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dimanche 25 février 2024
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Kinshasa : Les Indiens, leaders de la grande distribution

Engagée il y a une quinzaine d’années, l’implantation des temples de la consommation en tous genres, s’est accélérée, au cours des deux dernières années à Kinshasa, la capitale de la RDC. Boutiques, hypermarchés, supermarchés, supérettes, galeries et « malls », alias centres commerciaux, qui ne proposent plus seulement le nécessaire et le basique, mais aussi l’accessoire et les « marques »… La gamme des services et des produits s’est amplement étoffée. À cette offre, est venue s’ajouter une palette variée de restaurants, de bars et de salons de thé-pâtisseries. Il y en a pour tous les prix.

Dans une capitale qui compte quelque 15 millions d’habitants, même si elles représentent une faible minorité, la classe moyenne et celle qui dispose de très confortables revenus forment un marché important dans le secteur du commerce et de la consommation alimentaire. Le luxe est bien sûr réservé à une petite élite : une poignée de Congolais et d’expatriés, de toutes origines, qui peut dépenser sans compter. Ses lieux de vente sont localisés à la Gombe et dans quelques quartiers huppés ou branchés de la capitale, tels que Kintambo, Ma Campagne, Ngaliema, Bandalungwa, Binza ou Limete. Toutefois, la plupart des communes et des quartiers populaires n’échappent pas à la mode des temples de la consommation. Telle une pieuvre, la grande distribution a étendu ses tentacules dans une grande partie de la capitale.

L’expansion de la grande distribution, notamment alimentaire, est principalement le fait d’opérateurs économiques d’origine indienne, dont les enseignes dominent le marché.  

Grande distribution : la valse des enseignes

L’expansion de la grande distribution, notamment alimentaire, est principalement le fait d’opérateurs économiques d’origine indienne, dont les enseignes dominent le marché. Arrivés en RDC à la fin des années 1990, les premiers Indiens qui ont investi le secteur, ont vu, au fil des ans, s’installer de nouveaux acteurs, dont certains ont dépassé les aînés. Au passage, l’usage du terme « mart » (marché en anglais) accolé au nom de l’enseigne, tend à se généraliser. Un effet de l’origine de leurs fondateurs, des Indiens venant majoritairement d’Inde, parfois du Canada ou de Grande-Bretagne ?

Hasard ou conséquence, leur implantation s’est accompagnée de la disparition de certaines enseignes. Parmi ces dernières figure le groupe Hasson & Frère, fondé par une famille israélite, établie au Congo dans les années 1930,  qui a liquidé ses magasins et entrepôts en 2018.

Ouvert boulevard du 30 juin, en 1997, sous le nom de Carrefour, puis devenu Peloustore en 2003, le supermarché de la famille Ndombasi a mis la clef sous la porte. La supérette Alimentation express, créée par une famille portugaise à l’époque coloniale, a, elle aussi, baissé son rideau.  

Plus récemment établie dans la capitale congolaise, la chaîne sud-africaine Shoprite a fermé son supermarché situé dans le centre commercial du quartier GB à Ngaliema et son annexe sise dans la commune de Bandalungwa. Plusieurs supérettes implantées par des Congolais, dont des membres de la diaspora, ont aussi, disparu.

Lire aussi : La République Démocratique du Congo en chiffres. Édition 2023. https://www.makanisi.org/la-republique-democratique-du-congo-en-chiffres-edition-2023/

Ceux qui résistent

L’une des rares enseignes congolaises à avoir résisté est Moni-shop, fondée par un des fils Ndombasi, qui opère à Kintambo Hôpital.

Bien que toujours présents sur le segment de la grande distribution, les Libanais, dont les principales enseignes sont City Market (Sun Rise), créé en 1995, et Kin Mart, ont perdu des points. Leur faiblesse : ils ne vendent ni alcool, ni porc. Pour diversifier leurs activités, ils se rabattus sur le créneau des malls et ont renforcé leur présence dans la fabrication du pain (Pain Victoire) et des pâtisseries.

