antoine Eyl-Mazzega, directeur du Centre énergie et climat à l’Ifri, a fait un exposé très détaillé des défis énergétiques (manque d’investissements dans l’approvisionnement énergétique et les réseaux électriques, etc.) auxquels est confrontée de l’Union européenne (UE). Il y a urgence à investir dans le nucléaire et les énergies renouvelables, de sortir de l’entre-deux. et de coordonner les solutions au niveau de l’ensemble des pays. « Des choix à faire sans regret », insiste le chercheur. Bonne nouvelle, toutefois, puisque l’Union semble avoir pris conscience des défis.

La situation mondiale actuelle résulte de la mondialisation libérale, qui a commencé à se déployer à partir des années 1970, dont l’émergence résulte d’une suite de révolutions technologiques.

Les racines de la situation actuelle

En seconde partie, la parole a été donnée à Thierry de Montbrial,  fondateur et président de l’Ifri, qui s’est prêté aux questions de Michaela Wiegel, correspondante à Paris pour le Frankfurter Allgemeine Zeitung, l’un des trois quotidiens allemands les plus lus.

Pour Thierry de Montbrial, la situation mondiale actuelle résulte de la mondialisation libérale, ou néolibérale, qui a commencé à se déployer à partir des années 1970, dont l’émergence résulte d’une suite de révolutions technologiques. Ses effets néfastes ont coïncidé avec la vague des printemps arabes,  qui ont vu le jour au cours de la décennie 2010. Cette libéralisation a eu plusieurs effets. « Elle a contribué notamment à la chute de l’Union soviétique et, en raison de ses racines technologiques, elle a favorisé la propagation de toutes les influences de tout le monde sur tout le monde », souligne le conférencier. Ainsi, la révolution des technologies de l’information a contribué au développement du terrorisme islamiste, même si ce phénomène a d’autres racines, comme la Révolution en Iran en 1979, la guerre d’Afghanistan en 1980, avec son lot de graves erreurs faites par les États-Unis et l’ex-URSS. D’où l’intérêt « de s’intéresser à l’histoire si l’on veut comprendre le monde d’aujourd’hui ».

Occident collectif vs Sud Global ?

La tragédie du 7 octobre 2023 [attaque meurtrière du kibboutz de Beeri, en Israël par le Hamas] ne serait-elle pas une forme de réaction à la mondialisation libérale qui a débouché sur une hétérogénéité du système international et une tendance belliqueuse exacerbée, questionne Michaela Wiegel.

Pour de Montbrial, le sujet de l’hétérogénéité du système international a peu été traité, sauf par Raymond Aron. Cette hétérogénéité doit être comprise comme une conception différente que peuvent avoir les différents peuples des notions de démocratie et de droits de l’Homme, des concepts très hégéliennes. « La plupart des pays ont aujourd’hui horreur que les Occidentaux leur fassent la leçon et leur disent comment ils doivent gouverner. Les Occidentaux ont tendance à tout voir à travers un filtre idéologique, et cela est de plus en plus mal ressenti par ce qu’on appelle le Sud Global. Continuer à tout ramener aux droits de l’Homme est dangereux  », insiste le président de l’Ifri.

« La plupart des pays ont aujourd’hui horreur que les Occidentaux leur disent comment ils doivent gouverner. Les Occidentaux ont tendance à tout voir à travers un filtre idéologique, et cela est de plus en plus mal ressenti par ce qu’on appelle le Sud Global… »

S’agissant de Gaza, qui a commencé par une razzia, deux choses remarquables sont à souligner, selon de Montbrial. Si beaucoup de régimes arabes, comme l’Arabie saoudite, ont réagi avec une certaine modération, en revanche, les opinions publiques de la région sont très hostiles à Israël et ces réactions négatives se sont répandues dans les pays occidentaux. Ce qui est un phénomène nouveau depuis le début du conflit palestino-israélien. « On ne sait pas comment on va s’en sortir car les Israéliens ne semblent pas avoir une vision très claire de l’après ».

Lire aussi : France : quelle stratégie face aux ambitions des grandes puissances ? https://www.makanisi.org/france-quelle-strategie-face-aux-ambitions-des-grandes-puissances/

Le socle franco-allemand de l’UE

La tendance à tout voir par le prisme des droits d’Homme, approche qui fonde notamment la politique étrangère de l’Allemagne, peut-elle menacer les fondements du socle franco-allemand, qui assure la pérennité de l’Union européenne, se demande Michaela Wiegel.  

