Riche en ressources naturelles essentielles à la transition énergétique et à la préservation de la biodiversité, l’Afrique, en particulier l’Afrique centrale, pourrait tirer meilleur profit de la dynamique de transition en optant pour des choix appropriés aux contextes locaux et en structurant l’ensemble des secteurs socio-économiques autour de cette problématique.
Originaire du Cameroun, Maxime Jong vit au Québec depuis 2009. Il est directeur de cabinet à la mairie d’arrondissement de Verdun à Montréal. Consultant sur les questions de développement économique et de transition écologique, très attaché à son continent, Maxime Jong a bien voulu répondre aux questions de Makanisi.org sur les grands défis de la transition écologique et énergétique du continent africain.
Propos recueillis par Muriel Devey Malu-Malu
Makanisi : Pour certains Africains, la transition écologique et énergétique est pensée principalement en termes de préservation des forêts et d’énergies. Ne faut-il pas aborder cette question de manière plus large et transversale ?

Maxime Jong : Oui. Ces approches, sans une vision et un véritable plan adossé, sont principalement faites pour obtenir des financements attachés à la transition écologique ou ajouter quelques mots-clés à des présentations. Or la plupart des grandes économies du monde sont en train de se restructurer complètement et non pas de développer un nouveau pan ou secteur de leur économie. Les pays africains doivent tendre vers cela. Il ne s’agit plus de développer l’économie verte ou bleue, mais de restructurer toute l’économie pour la rendre circulaire, inclusive et durable.
D’où la nécessité d’intégrer les questions de transition écologique et énergétique dans un plan national de développement et non dans un seul plan connexe…
Ces questions doivent, en effet, être développées dans le plan national de développement du pays. C’est primordial. Pour plusieurs raisons. Aujourd’hui, la plupart des grandes ères économiques, au niveau mondial, ont décidé de consacrer une partie de leurs investissements de relance à la transition écologique. Ainsi le monde est en train d’opérer une transition énergétique et de structurer l’économie en fonction de cet enjeu. Les pays africains doivent prendre les devants sur ces questions au risque d’exacerber les inégalités économiques et climatiques qui existent entre eux et les autres pays.
Que font les pays africains à ce niveau ?
Dans son plan d’action pour la relance verte 2021-2027, l’Union africaine ambitionnait de travailler sur les corridors verts et de générer 10 millions d’emplois d’ici 2030. À très haut niveau, il y a donc une vision, mais la traduction de cette vision dans les plans locaux n’existe pas encore réellement. Pour plusieurs raisons. Primo, la perspective d’obtenir les financements prévus lors les consultations internationales amène des pays à faire appel à des consultants extérieurs pour ajuster leurs discours. Mais cette démarche reste au niveau des plans présentés. Elle ne se traduit pas dans des politiques publiques adaptées, car l’Afrique a des difficultés à capter les financements internationaux associés. Aussi des pays estiment-ils qu’ils mettront en place ces plans nationaux à partir du moment où ils auront obtenu les budgets. À chaque nouvelle COP, on revient toujours sur les montants financiers annoncés à la précédente COP, dont l’Afrique ne bénéficie pas ou peu, et sur les promesses qui n’ont pas été tenues.
Cette situation explique-t-elle le débat récurrent sur la question des énergies fossiles ?
La posture des pays africains est de dire que les pays occidentaux se sont développés à partir des énergies fossiles qui ont détruit l’environnement. N’étant pas arrivés au même niveau de développement que les pays industrialisés, ils considèrent qu’ils ont besoin des énergies fossiles et qu’ils ne peuvent pas s’offrir le luxe de passer directement à la transition énergétique, Or, les pays occidentaux les dissuadent de le faire. Cette attitude est perçue comme du néocolonialisme. D’où une forme de blocage de la part de certains pays africains.
Quelles en sont les conséquences ?
On peut comprendre en partie le point de vue des pays africains et leur sentiment de victimisation. Reste que les mêmes qui se plaignent, vont développer des partenariats internationaux très stratégiques sur les minerais essentiels à la transition écologique, dans le but d’en tirer des rentes. Au lieu de sauter les étapes pour aller vers des formules innovantes en matière énergétique, où ils ont un avantage compétitif puisqu’ils disposent, chez eux, des ressources nécessaires à cette transition, ces pays préfèrent s’inscrire dans les modèles anciens qui consistent à exporter leur pétrole vers l’extérieur où il est raffiné puis à l’importer en partie sous une forme transformée. Ce même modèle est appliqué pour les ressources en lien avec la transition énergétique. Une telle politique rend les pays producteurs dépendants des cours mondiaux des matières premières qui sont fixés à l’extérieur. Nous sommes propriétaires de ressources dont nous ne fixons pas les prix et dont nous ne maitrisons pas les technologies et les brevets d’exploitation et de transformation. Nous sommes captifs.
