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vendredi 25 juin 2021
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Le combat du Pr. Happi pour autonomiser l’Afrique dans sa lutte contre les épidémies

Par ses compétences, sa passion et sa ténacité, le Professeur Christian Happi, biologiste moléculaire,  directeur du Centre d’excellence africain de recherche pour la génomique des maladies infectieuses au Nigeria, se veut optimiste. Pour lui, la recherche et la mise au point d’outils et de traitements pour identifier rapidement des maladies infectieuses et lutter contre elles, sont possibles en Afrique. À condition de valoriser les talents du continent et d’investir dans la recherche scientifique.

Focus sur un riche parcours parti de Sangmélima au Cameroun pour aboutir au Nigeria, en passant par la célèbre université américaine Harvard.

Deux événements ont déterminé sa vocation. L’un est le paludisme, une maladie récurrente qui a marqué son enfance. « Enfant, j’ai demandé à ma mère pourquoi j’étais toujours malade et pourquoi il n’existait pas de remède pour soigner ma maladie », se souvient le professeur camerounais, Christian Happi, biologiste moléculaire. Il se promet alors de trouver, quand il sera grand, une thérapie pour soigner  le paludisme. L’autre est un article sur le généticien américain James Watson et le biologiste britannique Francis Crick qui ont découvert la structure de la molécule ADN, que le jeune Happi découvre à l’âge de douze ans. «  Leur histoire m’a inspiré. J’ai voulu devenir biochimiste, un métier qui représentait pour moi un énorme potentiel de découvertes ».

De Sangmélima à Ibadan

Christian Happi, dont la famille est originaire de l’ouest camerounais, passe son enfance et son adolescence à Sangmélima, une petite ville du sud du Cameroun, à quelque 200 km de Yaoundé, où il est né le 1er juin 1968. Après ses études primaires à l’école de la mission catholique, il entre au lycée. Inébranlable dans ses convictions, il opte, après la seconde, pour la filière D. Son baccalauréat en sciences de la nature en poche, il s’inscrit en biochimie à l’université de Yaoundé, où il obtient une licence en 1992.

Parce qu’il souhaite « étudier la biochimie appliquée aux sciences médicales, notamment aux maladies infectieuses et au paludisme », il fait son deuxième cycle à l’université d’Ibadan au Nigeria, seule institution de la sous région à enseigner la biologie cellulaire appliquée au paludisme. « J’y ai appris la génétique du paludisme et comment utiliser les connaissances génétiques pour contrôler la maladie », souligne-t-il.

Après son master sur « la parasitologie moléculaire », qu’il décroche en 1995, il entame un cycle de doctorat à l’université d’Ibadan. Son sujet de thèse ? « L’étude des mécanismes moléculaires qui peuvent changer la résistance du paludisme aux médicaments, notamment à la chloroquine ». À cette occasion, il étudie comment l’outil génétique peut permettre de comprendre le parasite du paludisme,  d’identifier pourquoi il résiste aux médicaments et  de trouver des solutions novatrices pour le combattre. Lors d’une conférence où il expose ses recherches, il fait la connaissance de Dyann S. Wirth, professeure à Harvard, qui l’invite à rejoindre la célèbre université privée américaine. C’est ainsi qu’il débarque aux États-Unis en 1998.

Lors d’une conférence, il fait la connaissance de Dyann S. Wirth, professeure à Harvard, qui l’invite à rejoindre la célèbre université privée américaine.

Professeur à Harvard University

Après avoir soutenu sa thèse de doctorat en 2000 à Harvard, ce qui lui donne le titre de Philosophiae Doctor (Ph.D.), Christian Happi est professeur à la Harvard T.H. Chan School of Public Health jusqu’en 2011. Sans pour autant s’éloigner de l’Afrique. « Je faisais de la recherche sur le paludisme, ce qui me mettait en contact fréquent avec l’Afrique », dit-il.  Parallèlement, il enseigne à l’université d’Ibadan en tant que bénévole.

Ses souvenirs de Harvard ? « Harvard est un monde cosmopolite. Il y a beaucoup d’étrangers. Cela fait la force de cette université et des États-Unis en général,  car ils savent attirer  les meilleurs cerveaux de partout, qui leur apportent leurs expériences.  Il y a une énergie positive. C’est une marmite dans laquelle les talents peuvent éclore. Dans le monde académique, il n’y a pas de discrimination ».

Autant dire que l’opinion positive que Happi a du système universitaire anglophone, qu’il trouvait déjà supérieur au francophone en Afrique, n’a cessé de se renforcer lors de son long séjour aux États-Unis. 

Anglophone vs francophone

Mandarinat, centralisation et hiérarchisation, méfiance envers la  diaspora, dont l’apport est mésestimé… Le système francophone étouffe sous le poids des pesanteurs, estime Happi. « Si je me réfère au Cameroun, ce système ne permet pas aux chercheurs d’explorer et d’exprimer suffisamment leurs talents. Trop protecteur, il est peu compétitif. Le mérite est peu encouragé et peu de ressources sont octroyées à la recherche. D’une manière générale, tout ce qui vient d’ailleurs est meilleur. C’est une forme de complexe hérité de la colonisation ».