La réponse est claire. « En matière de relations internationales, toute politique qui n’a pas une compréhension fine de la réalité et des conséquences, à court et long termes, des décisions et des actes pris, et qui ne prend pas en compte toutes ces questions, est vouée à des échecs et parfois à des tragédies », martèle de Montbrial. Et ce dernier de donner l’exemple de la Syrie et celui de la Libye, dont la division en trois a contribué à l’aggravation de la situation au Sahel : « Tout cela était prévisible. Je suis toujours affligé de voir à quel point les dirigeants sont court-termistes, ignorent l’histoire et ne prennent pas en compte le principe de l’action et de la réaction, en raison de visions souvent idéologiques et non pas réalistes ».

« En matière de relations internationales, toute politique qui n’a pas une compréhension fine de la réalité et des conséquences, à court et long termes, des décisions et des actes pris, est vouée à des échecs et parfois à des tragédies »

Les défis de l’Union européenne 

Élargissements, état des économies européennes, course technologique, transition climatique et énergétique, sécurité… L’UE semble subir les changements mondiaux plutôt que les penser et les gouverner. Une situation qui favorise la montée de l’extrême droite. Tel est, entre autres, le cas de l’Allemagne dont la politique étrangère, fondée sur des principes stricts, a aujourd’hui pour conséquences une montée des forces d’extrême droite, voire d’une forme de nostalgie du communisme, dans les régions qui correspondaient à l’ancienne RDA. D’où des réactions favorables à la Russie dans le cadre de la guerre avec l’Ukraine et un rejet très fort de l’immigration. Aujourd’hui, les rapports entre la France et l’Allemagne sont de plus en plus difficiles, constate le président de l’Ifri, pour qui le processus d’élargissement trop rapide de l’Union est très risqué. « Aujourd’hui, les pays que l’on appelle pays de l’Est, donnent le « la » de la politique étrangère de l’Union », avertit-il.

la politique étrangère allemande a aujourd’hui pour conséquences une montée des forces d’extrême droite, voire d’une forme de nostalgie du communisme, dans les régions qui correspondent à l’ancienne RDA.

Et l’Ukraine ?

La volonté de « s’arranger » et de ne pas être en mauvais terme avec le président Vladimir Poutine, qui se manifeste dans cette partie de l’Europe, n’expliquerait-elle pas le peu d’empressement à traiter le dossier de la demande d’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne, s’interroge Michaela Wiegel.

Thierry de Montbrial, qui, dès le début, a dénoncé l’agression de l’Ukraine par la Russie, pense,  néanmoins, qu’il faut être réaliste, c’est-à-dire reconnaître la réalité, et éviter qu’il y ait un vainqueur et un vaincu. En outre, le plus grand vaincu sur le plan économique serait l’Europe. En France, une grande partie de la population demande le maintien de son pouvoir d’achat, alors que la compétitivité économique s’effondre, en partie en raison de la question énergétique. Or, la reconstruction de l’Ukraine devra être financée et les Européens devront y contribuer. « Comment maintenir notre vie de niveau dans ces conditions ? À moins que l’on fasse une véritable révolution de productivité aussi bien en France qu’en Allemagne, qui, rappelons-le, a toujours eu une proximité avec la Russie. Cela reviendra », insiste de Montbrial.

Pour le président de l’Ifri, la guerre entre la Russie et l’Ukraine se terminera nécessairement par un compromis territorial de fait, et, peut-être, ultérieurement de droit.

Pour le président de l’Ifri, la guerre entre la Russie et l’Ukraine se terminera nécessairement par un compromis territorial de fait, et, peut-être, ultérieurement de droit. Il y aura une situation très complexe pendant un certain temps. Mais, il ne fait pas de doute que l’Europe en tant qu’institution ou que différents pays d’Europe seront présents à la table des discussions pour une sortie de guerre. « À l’issue de cette guerre,  indépendamment de la question des frontières, il y aura un État ukrainien. Ce sera la première fois dans leur histoire que les Ukrainiens se seront battus pour conquérir leur pays ». La seule vraie question est celle des frontières.

Quelle attitude face à la rivalité sino-américaine ?

L’élection américaine peut-elle changer l’esprit de la guerre froide ? questionne Michaela Wiegel. « Le président Joe Biden est un enfant de la guerre froide. C’est le dernier », note de Montbrial. Après lui, les choses devraient changer et l’attitude des États-Unis vis-à-vis de l’Europe être différente. Si Kamala Harris est élue, sa politique étrangère sera, sans aucun doute, moins pro-ukrainienne. Ainsi, les relations entre l’UE et les USA sont appelées à évoluer.