Bien que toujours présents sur le segment de la grande distribution, les Libanais, dont les principales enseignes sont City Market (Sun Rise) et Kin Mart, ont perdu des points.

L’enseigne Hyper Psaro, érigée par des Grecs implantés de longue date en RDC et très actifs à Lubumbashi, résiste tant bien que mal à la vague indienne. Son supermarché de la Gombe, dont l’offre en marchandises de qualité, importées d’Europe ou produites localement, lui assurait la fidélité d’une clientèle aisée, est momentanément fermé, suite à un incendie. Et la franchise que lui avait octroyé le groupe français Casino bat de l’aile. Des investissements sont prévus pour remettre à neuf ce supermarché de Lingwala et réhabiliter les locaux occupés autrefois par le groupe ShopRite au quartier GB. Casino étant en difficulté, Hyper Psaro pourrait négocier une franchise avec le français Carrefour. Pour l’heure, seul le drugstore du groupe, logé dans le Kin Plaza Mall, avenue Ouganda à la Gombe, fonctionne.

Champions et perdants

Aujourd’hui, les champions de la grande distribution sont donc incontestablement les Indiens. À quelques exceptions près, il est souvent difficile de savoir qui se cache réellement derrière leurs enseignes. « Les sociétés mères, basées dans des paradis fiscaux, créent une société de droit congolais. Ces supermarchés sont un moyen pour elles de rapatrier des devises en Inde, d’où provient la majorité des produits manufacturés qu’elles écoulent en RDC », affirme un Kinois.

Cinq grandes chaînes se partagent le marché. Si elles ont réussi à prendre la place des anciennes enseignes, elles connaissent elles aussi des changements, certaines montant en puissance, tandis que d’autres voient leurs positions s’effriter.  Tel est le cas de Regal, l’un des pionniers en la matière. Regal est une filiale du groupe Gay Impex, fondé en 1998 par l’indien Parmanand Daswani, également établi au Congo voisin, où le groupe compte les supermarchés Park’nShop et des supérettes Regal. Arrivé en RDC en 1993, Daswani, lié à la famille de Harish Jagtani, un homme d’affaires indien proche de la famille Kabila, a d’abord opéré dans le commerce général avant d’ouvrir, en 2006, sa chaîne de supermarchés. Si le groupe a agrandi et modernisé son magasin du boulevard du 30 juin à la Gombe et s’est implanté dans d’autres quartiers, son déploiement semble s’être ralenti.

Trois enseignes (Kin Marché, GG Mart, S&K)  se sont fortement développées au cours des dernières années. Elles se démarquent des autres par la rapidité de leur essor, le nombre et la dimension de leurs magasins.

Le top 3 de la grande distribution

En revanche, trois enseignes se sont fortement développées au cours des dernières années. Elles se démarquent des autres par la rapidité de leur essor, le nombre et la dimension de leurs magasins. En tête du podium, Kin Marché compte, selon son site web, 22 supermarchés, répartis dans la quasi-totalité des communes de Kinshasa. La chaîne fait partie du groupe Biso na Biso, fondé, selon ses statuts, en 2014 par Aziz Anwar Kamani, un proche et un associé de Sajid Umedali Dhrolia (Sajico du groupe Sanzi) et de Harish Jagtani (Modern Construction).

Dans le Top 3 figure également GG Mart, créée par Kamlesh Shukla. La chaine a ouvert son premier supermarché dans le centre commercial de Kin Mazières, ancienne propriété de la famille Mobutu. Ont suivi d’autres magasins, dont l’un implanté dans l’espace autrefois occupé par Hasson & Frères à la Gombe,  et qui abrite aussi l’Union africaine de Commerce, gérée par Shukla Mihir Kamlesh, un parent. En 2022, GG Mart a frappé un grand coup avec l’ouverture d’un hypermarché, le premier connu à Kinshasa, situé avenue du colonel Mondjiba, à Ngaliema. Un vaste espace commercial et, surtout, un immense parking. Un grand atout dans une capitale où la circulation et l’insuffisance de parkings sont un vrai problème.