Que faire ?
Il y a d’autres façons de procéder et de raisonner indépendamment des visions proposées au niveau international. L’Afrique peut innover en s’appuyant sur ses savoirs endogènes. Mais le but étant d’aller capter les fonds disponibles pour la transition écologique, on se coupe d’un raisonnement endogène et de solutions locales qui nous permettraient de mettre en place une forme de transition écologique et énergétique adaptée à nos ressources, nos modes de vie et nos valeurs.
En matière de construction, quels sont les matériaux et les normes que les pays africains doivent adopter pour tenir compte des nouvelles contraintes climatiques ?
En milieu urbain, nous devons penser le cadre bâti pour les générations d’aujourd’hui et celles de demain. Cela implique de proposer de nouvelles normes du bâtiment et des matériaux conformes aux exigences climatiques. Le ciment sera-t-il le matériau de demain ? L’Afrique est-elle en train d’étudier ses propres matériaux de construction et de développer tous les écosystèmes capables de servir les normes du bâtiment du futur ? Si une institution internationale vient construire un de ces sièges en Afrique, conformément aux normes internationales en matière de bâtiment durable, l’expertise locale sera-t-elle en mesure d’intervenir sur le chantier ? Il faut penser et restructurer tout cela dès maintenant.
Lire aussi. Afrique, transition écologique et énergétique : les grands défis. https://www.makanisi.org/afrique-transition-ecologique-et-energetique-les-grands-defis/
Et quelles sont les règles urbanistiques à instaurer?
Je travaille comme directeur de cabinet d’une commune de Montréal où nous menons des réflexions importantes sur la modification des règles d’urbanisme pour adapter les villes aux changements climatiques. Quand il s’agit d’implanter un nouveau bâtiment, il y a des règles à observer : le taux d’implantation du bâtiment, le pourcentage minimal de verdissement, l’obligation d’aménager un toit végétalisé pour les bâtiments d’une certaine surface et, si la dimension du bâtiment est importante, l’obligation de capter et de retenir l’eau de pluie au sein même de l’édifice, sans la rejeter dans les rues et les canalisations de la ville… Toutes ces règles permettent aux villes de répondre aux défis liés aux changements climatiques.
Dans bien des villes africaines, dont un grand nombre ont été construites quand ces règles n’existaient pas, les infrastructures urbaines ne sont tout simplement pas adaptées. Les investissements nécessaires sont donc considérables et les défis techniques immenses.
Face aux nouvelles contraintes climatiques, les ménages, qui ont les moyens, s’adaptent à leurs propres frais et plus vite que les villes. Si, dans des quartiers plus nantis, des maisons ont leurs propres équipements (fosse septique, forage, climatisation et groupe électrogène), en revanche, des habitations de fortune sont balayées par les eaux chaque année lors des saisons des pluies.
Les adaptations réalisées par des particuliers sont pensées à l’échelle des bâtiments, sans contrôle de leur intégration dans la ville et sans assurance qu’elles ne créeront pas de nuisances ou d’effets externes négatifs qui devront être supportés par la collectivité sur le court ou long terme.
S’ajoute à ces problèmes, une urbanisation difficile à contrôler. Dans les zones tropicales, caractérisées par un fort taux d’humidité et des changements climatiques extrêmes, les conditions de vie vont devenir épouvantables. Cette dynamique est intenable. La facture que nous sommes en train de laisser aux générations futures sera insolvable tant les investissements nécessaires seront colossaux si nous ne faisons pas des choix courageux dès maintenant.
Quel est l’impact des changements climatiques sur l’agriculture et les solutions prises pour tenir compte de ces changements ?
Il y a plusieurs niveaux de réflexion à avoir sur ces questions. En Afrique, les conditions climatiques extrêmes se rencontrent et s’additionnent. Des maladies font surface dans des régions jusqu’alors épargnées et des insectes ravageurs s’emparent de récoltes vitales. Il faut s’interroger sur ces phénomènes nouveaux et les documenter. Or, dans certaines communautés locales, des savoir-faire et des méthodes éprouvées pour empêcher la propagation de certaines maladies et insectes existent. Malheureusement ces savoirs transmis oralement dans des langues parfois vouées à disparaître, ne traversent pas les frontières aussi vite qu’ils le devraient. Les qualités de certains arbres, des écorces et des plantes utilisés dans les rituels traditionnels ne sont connus que des initiés. Près des grandes villes, les producteurs évoluant dans l’agriculture industrielle se tournent vers les semences importées, voire modifiées, pour être plus résistantes aux pluies et aux insectes, alors qu’ils pourraient recourir à des savoir-faire traditionnels. Une nouvelle forme de coopération doit s’organiser pour répondre efficacement à la propagation de ces nouveaux risques.