Quid de l’attitude de l’Europe face à la rivalité sino-américaine ? Pour de Montbrial, l’Europe ne doit pas se laisser entrainer dans un suivisme vis-à-vis de Washington. « Si la Chine prend des positions offensives vis-à-vis de Taïwan, nous serons dans une position très difficile, notamment par rapport à la liberté de navigation. Mais les Chinois seront-ils assez imprudents pour se lancer dans une offensive contre Taïwan, sauf dans le cas où les Taïwanais déclaraient leur indépendance, ce qui serait contraire à toute leur histoire ? ». Or la Chine a besoin d’une certaine forme de mondialisation. Les relations entre les deux puissances vont continuer à être tendues, les États-Unis ayant peur de perdre leur primauté sur le plan international. Toutefois, si on ne peut pas totalement l’écarter, le risque d’un énorme conflit est peu probable.

À la dimension de la géo-économie, a été ajoutée celle de la géo-finance, qui est l’utilisation des leviers financiers comme instruments politiques.

La géo-finance comme instrument politique

L’Ifri a lancé un programme baptisé « Géo-économie et géo-finance ». En d’autres termes, à la dimension de la géo-économie, a été ajoutée celle de la géo-finance, un néologisme. Il s’agit de l’utilisation des leviers financiers comme instruments politiques. « On joue avec l’économie comme substitut partiel au conflit armé. La question du gel des avoirs de la Banque centrale russe est une question très grave, indépendamment de la Russie elle-même ». Car, explique le conférencier, les autres banques centrales ne vont plus placer leurs avoirs à l’étranger, notamment aux États-Unis. Elles chercheront à s’affranchir des banques qui pratiquent ces gels. C’est la raison pour laquelle elles investissent massivement dans l’achat de l’or, d’où la hausse du prix de ce métal précieux, et dans les crypto-monnaies.

La tendance des États-Unis à jouer avec l’économie et la finance comme instruments de guerre est un problème grave. C’est la gravité de ce sujet qui a amené l’Ifri à lancer le programme « Géo-économie et géo-finance. Cette pratique pose aussi des problèmes juridiques très complexes, avec des effets néfastes sur les économies internationales.

L’Union européenne est-elle mortelle ?

Les limites de l’Europe n’ont jamais été définies a priori. Selon le président de l’Ifri, l’Europe est, en miniature, un modèle de gouvernance mondiale. L’Union européenne réussie est une gouvernance réussie sur le plan régional. Dans 100 ou 200 ans, on peut imaginer une gouvernance mondiale qui ressemblerait à celle de l’UE.

L’Europe est, en miniature, un modèle de gouvernance mondiale. L’Union européenne réussie est une gouvernance réussie sur le plan régional.

Mais la question qui se pose aujourd’hui, est de savoir si l’UE, qui est confrontée à une crise politique et économique, peut survivre ou non. Pour de Montbrial, deux facteurs pourraient compromettre l’avenir de l’Europe. L’un est politique : le disfonctionnement du moteur franco-allemand. « L’autre serait que l’euro casse ». Or la construction de l’euro a été une décision politique majeure, qui a sauvé la Communauté devenue l’UE. Si la zone euro ne fonctionnait plus, ce serait le début de la décomposition de l’UE. Or cette Union est vitale.  Si elle se défait, « nous pourrions retrouver, dans l’Europe au sens large, la guerre ».

La construction de l’euro a été une décision politique majeure, qui a sauvé la Communauté devenue l’UE. Si la zone euro ne fonctionnait plus, ce serait le début de la décomposition de l’UE.

Pour la France et l’Allemagne, il y a urgence à agir pour sauver l’Union. D’où l’invitation de Thierry de Montbrial à lire le rapport Draghi, qui, sur le plan économique, propose trois axes principaux pour réformer et relancer la croissance durable. Sur le plan politique, l’approfondissement de l’Europe pose question. « Le processus d’élargissement pose de redoutables questions quant aux valeurs, aux institutions, aux politiques et aux finances de l’Union. Il sera long et devrait dès maintenant être imaginé dans des procédures nouvelles », note de Montbrial dans le rapport Ramses 2025.

Et le président de l’Ifri de conclure avec une citation de Tocqueville : « Plus un pays a besoin de se réformer, plus il est fragile quand il commence à le faire ». L’UE est-elle encore capable de se réformer ? Telle est la question qu’il faut se poser et avoir le courage de poser.

  • IFRI
  • RAMSES 2025
  • Entre puissances et impuissance 
  • Édition : Dunod
  • Parution : septembre 2024
  • 380 pages
  • Prix : 27,00 euros

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