Il va mourir, c’est inéluctable. Charles en prend la mesure et, courageusement, s’apprête à rendre son dernier souffle. C’est sur ces ultimes instants que le journaliste Christian Éboulé s’appuie pour façonner Le testament de Charles, roman inspiré de la vie de Charles N’Tchoréré (1896 – 1940). Héros des deux guerres mondiales, Charles fait pourtant office de grand méconnu ; le petit nombre de personnes auquel son nom évoque quelque chose pourrait s’illustrer par l’image d’une île minuscule au milieu d’un océan d’ignorance.
Né le 15 novembre 1896 à Libreville, cet officier d’origine gabonaise, qui s’était engagé au service de la France et enrôlé dans les tirailleurs sénégalais, en 1916, meurt, le 7 juin 1940 à Airaines (France). Alors que son unité est encerclée par la Wehrmacht et contrainte à la reddition, Charles, fait prisonnier, est exécuté, sur place, d’une balle dans la tête par l’armée allemande, pour s’être insurgé avec ses hommes contre la discrimination dont étaient l’objet les soldats prisonniers noirs.
Malgré ses hauts faits, cet officier, pétri de bravoure, récipiendaire de la Croix de Guerre et de la Légion d’honneur, brille par son absence des livres d’histoire. Tel est le sort mémoriel de nombreux soldats africains de l’armée française, anonymisés sous le vocable tirailleurs. « Nous autres tirailleurs sénégalais – reconnait Charles avec une lucidité amère – comme toutes les troupes coloniales françaises, ne sommes que des supplétifs, une force d’appoint dont on se débarrasse, avec plus ou moins d’égards, une fois la paix revenue ». Aux grands hommes, la patrie n’est pas toujours reconnaissante !
Malgré ses hauts faits, cet officier, pétri de bravoure, récipiendaire de la Croix de Guerre et de la Légion d’honneur, brille par son absence des livres d’histoire.
Le défi de la biographie en littérature
Pour n’importe quel auteur, un récit de nature autobiographique relève du défi, et davantage encore lorsque la figure principale est un acteur de l’histoire. L’encombrement d’une documentation massive guette, avec en perspective, si l’écrivain manque de finesse, une embardée hors du cadre romanesque. Mais quel littérateur souhaitant forger une œuvre de valeur se détourne des défis ? Assujettissant les sources à sa trame, Le testament de Charles épargne au lecteur la peine de débusquer le récit sous des éboulis d’informations. Les personnages de la trempe du capitaine N’Tchoréré exposent à un autre écueil : l’attrait de l’idéalisation. Mais ici règne le réalisme. Éboulé brosse un humain de chair, dont les ombres éclatent en contrepoint de la lumière.
Entre les accents du récit historique auxquels le roman emprunte, parfois, la poésie des souvenirs, la gravité des méditations, les accélérations des scènes mouvementées, la dynamique de l’écriture colle aux différents contextes de la narration. Enfin, à la manière d’un polar dont on connait l’assassin, le lecteur entre dans le roman en pleine connaissance de la fin tragique de Charles, sans pour autant que ne s’émousse la tension éveillée par cette information.
À la manière d’un polar dont on connait l’assassin, le lecteur entre dans le roman en pleine connaissance de la fin tragique de Charles, sans pour autant que ne s’émousse la tension éveillée par cette information.
Fils de l’empire colonial français
Outre de conduire le journaliste franco camerounais Christian Éboulé sur les fonts baptismaux de la littérature, Le testament de Charles inaugure le travail romanesque sur le singulier destin de ce fils de l’empire colonial français né sur les côtes du Gabon. Le récit relate, entrecoupé de souvenirs et de méditations, les derniers jours du capitaine Charles N’Tchoréré fait prisonnier par les Allemands au cours de l’âpre bataille d’Airaines, dans la Somme. Depuis son lieu de réclusion, antichambre d’une mort qu’il entend se rapprocher à grands pas, Charles mêle à la déploration de la brutalité des militaires allemands, des évocations de sa vie. Dans une combinatoire qui brasse imagination et faits réels, les faits marquants de la vie de N’Tchoréré jalonnent le roman. Moins que de vouloir corriger l’injustice de l’ensevelissement mémoriel, Éboulé confère chair, esprit et âme à l’officier français pétrifié sur de froides plaques commémoratives. Son physique, ses ambitions, ses idées, ses affects s’esquissent au fil des pages.
Le récit relate, entrecoupé de souvenirs et de méditations, les derniers jours du capitaine Charles N’Tchoréré fait prisonnier par les Allemands au cours de l’âpre bataille d’Airaines, dans la Somme.
