L’épidémie de Mpox (monkeypox, variole du singe), qui sévit dans plusieurs pays africains, préoccupe au plus haut point Africa CDC, l’agence de santé de l’Union africaine qui assure la coordination de la lutte contre cette maladie. Le docteur Jean Kaseya, directeur général d’Africa CDC, est conscient des nombreux obstacles à franchir pour venir à bout de cette épidémie.
Propos recueillis par Arthur Malu-Malu.
Makanisi : Qu’appelle-t-on la variole du singe ?

Dr Jean Kaseya : La variole du singe est, à l’origine, une zoonose, c’est-à-dire une maladie qui se transmet de l’animal à l’homme. C’est une maladie infectieuse provoquée par un virus que nous appelons l’orthopoxvirus simien. Elle peut déclencher une éruption cutanée douloureuse et s’accompagner de signes généraux, comme la fièvre, les maux de tête, les douleurs musculaires, le gonflement de ganglions, etc. Elle peut avoir des formes graves qui peuvent conduire à la mort. La période d’incubation varie entre 5 et 20 jours.
À quand remonte le premier cas ?
Le premier cas étudié, qui remonte à 1970, a été découvert en RDC. Il s’agissait d’une transmission du singe à l’homme. Les personnes infectées avaient manipulé la viande de singe. C’était une maladie à bas bruit, une maladie endémique avec laquelle les populations locales vivaient. Elle était dans une certaine latence. Mais un grand pic a été observé en 2022, lorsque des pays occidentaux ont été touchés. C’est ainsi que la maladie a été proclamée urgence sanitaire mondiale. Le deuxième pic a été atteint en 2024.
Quel est le taux de létalité de cette maladie ?
Les taux de létalité varient selon les clades qui sont des sous-variantes. Nous avons des sous-variantes qui peuvent avoir, selon la littérature disponible, des taux de létalité allant de 3 à 10 %. La sous-variante la plus meurtrière est actuellement le clade 1b qu’on trouve en RDC et dans d’autres pays tels que le Burundi et le Rwanda. Elle se propage au Kenya et en Ouganda. Cette sous-variante est à la base de beaucoup de décès que nous déplorons. La propagation des sous-variantes dépend des régions. En Afrique de l’Est, par exemple, la sous-variante 2 est la plus répandue. C’est la même chose en Afrique australe. En Afrique centrale et en Afrique de l’Est, en revanche, c’est la sous-variante 1.
Des cas ont été enregistrés en Afrique du Sud et des cas suspects dans des pays tels que le Malawi et la Namibie, en Afrique australe
Quels sont les pays les plus touchés, à part la RDC qui est l’épicentre de l’épidémie ?
La RDC est touchée, bien sûr. Mais il y a aussi le Rwanda, le Burundi, le Kenya, l’Ouganda, en Afrique de l’est. Des cas ont été enregistrés en Afrique du Sud et des cas suspects dans des pays tels que le Malawi et la Namibie, en Afrique australe. En Afrique centrale, le Congo-Brazzaville, le Gabon, la RCA et le Cameroun ne sont pas épargnés. En Afrique de l’Ouest, je pourrais citer la Guinée, le Niger, le Liberia, la Côte d’Ivoire, etc. Au total, 14 pays sont affectés. L’Afrique du Nord avait relevé quelques cas en 2022, mais en 2024, nous n’avons pas reçu de notification à cet égard. Autour de 25 000 – 26000 cas ont été enregistrés sur l’ensemble du continent africain.
Les pays touchés procèdent-ils à un partage d’expériences sous la houlette d’Africa CDC ?
Oui, nous organisons les choses sur ce plan. Nous avons mis en place une seule cellule de coordination de la riposte. Africa CDC travaille avec ses 24 partenaires qui sont très impliqués (l’OMS, l’Unicef et tous les autres qui sont dans le domaine de la santé). Nous avons opté pour cette approche, parce que nous ne voulons plus avoir chaque partenaire mettre en place son propre mécanisme de réponse. Il s’agit, pour nous, de faire en sorte que tous les partenaires s’inscrivent dans un seul mécanisme de coordination.