En revanche, outre des synergies entre milieux universitaires et d’affaires, le milieu anglophone serait plus ouvert et pointu.  « Il incite à aller plus en profondeur, plus vite et plus haut et l’accès à l’information y est très libre  », souligne Happi.

Gros moyens financiers investis dans la recherche, parrainage, accessibilité  des prix Nobel et autres éminences scientifiques … Le système américain se situe encore un cran au-dessus. « Les gens sont plus ouverts et prompts à collaborer, à vous accompagner dans vos projets, à vous aider à les mûrir et à les matérialiser. Tout est fait pour que vous meniez à bien vos projets et que vous réussissiez », assure Happi.

Gros moyens financiers investis dans la recherche, parrainage, accessibilité  des prix Nobel et autres éminences scientifiques … Le système américain se situe encore un cran au-dessus.

L’université de Redeemer au Nigeria

En 2111, Happi décide de retourner en Afrique, pour apporter sa pierre au développement scientifique du continent. S’il choisit de s’établir au Nigeria, c’est, certes, parce que son cursus y est reconnu et qu’on lui a fait savoir qu’on avait besoin de lui.  Mais le Nigeria étant le pays le plus peuplé d’Afrique, Happi pense que tout projet qui y réussit, peut avoir un impact fort sur le reste du continent. 

Il est engagé à l’université privée de Redeemer, située à Ede, dans l’État d’Osun, dans le sud-ouest du Nigeria, en tant que Professeur dans le département des sciences biologiques et Doyen du cycle doctoral. Il y met en place un programme de génomique appliqué aux maladies infectieuses (paludisme, VIH-Sida, tuberculose, etc.). Tout en enseignant et en faisant de la recherche à Redeemer, Happi continue à donner des cours à Harvard.

Le Nigeria étant le pays le plus peuplé d’Afrique, Happi pense que tout projet qui y réussit, peut avoir un impact fort sur le reste du continent. 

Le Centre africain de recherche pour la génomique des maladies infectieuses

En 2013, il fonde le Centre d’excellence africain de recherche pour la génomique des maladies infectieuses – African Center of Excellence for Genomics of Infectious Diseases (Acegid) en anglais – qui est abrité par l’Université de Redeemer. Un projet qui le titille depuis longtemps et pour lequel il est notamment revenu en Afrique. «  Pour moi, la génomique est un domaine de pointe qui va révolutionner la médecine, la santé et l’agriculture. Or, sur ce plan, il y avait un gouffre entre l’Afrique et le reste du monde, notamment les États-Unis et l’Europe », martèle Happi.

Le seul moyen de réduire ce gouffre était de jeter les bases de l’enseignement de la génomique en Afrique et permettre ainsi au continent d’utiliser les connaissances et les techniques de cette discipline pour résoudre les problèmes qu’il rencontre. « Je ne voulais plus que l’Afrique se trouve en situation d’esclavage et de super-dépendance dans le domaine scientifique par rapport au reste du monde ».  

« Je ne voulais plus que l’Afrique se trouve en situation d’esclavage et de super-dépendance dans le domaine scientifique par rapport au reste du monde ». 

Le Professeur Christian Happi (deuxième à droite) et son équipe @DR

Appui de la Banque mondiale et des États-Unis

Le Pr Happi vend cette idée à la Banque mondiale, qui le finance dans le cadre de son Programme des Centres d’excellence africains pour l’impact sur le développement (ACE). L’autre appui financier est venu du National Institutes of Health (NIH), l’agence nationale de recherche médicale des Etats-Unis, dont Christian Happi, connu pour ses compétences, est membre. D’autres sponsors apporteront leur soutien au centre, dont le Département de la Défense des États-Unis, la Wellcome Trust et le Biotechnology and Biological Sciences Research Council (BBSRC) britanniques, ainsi que des fondations privées philanthropiques.

Quelque 1200 jeunes chercheurs africains, de niveau licence et master, ont été formés dans le centre, dont le Pr Happi est le directeur. La majorité des étudiants viennent d’Afrique, quelques-uns d’Inde, du Bengladesh et des Etats-Unis. Les enseignements, dispensés principalement par des Nigérians, sont en anglais et traduits. Au fil des ans, le centre a tissé des liens avec des universités africaines (Sénégal, Ghana, Sierra Leone, Nigeria, Liberia, Yaoundé), quelques-unes des meilleures universités du monde (Cambridge, Harvard, Californie) et diverses institutions, toutes unanimes sur la qualité des travaux du Centre.