La troisième chaîne en pleine expansion est S&K, initiales de Samay Karim selon un de ses employés. Elle a débuté ses activités, à la fin des années 2000, avec une mini-supérette, située avenue Mbuji Mayi à la Gombe. Puis, S&K a progressivement étendu son empire. Ses magasins se déploient dans plusieurs communes. L’entreprise a à la fois multiplié le nombre de ses magasins et opté pour le modèle « supermarché ».

Maison Galaxy et les autres

Une autre expansion à signaler est celle de Maison Galaxy, dontPopatiya Rahim Suleman est le gérant et l’associé majoritaire, selon les statuts de la société constituée en janvier 2014. L’entreprise été fondée par Ashiq Adatia, qui s’est établi en RDC en 1986 et est également présent au Congo voisin. La société, qui a intégré les chaînes de distribution Galaxy et Shayna, aurait plus d’une vingtaine de points de vente dans la capitale. Alors que les rayons cosmétiques et autres produits de consommation courante dominaient son offre, Galaxy développe peu à peu les rayons alimentation. Des petits supermarchés comme Swiss Mart ont une présence plus timide dans la capitale,

L’essor des groupes indiens dans la grande distribution s’explique par une approche marketing bien ciblée.

Les recettes de la grande distribution

Quelles sont les « recettes » de la grande distribution dont les magasins ne désemplissent pas ? Outre des réseaux d’affaires solides, de fortes traditions commerçantes, l’appui de la communauté indo-pakistanaise vivant en RDC et l’existence de centrales d’achat à l’étranger, l’essor des groupes indiens dans la grande distribution s’explique par une approche marketing bien ciblée. À l’instar des commerçants portugais à l’époque coloniale, qui ouvraient des boutiques dans les moindres recoins du pays, les Indiens vont eux aussi au-devant de la clientèle. La différence entre les deux est la taille et le type de magasins installés. Mais « pour la population, ce sont toujours des Blancs, c’est-à-dire des étrangers », explique Samuel.

En outre, les Indiens adaptent leur offre au pouvoir d’achat de leur clientèle. « On ne trouve pas les mêmes produits d’un supermarché à l’autre. À la Gombe,  les articles chers trouveront preneurs. Mais ils ne seront pas vendus à Lemba par exemple », souligne Léonnie.

L’autre atout de ces chaînes est d’avoir développé un rayon « plats cuisinés », un concept lancé par Peloustore en son temps, que toutes les enseignes ont repris à leur compte. Un vrai succès notamment dans les quartiers d’affaires et/ou huppés. À midi, le plat cuisiné remplace le restaurant et son coût est moins élevé. Une aubaine aussi pour les couples aux revenus assez bons, mais qui n’ont pas de personnels pour faire les courses et préparer les repas.

De nouvelles habitudes d’achat

Cause ou conséquence, cette approche marketing a peu à peu modifié leshabitudes d’achat des Kinois. Le marché traditionnel a toujours sa place, notamment pour les produits vivriers frais. Toutefois, même la clientèle, dont les revenus sont bas, n’hésite plus à s’approvisionner au supermarché. Elle découvre une offre plus diversifiée et concentrée dans un même lieu, ce qui facilite les achats, et des prix souvent moins élevés que ceux pratiqués par l’échoppe du quartier.

Si l’implantation de ces magasins a créé des emplois, elle a aussi mis au « chômage » de nombreuses dames qui vendaient, de manière informelle, certains produits manufacturés, aujourd’hui distribués dans ces commerces modernes. Certaines se sont rattrapées en installant leurs petites échoppes offrant des marchandises diverses et leurs malewas (restaurant populaire) le long de certaines rues de la capitale, où la circulation devient difficile. Pour preuve, les véhicules doivent faire preuve d’habileté pour circuler avenue du Colonel Ebeya,  où se trouve l’Institut facultaire des sciences de l’information et de la communication (IFASIC).

L’émergence des supermarchés s’est accompagnée de la multiplication des centres commerciaux, appelés volontiers malls ou galeries à la Gombe.

