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vendredi 24 septembre 2021
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Jean Shaka « La vie culturelle est très perturbée par la covid-19 »

La covid-19 a eu un impact négatif sur la vie culturelle de la République démocratique du Congo où la pandémie semble s’être réveillée ces derniers temps. Les autorités redoutent une « troisième vague » qui risque de prolonger le cauchemar des artistes dans un environnement où les aides de l’État sont inexistantes.

Témoignage sur un secteur en souffrance, de Jean Shaka Tshipamba, une figure centrale de la scène congolaise, qui invite les acteurs politiques et les artistes à une réflexion en profondeur pour sortir le secteur culturel de l’impasse dans lequel il se trouve.

La crise sanitaire liée au covid-19 a entraîné des restrictions en RDC, comme presque partout ailleurs dans le monde. La vie culturelle s’en ressent : plus de spectacles, plus de public, plus de recettes, etc. Les temps sont durs pour les artistes.

Une vie culturelle perturbée

« Les créateurs sont démotivés. Ils se demandent dans quelle salle ils peuvent se produire s’ils montent des spectacles. Le couvre-feu est toujours en place à partir de 22 heures. C’est difficile, dans ce contexte, de faire un spectacle pendant la journée, car les gens sont au travail. La vie culturelle est très perturbée par la Covid-19 », explique le comédien Jean Shaka Tshipamba. « Je regrette la situation culturelle de mon pays. Beaucoup de mesures qui auraient dû être prises ne sont pas prises. L’activité est au point mort. La crise sanitaire a causé énormément de dégâts ». Comment renouer avec la vie d’antan dans ce contexte particulièrement difficile ? Rien n’est moins sûr. Les créateurs, gagnés par le découragement, se montrent de moins en moins disposés à se lancer dans de nouvelles aventures scéniques.

Une réflexion en profondeur s’impose pour sortir la culture de l’impasse actuelle qui risque de laisser durablement des traces

Une réflexion en profondeur s’impose, pour sortir la culture de l’impasse actuelle qui risque de laisser durablement des traces. C’est à cette tâche que s’attellent les animateurs culturels et des responsables politiques. Reste à savoir si les deux camps, qui semblent avoir du mal à se mettre d’accord sur les priorités du moment, arriveront à trouver un terrain d’entente. Malgré les difficultés, Jean Shaka a remis au goût du jour « Les Fossoyeurs ». Le spectacle a été joué le 5 juin, en one-man show, dans la salle du collège Elykia, à Kinshasa, pour commémorer le cinquantième anniversaire du massacre d’étudiants de l’université de Lovanium (actuelle université de Kinshasa). Un protocole strict a été mis en place pour minimiser tout risque d’apparition d’un nouveau foyer de contamination. En attendant un hypothétique retour à la normale, il lui arrive de conclure des contrats avec des annonceurs qui le sollicitent pour apparaître dans des spots publicitaires. Cela peut rapporter un peu d’argent, mais cette source de revenus reste aléatoire. Mais son cas est isolé. De nombreux artistes restés inactifs, par la force des choses, ne savent pas à quel saint se vouer. 

Les jeux de la Francophonie sous la menace de la pandémie ?

La pandémie, qui semble effectuer un retour en force accompagné d’une montée en flèche du nombre de cas, ne perturbe pas seulement la vie culturelle du pays et ses acteurs. Elle pourrait également influer sur des grands rendez-vous culturels internationaux, qu’accueille parfois la RDC, comme les IXème jeux de la Francophonie prévus en août 2022 à Kinshasa.  Comment la situation évoluera-t-elle d’ici là ?

Alors qu’on s’achemine peu à peu vers cette échéance, les préparatifs semblent marquer le pas dans le pays hôte. Si un comité d’organisation a été mis en place, sa tâche semble toutefois illisible à ce stade. Cette situation donne des arguments aux acteurs culturels, qui ont fait part de leurs réserves sur cet événement, qui ne semblent pas avoir été bien prises en compte.

« J’ai le sentiment que nous n’arrivons pas à faire exactement ce que nous voulons dans le cadre de la Francophonie. »

Jean Shaka, amoureux de la langue française et patron de l’écurie Maloba, l’une des principales troupes de théâtre du pays, considère, en effet, que les représentants de l’univers culturel ne sont pas suffisamment écoutés, même si les contacts n’ont pas été rompus avec le comité d’organisation. « J’ai le sentiment que nous n’arrivons pas à faire exactement ce que nous voulons dans le cadre de la Francophonie. Nos préoccupations ne sont pas suffisamment prises en compte », observe-t-il. Le tout premier comédien congolais à se produire en one-man-show en… 1995 à Kinshasa, ne désespère pas de revoir une OIF un peu plus présente dans le monde culturel congolais. Serait-il nostalgique du bon vieux temps ? Reste à savoir si la Francophonie, dans toute sa diversité, entendra ce cri du cœur lancé depuis la capitale du plus grand pays francophone d’Afrique subsaharienne et si le covid-19 disparaîtra du paysage d’ici peu.  

Un parcours exceptionnel    

Tout comme Obélix est tombé dans la marmite de potion magique étant petit, Jean Shaka est tombé dans le bain du théâtre à l’âge de 12 ans. Comédien accompli, connu et reconnu, il est aujourd’hui, à 64 ans, une figure centrale de la scène congolaise, avec plusieurs casquettes : metteur en scène, dramaturge et directeur de troupe.

