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lundi 18 octobre 2021
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Zone de libre échange africaine : atout ou boulet pour la RDC ?

La mise en œuvre, sous l’impulsion de l’Union africaine, d’une zone de libre échange continentale est-elle une bonne ou mauvaise nouvelle pour la République démocratique du Congo ?

Floribert Ntungila, professeur d’économie du développement à l’université de Kinshasa et ancien vice-doyen de la faculté des sciences économiques, se veut optimisme… sous certaines conditions. Il explique ici les raisons de son « oui, mais… ».

Propos recueillis pour Makanisi par Arthur Malu-Malu.

Makanisi : Que peut apporter la zone de libre échange continentale lancée par l’Union africaine ?

Floribert Ntungila

Floribert Ntungila : La zone de libre échange continentale, communément appelée ZLECA, est une idée intéressante, parce que le commerce intra-africain est très faible. Cette faiblesse est due à nos structures économiques héritées de la colonisation. Les pays africains échangent peu entre eux. C’est l’un des freins essentiels au progrès économique du continent. Avancer dans la direction de la ZLECA impliquerait également d’aller au-devant d’une série d’enjeux liés à la diversification économique et vers de meilleures perspectives de croissance, d’autant plus que l’Afrique a un agenda à réaliser, l’agenda 2063, qui consiste à cheminer vers une meilleure intégration africaine.

Aucun pays africain – ou un groupe de pays africains – n’a une production qui ferait de lui le champion ou le meilleur bénéficiaire de la zone de libre échange continental 

La faiblesse des échanges intra-africains est liée à la faiblesse des infrastructures. Mais la mise en place de la zone de libre échange continentale ne règle pas cette question de fond…

F.N. : Le projet en lui-même est une promesse. La zone de libre échange n’aura d’impact qu’à moyen terme à tout le moins. Il faut compter une dizaine d’années pour commencer véritablement à évaluer ses effets. A mon sens, aucun pays africain – ou un groupe de pays africains – n’a une production qui ferait de lui le champion ou le meilleur bénéficiaire de la zone de libre échange continentale. Tout dépendra de la manière dont chacun va, dans des stratégies opérationnelles, concrétiser ce projet. La ZLECA est davantage un projet, une vision, que quelque chose qui, au bout de deux ou trois ans, sera bénéfique aux pays africains.

Se lancer dans un tel projet, qui implique une forte concurrence et une exposition au reste du monde, sera un très grand défi à relever 

Quels sont les avantages et les inconvénients de l’adhésion de la RDC à cette zone de libre échange ?

F.N. : Le gros souci de la RDC – et c’est même l’inquiétude qui a transpiré lors du débat à l’Assemblée nationale – est qu’on estime que notre pays ne part pas avec les meilleurs atouts. J’ai décrit une situation africaine généralement difficile, mais, dans le cas de la RDC, on pourrait dire que c’est un peu plus difficile de se préparer à faire un saut vers un marché commun de cette taille là. La première difficulté est le climat des affaires en RDC. Son économie est extravertie. Elle a des structures faibles, des infrastructures désarticulées, en complète décrépitude. Dans ces conditions là, se lancer dans un tel projet, qui implique une forte concurrence et une exposition au reste du monde, sera un très grand défi à relever. À la question du climat des affaires s’ajoute un contexte politique qui n’est pas complètement éclairci. Certes, on n’a plus de grosses turbulences, mais on a toujours ces conflits latents dans l’est du pays, ces groupes armés, l’insécurité…

Mais vous soulevez là des situations conjoncturelles : la crise politique, le climat des affaires, etc. Ce sont des problèmes qu’on peut régler. Des efforts sont fournis pour rendre la RDC plus attractive, le climat des affaires s’améliore peu à peu…

F.N. : Je suis d’accord : c’est difficile, mais la RDC fait des efforts. C’est une bonne chose que l’on aille au contact des difficultés que préfigure l’adhésion à la zone de libre échange continentale. Mais il va falloir poursuivre ces efforts pour améliorer le climat des affaires au regard des critères du rapport Doing Business produit annuellement par la Banque mondiale. Nous devons continuer à nous améliorer, en espérant que ce qui est aujourd’hui un défi se transformera demain en un important atout. La RDC est un grand pays qui dispose d’énormes ressources.

Des étrangers contrôlent l’économie locale et préfèrent recourir à des importations de marchandises depuis leurs propres pays, au lieu de se lancer, avec des Congolais, dans des joint-ventures et des investissements qui pourraient avoir un effet structurant 

La mise en œuvre de zones économiques spéciales dont le projet pilote est celui de Maluku est-elle un pas dans la bonne direction, un pas vers la réindustrialisation de la RDC ?

F.N. : C’est un pas dans la bonne direction, mais ce n’est pas la panacée. Des urgences attendent la RDC dont l’économie est encore dominée par des Libanais, des Pakistanais, des Indiens, etc. Des étrangers contrôlent l’économie locale et préfèrent recourir à des importations de marchandises depuis leurs propres pays, au lieu de se lancer, avec des Congolais, dans des joint-ventures et des investissements qui pourraient avoir un effet structurant. Le commerce avec nos neuf voisins n’a pas encore atteint un niveau qui serait intéressant pour la RDC. Des efforts doivent être fournis pour améliorer le commerce frontalier et régional. Il reste beaucoup à faire sur ce plan avant d’espérer arriver à des résultats meilleurs.