Travaux de recherche du Centre

Les missions du Centre ne se limitent à la formation. L’Acegid, qui a établi des partenariats avec les Centres africains de contrôle et de prévention des maladies, et d’autres groupes internationaux, fait de la recherche de pointe et de la recherche appliquée, et étudie toute une gamme de maladies infectieuses. Ses travaux lui ont permis de découvrir des virus dont deux nouveaux en 2015 (fièvre des singes et fièvre de Lassa), grâce la génomique et la métagénomique microbienne, une technologie qui permet de connaître l’ADN et l’ARN de n’importe quel organisme, et d’identifier les causes des maladies. Les activités du Centre portent également sur la mise au point d’outils et de technologies comme des systèmes d’alerte et des tests de dépistage rapides, ainsi que de traitements et de vaccins (fièvre de Lassa).

Les missions du Centre ne se limitent à la formation. L’Acegid fait de la recherche de pointe et appliquée, et étudie toute une gamme de maladies infectieuses.

Puissance de feu

Lors de l’épidémie d’Ebola qui a sévi en Afrique de l’Ouest de 2014 à 2016, l’équipe du Pr Happi a identifié et séquencé le premier cas d’Ebola au Nigéria  Et mis au point un diagnostic rapide, approuvé par l’Organisation mondiale de la santé et la Food and Drug Administration aux États-Unis. Une révolution. « Les données, fournies en temps réel, ont été mises à la disposition de la communauté scientifique mondiale, des décideurs politiques et de la santé ». 

L’élaboration de tests rapides permet de réduire le temps de diagnostic, d’isoler les malades et de faciliter leur accès, rapidement et à moindre coût, aux soins et aux traitements, même dans les régions les plus reculées. « Pour moi, c’est pendant les épidémies qu’il faut trouver les solutions. Notre approche est devenue un standard », souligne Happi.

Le bilan de l’épidémie Ebola parle de lui-même : 230 millions d’habitants, 20 patients, 8 morts, 12 guéris et une épidémie stoppée en 3 mois. « C’est inédit. Grâce aux infrastructures, aux connaissances et à la puissance de feu de notre Centre, le Nigeria est entré dans l’histoire. », insiste-t-il.  

« Grâce aux infrastructures, aux connaissances et à la puissance de feu de notre Centre, le Nigeria est entré dans l’histoire »

La Covid-19

Le Pr. Happi dans son laboratoire

En février 2020, quand le Nigeria a enregistré son premier cas de coronavirus,  l’équipe du professeur Christian Happi a analysé l’échantillon du virus et partagé en moins de 48 heures le tout premier séquençage du génome du syndrome respiratoire aigu sévère coronavirus 2 (SRAS-CoV-2) en Afrique. Une première. Puis elle a développé, en deux mois, un test de diagnostic rapide, à 3 dollars l’unité, approuvé par la Food and Drug Administration.

L’équipe du Pr Happi a également identifié une nouvelle souche du coronavirus au Nigeria, différente de celle d’Angleterre et d’Afrique du Sud, et séquencé celle qui circule au Cameroun. Et formé de nombreux Africains à faire des tests de diagnostic.

À ce jour, plus de 100 000 tests ont été réalisés et quelque 350 virus séquencés par le Centre. Ces recherches ont valu à l’Acegid d’être désigné, en septembre 2020, par l’Organisation mondiale de la Santé, comme l’un des deux laboratoires de recherche de référence sur le continent africain, spécialisés dans le séquençage de virus émergents dont le SARS-Cov2. En novembre, le Pr. Happi a, pour sa part, reçu le très prestigieux Bailey K. Ashford Medal, octroyé par l’American Society of Tropical Medicine and Hygiene, en récompense de ses importantes et inédites contributions scientifiques.

Les virus, autres richesses de l’Afrique

Actuellement, l’équipe du Pr Happi se concentre sur la mise au point d’un vaccin adapté aux réalités africaines. « Nous n’avons pas besoin d’équipements frigorifiques. Notre vaccin doit être conservé à température ordinaire et injecté sans seringue ». Une fois les essais cliniques validés, le vaccin pourrait être disponible d’ici 9 mois, si les financements suivent.

« La richesse de l’Afrique, ce sont aussi ses virus, ses parasites et sa biodiversité. Il faut l’exploiter et montrer que l’on peut proposer des solutions pour l’Afrique, mais aussi les exporter et protéger ainsi le reste du monde ». 

Marié à une femme médecin vétérinaire et père de trois enfants, Happi considère que la richesse de l’Afrique ne se résume pas à ses mines, son pétrole et son bois. « Sa richesse, ce sont aussi ses virus, ses parasites et sa biodiversité. Il faut l’exploiter et montrer que l’on peut proposer des solutions pour l’Afrique, mais aussi les exporter et protéger ainsi le reste du monde.  Il faut en finir, notamment en Afrique centrale, avec l’importation tous azimuts, alors que nous sommes capables de développer nos propres produits », conclut, avec passion, le professeur Happi.

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