Gestion des déchets urbains, transport collectif propre, méthodes de production peu émettrices de CO2… Quelles sont les avancées sur ces questions en Afrique ?
C’est inégal selon les pays. S’agissant des modèles de transport en commun, comme les tramways en Éthiopie, il faut rappeler que le pays a dû se doter d’une source d’énergie autonome et indépendante du réseau pour alimenter ce mode de transport. Ce type de projet est envisageable dans les villes à condition de le développer dans sa globalité, ce qui implique d’avoir une énergie stable, dont l’approvisionnement est contrôlé.
Pour les pays qui s’appuient sur le gaz naturel dans leur mix énergétique, cette énergie est intéressante, mais quand les cours du gaz grimpent, il devient plus intéressant pour les États producteurs d’exporter leur gaz plutôt que de l’utiliser localement. C’est l’option la plus rentable et la plus facile. Ce sont des choix difficiles. Quelle quantité garder pour un usage local peu rentable mais essentiel, alors que l’exportation peut rapporter davantage ?
D’autres problèmes peuvent se poser pour la stabilité de l’approvisionnement et le coût local de l’électricité. Au Cameroun, les centrales thermiques dont la gestion a été concédée à une société étrangère, ont été mises à l’arrêt, en raison d’arriérés de paiement de l’État vis-à-vis du concessionnaire. Or ces capacités représentent 38,3 % de la production énergétique (24,5 % de la production consommant les fuels lourds et légers et 13,8 % du gaz).
Si la centrale est confiée à une société nationale, ce n’est pas une mauvaise chose en soi, mais il faut avoir en tête ces problèmes et réfléchir à la manière de les éviter. Au Nigeria, quand Aliko Dangote a fait construire sa raffinerie, il a eu des difficultés à s’approvisionner en pétrole brut. Au regard de toutes ces contraintes, la stratégie à mettre en place serait d’augmenter considérablement la part d’énergie renouvelable dans le mix énergétique de ces pays. Selon l’Agence internationale de l’énergie, le continent dispose de 60 % des ressources solaires mondiales.
Lire aussi. Écologie : « L’Africain doit-il écouter les scientifiques ? » https://www.makanisi.org/ecologie-lafricain-doit-il-ecouter-les-scientifiques/
La recherche et la formation tant au niveau de l’enseignement secondaire que supérieur anticipent-elles ces évolutions ?
Le premier élément que je soulignerai serait pour les États africains de regarder, partout à travers le monde, là où il y a des chercheurs africains qualifiés qui souhaitent mettre leur savoir-faire au service de leur pays. Cette diaspora peut apporter des financements et créer des partenariats. Mais elle se trouve confrontée à des problèmes administratifs et de logistique. Lancer un projet, même petit, nécessite de multiples autorisations dont l’obtention peut s’apparenter aux 12 travaux d’hercule, tant les procédures sont longues et quelquefois floues.
Comment faciliter le retour de la diaspora ? Pour les pays qui n’autorisent qu’une seule nationalité, il y a le problème du visa que l’on peut résoudre facilement. Le Bénin et le Ghana sont deux exemples qui ont mis en place des facilitations pour les diasporas africaines.
Le deuxième élément est au niveau local. La plupart des pays choisissent de développer des filières plutôt que d’autres et d’introduire ces cursus très tôt dans le parcours scolaire. Les jeunes Africains sont-ils préparés aux métiers essentiels au développement de leur pays ? Les mesures incitatives pour favoriser l’emploi dans ces secteurs existent-elles ?
Autres questions. Quelles sont les filières choyées dans la plupart des pays africains et les métiers valorisés ? Par exemple, on désigne parfois par le terme péjoratif de villageois ceux qui travaillent la terre à l’extérieur des grandes villes et nourrissent leur pays. Et c’est parfois à l’étranger que des infirmières découvrent la valeur et l’importance de leur métier. La valorisation des métiers passe par le système éducatif, les modalités d’intégration sur le marché du travail et le salaire, ainsi que par la place et le respect que la société accorde à ces métiers.
Quels sont les grands défis que doit relever l’Afrique ?
L’Afrique a toujours été considérée comme un réservoir de matières premières. Elle devra redéfinir les règles du jeu si elle veut développer localement des industries comme celles des batteries par exemple. Par ailleurs, il y a une bataille mondiale sur les normes. Mais l’Afrique est absente du processus de négociation sur les normes de demain ou y dispose d’un poids limité. Si elle veut être partie prenante de ce processus, elle devra être présente lors de ces négociations. Plus généralement, elle devra mieux former ses populations, développer la recherche et, dans les modèles de coopération mis en place, exiger des partenaires qu’au niveau local, ils forment la main-d’œuvre et investissent davantage dans la transformation.
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