Quels sont les groupes à risque ?
Dans les groupes à risque, on classe généralement les personnes qui ont des problèmes d’immunité et les personnes qui ont des maladies comme le Sida. Dans cette catégorie sont également rangées les personnes frappées par la malnutrition, les personnes vulnérables comme les femmes enceintes, les travailleurs du sexe… Il y a une variante du virus qui est transmise par voie sexuelle. Les groupes à risque présentent parfois des symptômes graves qui peuvent les conduire à la mort.
Y aurait-il un lien entre le Mpox et le Sida ?
Nous avons remarqué que les personnes qui ont le VIH sont à risque. Dans certains pays, les personnes les plus infectées sont celles qui ont le virus du Sida. Nous ne pouvons toutefois pas dire, à ce stade, qu’il existe une relation de cause à effet. Rien n’indique que lorsqu’on a le Sida, on aura le Mpox ou lorsqu’on a le Mpox, on doit avoir le Sida. Le VIH constitue plutôt un facteur aggravant.
La maladie semble affecter plus les populations rurales que les populations urbaines…
Effectivement, les populations les plus touchées vivent en milieu forestier, en milieu rural. Des petits rongeurs sont le réservoir de la maladie. La manipulation d’animaux et de petits rongeurs peut se révéler dangereuse.
Rien n’indique que lorsqu’on a le Sida, on aura le Mpox ou lorsqu’on a le Mpox, on doit avoir le Sida
Quel est le traitement disponible pour lutter contre cette maladie mortelle ?
Contre le clade 2, il y a un médicament que nous appelons Tecovirimat, qui a montré une certaine efficacité. Ce médicament ne semble toutefois pas efficace contre le clade 1, la sous-variante présente dans l’est de la RDC.
Quelles sont les précautions à prendre pour se prémunir contre une éventuelle contamination ?
La première des choses est d’avoir une certaine hygiène de vie. Il faudrait également éviter d’avoir des partenaires sexuels multiples. Lorsqu’on n’a pas une partenaire habituel(le), l’usage du préservatif est recommandé. Dans les milieux où circule activement la maladie, il faudrait éviter les contacts qui n’en valent pas la peine. Il faudrait, en outre, se laver les mains régulièrement. Au-delà de toutes ces mesures de précaution, la vaccination peut permettre aux personnes d’avoir l’immunité nécessaire pour lutter contre la maladie. Nous sommes en train de faire la promotion de la vaccination. Et nous avons acquis des vaccins pour lancer nos campagnes de vaccination.
De quels vaccins s’agit-il ?
Les vaccins dont nous disposons sont de deux types. Nous avons un vaccin fabriqué par la société danoise Bavarian Nordic. Nous avons également un vaccin produit une société japonaise. Cependant, aucun pays n’a donné le coup d’envoi de la vaccination.
Un transfert de technologie s’opère, de sorte qu’à partir de 2025, nous puissions commencer à fabriquer le vaccin de Bavarian Nordic nous-mêmes en Afrique
Les vaccins sont-ils disponibles dans les pays les plus touchés ?
Les vaccins sont disponibles, mais ils ne sont pas en quantité suffisante. Nous avons quantifié nos besoins. Nous cherchons à acquérir 10 millions de doses. Néanmoins, pour le moment, nous n’avons sécurisé qu’autour de 500 000 doses de Jynneos, le vaccin de Bavarian Nordic. Le vaccin japonais est le LC16m8. Jusqu’ici, le vaccin a été utilisé seulement dans les pays occidentaux. Les pays africains n’y ont pas eu accès. C’est ce qui a été à la base de certaines mutations. Si nous avions reçu les vaccins bien avant, en 2022, on aurait pu immuniser les gens. Nous n’aurions peut-être pas assisté à la flambée actuelle. Nous travaillons à un projet de fabrication locale de vaccins et de médicaments. Nous ne pouvons pas comprendre que même après la pandémie de Covid 19, nous soyons toujours dans une situation de dépendance. Un transfert de technologie s’opère, de sorte qu’à partir de 2025, nous puissions commencer à fabriquer le vaccin de Bavarian Nordic nous-mêmes en Afrique.