Les milieux d’affaires congolais sont-ils au fait des implications de ce vaste projet et se préparent-ils en conséquence ?

F.N. : Le gouvernement gagnerait à expliquer le contexte spécifique de la ZLECA, notamment en matière d’échanges entre pays africains. Mais les Congolais sont-ils armés pour aller à la conquête de ces marchés là ? La Fédération des entreprises du Congo ne semble pas très emballée. Pour le reste, c’est un peu à l’image de l’Afrique. Le Nigeria devait être l’un des pays porteurs de ce projet. Il a rejoint la ZLECA, après avoir exprimé quelques réticences. Le travail d’information et d’échange s’est accéléré et a démontré que pour une grande économie comme celle du Nigeria, la ZLECA serait une chose positive.

Sera-t-il possible d’avoir des accords bilatéraux ? Sera-t-il possible d’avoir des moratoires pour certaines catégories de biens et services, des délais de grâce, avant de rejoindre la ZLECA ? Cette réflexion permettra à la ZLECA de ne pas être un projet mort-né de plus.

Plusieurs organisations régionales existent sur le continent. Elles fonctionnent plutôt bien et on peut penser que la ZLECA, qui est plus large, profitera de cette dynamique. C’est un apprentissage qui se veut long.

Poste frontalier de Kasumbalesa entre la RDC et la Zambie. @MDMM

Les acteurs économiques seront concernés en premier lieu. Ils doivent aller au contact, prospecter les marchés et établir des échanges avec leurs vis-à-vis dans différents pays.

Les acteurs économiques seront concernés en premier lieu. Ils doivent aller au contact, prospecter les marchés et établir des échanges avec leurs vis-à-vis dans différents pays. Toutes ces démarches permettront de porter un jugement sur l’impact de ce projet.

Je pense néanmoins que la RDC dispose d’atouts importants qui devraient permettre, à plus ou moins long terme, disons dans une vingtaine d’années, si on travaille de manière conséquente, l’augmentation en volume et en qualité du commerce. Si ce commerce atteint une certaine taille, il devrait faire apparaître des économies d’échelle et rendre la ZLECA intéressante. La RDC est une puissance démographique. La population est nombreuse et en grande partie très jeune. Ces jeunes seront plus efficaces lorsqu’ils seront éduqués, formés et équipés pour devenir une force de travail conséquente. A ce moment là, on fera la différence en termes de résultats.

La RDC doit d’ores et déjà accroître ses efforts pour sortir son agriculture de la subsistance ordinaire et passer à une agro-industrie, même de premier niveau, pour mettre en place, progressivement, des systèmes de production alimentaire centrés sur l’homme, qui favorisent la souveraineté et les échanges commerciaux avec les voisins 

Tous les pays africains ne sont pas logés à la même enseigne ; les pays les plus industrialisés, comme l’Afrique du Sud, ne risquent-ils pas d’être les vrais gagnants de la ZLECA, au détriment des États désindustrialisés, si on peut dire, comme la RDC ? 

F.N. : De grandes disparités existent sur le continent. Certains pays ont un avantage certain. Mais cela devrait conduire d’autres à faire les efforts nécessaires pour qu’ils rattrapent leur retard. Si chacun a pleine conscience de ce qu’il faut faire, on devrait néanmoins assister à une réduction de ces écarts.

Le cas de l’Allemagne de l’Est est porteur d’enseignements. Les disparités avec l’Allemagne de l’Ouest n’ont pas été résorbées après la réunification, mais elles ont été considérablement réduites.

Pour ce qui est de la RDC, elle doit d’ores et déjà accroître ses efforts pour sortir son agriculture de la subsistance ordinaire et passer à une agro-industrie, même de premier niveau, pour mettre en place, progressivement, des systèmes de production alimentaire centrés sur l’homme, qui favorisent la souveraineté et les échanges commerciaux avec les voisins. Si toutefois nous rentrons dans ce processus de zone de libre échange d’une manière distraite, avec une certaine légèreté, nous risquerons d’en être les grands oubliés. 

Tous les pays d’Afrique ne partent pas avec les chances. Ils n’ont pas les mêmes capacités à comprendre et à s’approprier les complexités d’un traité de cette envergure 

Certains économistes de renom disent tout de même que cette zone de libre échange pourrait être la porte ouverte à des multinationales sans foi ni loi qui nuiraient à l’économie africaine. Leurs appréhensions sont-elles justifiées ?    

F.N. : Tous les pays d’Afrique ne partent pas avec les mêmes chances. Ils n’ont pas les mêmes capacités à comprendre et à s’approprier les complexités d’un traité de cette envergure. L’une des conditions de succès de la ZLECA réside dans la manière dont les États pourront mutualiser leurs efforts pour parvenir à mettre en place des plateformes de conseil, des cadres de contrôle, des moyens logistiques, le numérique, l’échange de données, etc. pour rendre difficile l’arrivée de multinationales peu respectueuses des règles du jeu.

Un bon fonctionnement de la ZLECA nécessiterait de la solidarité entre les États. Ces mécanismes doivent être pensés dans le contexte de l’Union africaine. Si la ZLECA devient une arène dans laquelle les plus forts dévorent les plus faibles, on ira au-devant d’une série de difficultés pour les populations, les premières victimes. Les inquiétudes sont légitimes et il faut trouver la manière la plus efficace de les dissiper.

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