« Je voulais lui ressembler. C’est lui qui m’a poussé à faire du théâtre. C’était comme un petit dieu pour moi »

La vie est faite parfois de rencontres marquantes. Si un jour son chemin n’avait pas croisé celui du célèbre Mundele Ndombe – de son vrai non Kalend Mwat Yanv -, un monument du théâtre congolais, Jean Shaka Tshipamba ne serait sans doute pas l’immense artiste qu’il est devenu aujourd’hui.

« Je voulais lui ressembler. C’est lui qui m’a poussé à faire du théâtre. Il était comme un petit dieu pour moi. Je le voyais lors de séances de répétition : il s’amusait, il prenait du plaisir en répétant ses textes. Je lui servais parfois de répétiteur. Je lui donnais la réplique », se souvient-il. Quand Jean Shaka a commencé à rêver secrètement de devenir acteur, Mundele Ndombe ne lui faisait pas de compliments. Jean Shaka ne trouvait pas grâce aux yeux de Mundele Ndombe qui était avant tout un metteur en scène exigeant et méticuleux. Il se montrait assez dur, lui reprochant presque tout : le timbre de sa voix, son attitude, son physique, ses tenues, sa gestuelle sur scène, etc. Bref, il laissait croire que son poulain n’était pas fait pour la comédie.

Il n’avait qu’une idée en tête : monter sur scène et plaire au public. Le public, le seul « juge de paix » qui tranche.

Loin de se décourager, malgré les vives critiques essuyées régulièrement de la part de son mentor, Jean Shaka a continué à creuser son sillon, tout en nourrissant le secret espoir de surpasser le maître. C’est ainsi qu’il s’est mis à travailler comme un malade, à des cadences infernales, pour se bonifier, exorciser les démons de la peur et gommer les défauts qui lui étaient prêtés, à tort ou à raison. Il n’avait qu’une idée en tête : monter sur scène et plaire au public. Le public, le seul « juge de paix » qui tranche. S’il apprécie, il applaudit frénétiquement ; s’il n’apprécie pas, il boude et se montre plutôt passif. Le public ne triche pas. Et l’artiste ne triche pas non plus face à lui.

Surpasser le maître

En réalité, sous des dehors austères et sévères, Mundele Ndombe, qui pouvait se montrer cassant, était plutôt tendre et sensible. Il aimait bien le jeune qu’il avait pris sous son aile et voulait que celui-ci aille le plus loin possible. Mais il se gardait de le lui dire pour ne pas l’inciter à verser dans la facilité. Qui aime bien châtie bien. C’est au fil des ans, en prenant de l’expérience dans le métier, que Jean Shaka a compris le sens de la démarche de son idole qui ne lui voulait que du bien.

« Tout ce qu’il me disait a créé en moi une révolte. Je me suis dit que je ferais tout pour lui prouver que je pourrais faire mieux que lui. »

« Tout ce qu’il me disait a créé en moi une révolte. Je me suis dit que je ferais tout pour lui prouver que je pourrais faire mieux que lui. Je me suis donné ce défi à relever. Chez nous, à la maison, on me traitait de fou, parce que je lisais des textes à haute voix, dans la salle de bains, et j’allais sur une grande avenue de Kintambo, au beau milieu de la nuit, pour répéter des textes, en articulant et en lisant à haute voix. Autour de moi, il y avait des gens qui me prédisaient un sombre avenir, tellement que j’étais happé et absorbé par ce que je faisais », révèle Jean Shaka.

De Lubumbashi à Kinshasa

Né en 1957 à Elisabethville (Lubumbashi), dans l’actuelle province du Haut-Katanga (sud-est), Jean Shaka joue dans quelques groupes sans grande notoriété avant de s’inscrire à l’Académie des beaux-arts de Kinshasa, un établissement d’enseignement supérieur de bonne réputation, où il obtient un diplôme… d’architecte décorateur. Plutôt pour la forme, car ce diplôme ne lui a pas vraiment servi dans la vie active.

Son cœur balance entre un emploi pépère, routinier et plutôt bien rémunéré et une vie sur les tréteaux, à faire voyager l’imaginaire d’un public réputé difficile et à communier avec lui. Le virus de la scène l’emporte, au bout du compte.

Il travaille bien un temps dans une petite société de construction, tout en se produisant sur scène à ses heures perdues. Difficile pourtant, dans ce contexte, de courir deux lièvres à la fois. Son cœur balance entre un emploi pépère, routinier et plutôt bien rémunéré et une vie sur les tréteaux, à faire voyager l’imaginaire d’un public réputé difficile et à communier avec lui. Le virus de la scène l’emporte, au bout du compte. C’est ainsi qu’il abandonne son emploi en 1987, pour se consacrer pleinement au théâtre, au sein de la troupe Malaïka. Il fait ainsi de cette activité sa première source de revenus.

Aujourd’hui, sa longévité artistique étonne. Et le temps ne semble pas avoir de prise sur sa créativité. « Je prépare un one-man-show qui sera joué en Afrique centrale. Le spectacle est déjà bien rodé, explique-t‑il. Je travaille également à une pièce écrite par un jeune auteur qui sera mise en scène par un Béninois venu à Kinshasa spécialement pour cela. » Le directeur de la compagnie Écurie Maloba, l’une des troupes de théâtre les plus connues à Kinshasa, est également célèbre pour son franc-parler. Et les occasions de le voir à la télévision sont rares, tant les directeurs de chaîne craignent ses déclarations percutantes.

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