Dans quels pays africains sera produit ce vaccin ?
Le processus est transparent. Plusieurs compagnies ont soumissionné pour se mettre à produire ce vaccin. Le processus arrive à son terme prochainement. Certes, quelques pays sont en pole position, mais je ne pourrais pas les citer, à ce stade. Je ne voudrais pas donner l’impression de favoriser tel ou tel autre État.
Des chercheurs de l’université de Lubumbashi (Unilu) ont mis au point un protocole de traitement basé sur l’autophagie… L’agence Africa CDC envisage-t-elle de se mettre en rapport avec eux pour, éventuellement, voir ce qui pourrait être tiré de cette expérience ?
Nous dirigeons tout « l’agenda » à propos de la recherche et développement. Nous avons organisé tout récemment une grande réunion à Kinshasa. Nous avons invité tous les chercheurs à apporter leurs produits. Je ne pourrais pas parler d’un produit spécifique. Le plus important, pour nous, est que tout passe par un processus de standardisation. Nous sommes disposés à explorer toutes les pistes susceptibles de déboucher sur des avancées significatives sur le plan de la recherche. Il ne faut pas qu’on donne l’impression qu’on a tendance à négliger les chercheurs africains, au profit de leurs homologues occidentaux.
Nous avons besoin de près de 600 millions de dollars en plus des vaccins qui coûtent cher aussi
Avez-vous reçu tous les financements nécessaires pour mener à bien la lutte contre le Mpox ?
Selon le plan que nous avons préparé, nous avons besoin de près de 600 millions de dollars en plus des vaccins qui coûtent cher aussi. Nous n’avons pas encore recueilli tous ces fonds. Nous avons commencé ce que nous appelons une mobilisation passive, puisque nous voulons, dans un premier temps, que tout le monde reçoive notre « plan de réponse ». C’est sur la base de ce plan que les gens se positionnent. Nous allons bientôt passer à la phase de la mobilisation active. Les promesses qui nous ont été faites restent des promesses. Nous jugerons sur pièces.
Le manque de ressources financières est également un sérieux problème pour relever les défis qui sont les nôtres
Quelles sont les difficultés auxquelles vous faites face ?
Il y a ce qui est communément appelé l’infodémie. C’est-à-dire la mauvaise information ou les rumeurs qui sont diffusées autour de la maladie. En Europe, en 2022, ce sont plus les personnes homosexuelles qui avaient le virus responsable du Mpox. Cette affaire a été répétée mille et une fois et déformée. Et elle est présente dans les esprits, au point que beaucoup de gens pensent, à tort, que si vous contractez le Mpox, cela signifie que vous vous livrez à des pratiques homosexuelles. Certains documents prétendent même que cette maladie est la maladie des homosexuels. L’autre écueil, pour nous, est la faiblesse des systèmes de surveillance dans nos pays. Le nombre de cas que nous donnons ne reflète pas tout à fait à la situation globale sur le terrain. Nos systèmes de surveillance ne permettent pas d’enregistrer tous les cas et d’avoir des chiffres qui sont au plus près des réalités. Une autre difficulté majeure est que nos laboratoires, qui ne sont pas très performants, ne permettent pas de détecter tous les cas. Il peut y avoir des cas suspects, sans pour autant que nous ayons des certitudes sur leur nature. Les équipements ne sont pas toujours à la hauteur. Par endroits, il y a même une absence de machines. En outre, les personnels ne sont pas toujours formés comme il se doit. Le manque de médicaments, de vaccins et de ressources financières est également un sérieux problème.
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