Malls et galeries

L’émergence des supermarchés s’est accompagnée de la multiplication des centres commerciaux et des galeries marchandes, appelés volontiers malls ou galeries à la Gombe. Des initiatives émanant en partie d’opérateurs économiques indiens. Les premiers centres commerciaux comprenaient un supermarché, le point focal, et divers magasins, incluant des salons de coiffure et autres services, comme les pressings, des banques ou des distributeurs de cash, ainsi que des bars et des restaurants.

Dans les malls qui ont ouvert par la suite, le supermarché a souvent disparu. Au mieux on y trouve un drugstore, avec des produits alimentaires de luxe. En revanche, les commerces y sont les mêmes, avec un peu plus de boutiques de jouets, d’agences bancaires ou de transfert d’argent, de distributeurs de cash, de salons de coiffure et de beauté,

Situé à la Gombe, avenue du Colonel Lukusa, le « Premier shopping mall » comprend des magasins en tous genres (vêtements, produits de beauté, Hifi, téléphonie, etc.), ainsi que des bars et des établissements de restauration rapide. Non loin de là, sur le boulevard du 30 ans, se dresse la tour de LC Waikiki Flo, où fleurissent les boutiques de prêt-à-porter. Accolé à l’hôtel Kin Plaza Arjaan by Rotana, le Kin Plaza Mall comprend plusieurs commerces plutôt chic (vêtements, produits cosmétiques, ameublement, bijouteries, coiffeurs), ainsi que des bars et restaurants.

Lire aussi: Une nouvelle marina au bord du fleuve Congo à Kinshasa. https://www.makanisi.org/une-nouvelle-marina-au-bord-du-fleuve-congo-a-kinshasa/

Certains centres commerciaux, que l’on appelle désormais Galerie ou Gallery (en anglais, ça fait tendance ou plus classe !) se sont spécialisés dans le luxe. Pour preuve, la Galerie La Fontaine, à deux pas de l’hôtel Pullman, abrite des magasins de vêtements de luxe. D’autres galeries sont en cours d’achèvement dont la Gallery Riviera.

Le commerce de détail n’a pas pour autant disparu. Les petites boutiques indépendantes se sont développées à la Gombe et dans les quartiers aisés des autres communes.

Ameublement et pâtisseries-salons de thé

Le commerce de détail n’a pas pour autant disparu. Les petites boutiques indépendantes se sont développées à la Gombe et dans les quartiers aisés des autres communes. Leur offre est étendue : vêtements, parfois de marque (Lacoste, Mango, etc.), chaussures, accessoires, bijoux fantaisie, cosmétiques, tissus d’ameublement, mobilier, vaisselles et matériels électroniques…

Les magasins d’ameublement et de décoration les plus emblématiques sont Kitea, à Limete Industriel (14è rue), une franchise accordée par le groupe marocain éponyme à la Fabrique nationale de meubles et d’articles ménagers (FNMA) ainsi que l’entreprise Orca, une filiale du groupe éponyme, dont le fondateur, le Libanais Jalal Kaawar, vit à Dakar (Sénégal). Orca-Kinshasa est établie, avenue du Marché, dans un building de cinq étages. Dans les quartiers populaires, les petits centres commerciaux et les boutiques modernes se sont également développés. 

Boulangeries-pâtisseries, salons de thé, lounge bars, bistrots et restaurants ont proliféré. De tous ces temples de la gourmandise, c’est la branche pâtisserie-boulangerie-traiteur qui a fait une percée remarquée.

De tous ces temples de la gourmandise, c’est la branche pâtisserie-boulangerie-traiteur qui a fait une percée remarquée.

Ainsi les Français Eric Kayser, Paul et Delifrance sont venus bousculer les anciens comme Pâtisserie Nouvelle, en accordant des franchises. Nouveau venu dans la filière, le turc Chocolate Sarayi, dont le siège se trouve à Istanbul, a ouvert un salon de thé-pâtisserie à la Gombe, sur la mythique place des Évolués. Avec les pizzas, les hamburgers et les chawarmas, les gâteaux, les icecreams et autres douceurs sucrées, les habitudes alimentaires des classes moyennes et aisées se modifient…

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