Lire aussi : L’épopée de la statue du général Dumas, qui a inspiré le personnage de d’Artagnan.https://www.makanisi.org/lepopee-de-la-statue-du-general-dumas-qui-a-inspire-le-personnage-de-dartagnan/
Histoire personnelle et Histoire
Dans une intrication qui procède des décrets de la nécessité, la trajectoire de l’officier des troupes françaises noires non seulement le mène vers son sort funeste, mais surtout, épouse les faits décisifs de l’histoire des lieux qu’il a foulés. Entre autres terres et faits, Libreville, son lieu de naissance, s’évoque dans son aspect émergeant et rustique du début du 20e siècle. À cette époque, le Cameroun, où Charles N’Tchoréré a suivi ses parents, est encore une colonie allemande, contre laquelle, par troupes indigènes interposées, se bagarreront les forces françaises de l’Afrique Équatoriale Française (AEF). Puis, N’Tchoréré passe par un Maroc pris dans les convulsions de la guerre du Rif.
Rencontres avec de « grands » hommes
Une vie dans le sillage de l’histoire, la grande, n’en serait pas une si elle ne charriait des figures emblématiques de ladite histoire. Charles rencontre Abdel Kader Mademba Sy, Blaise Diagne, et René Maran. Ces acteurs, que les annales de l’époque ont portés jusqu’à nous dépouiller de ce qui faisait leur humanité, s’animent de vie. On les voit sourire, on perçoit leurs états d’âmes, on distingue les courbes de leurs silhouettes, leur timbre de voix, suppléant, de ce fait, le fagot de maigres faits et d’anecdotes dérisoires qui nous tient lieu de connaissances à leur égard.
Confrontation de Charles avec le sage Okili
Le fait colonial façonne le destin de Charles ; son existence entière l’a frotté à ses divers contours. Conscient de ses travers, il en espère néanmoins de nombreux avantages. Jusqu’à sa dernière minute, cette posture alimente un dialogue contrasté avec son grand-père Okili, défenseur de la tradition, mais conscient de la nécessaire érection d’une société nouvelle sur les restes des héritages ancestraux. « L’un de tes souhaits les plus chers, dit-il à Charles, est de voir nos contrées , nos territoires, nos populations, s’inscrire dans la modernité française. […] Il ne nous sera d’aucune utilité de dupliquer pour nos sociétés un modèle qui a contribué à tuer nos civilisations. Il ne s’agit pas non plus de convoquer des cultures à jamais disparues ou de faire revivre des sociétés mortes. » Ce sont là les termes d’un débat encore vivace de nos jours.
La confrontation entre le sage Okili et Charles schématise les postures contrastées vis-à-vis de la colonisation. D’un côté, elle est vécue comme une opportunité; d’un autre, comme fossoyeuse des traditions et des cultures.
Aventure ambigüe que la colonisation !
La confrontation entre le sage Okili et Charles schématise les postures contrastées vis-à-vis de la colonisation. D’un côté, elle est vécue comme une opportunité; d’un autre, comme fossoyeuse des traditions et des cultures. Aventure ambigüe que la colonisation ! La confusion, hélas !, affecte aussi les colonisés, dont N’Tchoréré. L’homme est écartelé. Son désir d’ascension, son adhésion à la politique d’assimilation de la France vis-à-vis des indigènes, sa confiance dans l’ambition progressiste de la métropole à l’égard des colonisés font la grimace devant les maltraitances à leur égard. « Les molestations […], déplore Charles, prouvent que le traitement prévu à notre encontre et son cortège d’horreurs n’appartient qu’à une hideur innommable des géhennes terrestres, hideur des agissements, des paroles, des sentiments […] hideur des Hommes et de leurs ambitions démiurgiques. Je suis à la fois le symbole et le fruit de cette folle ambition : me hisser au sommet de la hiérarchie sociale, être reconnu, en particulier pour ma parfaite assimilation à la « civilisation française » et contribuer à la généraliser pour les populations africaines ».
Dans une posture qui rappelle Ivan Ilitch de Tolstoï, revenu de ses illusions à l’orée du trépas, Charles croit méditer pour lui-même. Mais ses pensées intimes, façonnées par l’audace imaginative de Christian Éboulé, sont un avertissement à la postérité : « j’ai consacré, regrette-t-il, toute mon énergie à atteindre des objectifs quantifiables et des gallons à rallonge. Mes ambitions et mes désirs, insatiables, ne m’ont hélas pas permis d’accéder au bonheur, pourtant lové au fond de moi. »

Christian Éboulé est journaliste chez TV5Monde, spécialiste des questions africaines depuis 2003 et auteur de nombreux reportages. Il est aussi modérateur de conférences consacrées à l’Afrique. Le Testament de Charles est son premier roman.
- Le Testament de Charles
- Éditeur : Lettres mouchetées
- Parution : 14/09/2024
- 196 pages
- Prix : 16,00 euros
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