Le complexe d’Œdipe et les sociétés africaines

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"Les enfants sont portés par la mère pendant longtemps. Le corps à corps mère/enfant est donc fort et entretenu" Ngoma Malanda. Sculpture murale. Académie des Beaux-Arts de Kinshasa. ©MDMM

Le complexe d’Œdipe s’applique-t-il aux sociétés africaines ? Si oui, comment s’exprime-t-il ? En cas de non-résolution de l’Oedipe, quelles formes les névroses prennent-elles ? Pourquoi l’investissement corporel est-il si intense dans les sociétés africaines ? Quelles sont les approches thérapeutiques ?  Quelle place tient la psychothérapie et quel rôle joue la famille dans ces approches ? Autant de questions auxquelles le professeur Valentin Ngoma Malanda, neuropsychiatre, a bien voulu répondre.

Neuropsychiatre, le docteur Valentin Ngoma Malanda est professeur au Département de Psychiatrie de l’Université de Kinshasa (Unikin). Il est chef honoraire du Département de Psychiatrie et Médecin Directeur honoraire du Centre Neuro-Psycho-Pathologique (CNPP) de l’Unikin.

Propos recueillis à Kinshasa par Muriel Devey Malu-Malu

Makanisi : Le complexe d’Œdipe est-il applicable à l’Afrique ?

Pr Valentin Ngoma Malanda : Le complexe d’Œdipe est inhérent à l’humanité, au travers de l’institution sociale que constitue la famille. N’étant pas l’apanage d’une civilisation donnée, il s’applique à l’Afrique.

N’étant pas l’apanage d’une civilisation donnée, le complexe d’Œdipe s’applique à l’Afrique.

Prend-il une forme spécifique en Afrique ?

L’oedipe s’y exprime différemment car l’organisation sociale y est différente de celle de l’Occident. En Afrique, le milieu familial déborde largement la notion de famille nucléaire occidentale. Au sein de cette famille, chaque individu se considère non comme une personne isolée et autonome, mais en étroite interdépendance vis-à-vis des autres, occupant une position précise au sein de la famille, avec un rôle donné. Toutefois plusieurs personnes peuvent occuper la même position et avoir les mêmes prérogatives. En outre, les images parentales sont coiffées par celle de l’ancêtre de la lignée. En tant que personne décédée, il ne peut être touché par la rivalité qu’implique l’oedipe. Du coup, cette rivalité se déverse sur les ersatz de l’ancêtre que sont les parents classificatoires : père biologique, oncle, cousin, etc.

Vers qui est dirigé l’oedipe masculin dans les systèmes matrilinéaires ?

Dans les systèmes de filiation matrilinéaire, l’image incarnant la loi ou l’autorité, classiquement dévolue à l’imago paternelle, est partagée entre le père et l’oncle maternel. Pour sortir de la crise oedipienne, le garçon devra donc s’identifier à la fois à l’un et à l’autre.

C’est compliqué…

Oui. Il y a une sorte de compétition entre le personnage du père et celui de l’oncle maternel. La personne à laquelle le garçon s’identifiera, dépendra du charisme et de la prégnance de chacun de ces protagonistes. L’oncle peut étouffer le père si celui-ci n’est pas psychologiquement fort. Toutefois, le père étant généralement en contact immédiat avec le fils, il prend le dessus sur l’oncle. Mais ces phénomènes sont moins nets en milieu urbain aujourd’hui où l’on assiste à un certain syncrétisme tendant à émousser l’africanité au profit d’une certaine mondialité.

Il y a une sorte de compétition entre le personnage du père et celui de l’oncle maternel. La personne à laquelle le garçon s’identifiera, dépendra du charisme et de la prégnance de chacun de ces protagonistes

Que se passe-t-il quand le père biologique est absent ?

Partout, si le père biologique est absent, il y a généralement un substitut qui fait office d’imago paternelle. En Afrique, il peut s’agir d’un oncle paternel ou du beau-père, au cas où la mère s’est remariée en dehors de sa belle-famille. L’identification du garçon se fera vis-à-vis de ce substitut, sans oublier qu’il reste généralement une certaine représentation mentale du père à laquelle l’enfant se réfère. Cette image est renforcée par tout ce que l’on dit du parent défunt. Cela contribue à modeler la personnalité de l’enfant. En l’absence du père biologique, l’oedipe prend plus volontiers une expression émoussée.

Quelle conséquence ?

Cela peut être considéré comme un avantage. C’est une soupape de sécurité, une sorte de paravent qui tempère la fougue de l’oedipe, du moins dans son versant agressif, celui qui touche au rapport de l’individu avec le parent du même sexe.

Et pour l’oedipe féminin ?

Dans les sociétés matrilinéaires africaines, l’oncle intervient comme modèle supplémentaire d’identification essentiellement pour le garçon. Pour la fille, seul le père est la cible du désir amoureux, car il est le seul à avoir la qualité d’époux de la mère. L’oncle, qui vit souvent en dehors du milieu familial, car on est resté dans la pratique de la résidence patrilocale, constitue un objet interdit, à cause du lien consanguin avec la mère. Il ne peut donc pas être objet de désir.  Quand le père biologique n’est pas là, ce sont les oncles et les cousins paternels qui ont rang de père.

Dans les sociétés matrilinéaires africaines, l’oncle intervient comme modèle supplémentaire d’identification essentiellement pour le garçon. Pour la fille, seul le père est la cible du désir amoureux, car il est le seul à avoir la qualité d’époux de la mère.

Les névroses liées à la non-résolution de l’oedipe prennent-elles des formes spécifiques en Afrique ? 

Les névroses d’angoisse et phobiques sont rares en Afrique. Les obsessions tendent à prendre une configuration sociale et non pas psychologique. Pour sa part, l’hystérie s’exprime davantage par des plaintes somatiques plutôt que psychologiques. Le névrosé transpose l’affect dans le domaine corporel.

Quels sont les symptômes les plus fréquents de cette hystérie somatique ?

Parmi les symptômes somatiques rencontrés, on trouve les paralysies, les cécités, certaines douleurs, en particulier les épigastralgies chez la femme, les vomissements : tous symptômes reposant sur des mobiles psychologiques et ayant un caractère symbolique. C’est par là que le malade exprime ses désirs refoulés.

Dans la civilisation africaine, l’investissement corporel est très intense. Les enfants sont portés par la mère pendant longtemps. Le corps à corps mère/enfant est donc fort et entretenu.

Pourquoi le corporel est-il autant investi ?

Dans la civilisation africaine, l’investissement corporel est très intense. Les enfants sont portés par la mère pendant longtemps. Le corps à corps mère/enfant est donc fort et entretenu. De plus, nos habitudes éducationnelles accordent une place importante à l’expressivité somatique. Du coup, le même corps devient le terrain privilégié d’expression des conflits psychiques. En Afrique, la dépression ne s’exprime pas tant par un dégoût pour la vie ou de la tristesse que par des plaintes somatiques. On parle ainsi de dépression masquée.

Lire aussi : Maladies mentales : un tabou persistant dans les communautés africaines. https://www.makanisi.org/maladies-mentales-un-tabou-persistant-dans-les-communautes-africaines/

Pourquoi le recours à la psychanalyse est-il si rare en Afrique ?

Il est rare que les malades mentaux viennent consulter des psychothérapeutes ou des psychiatres de leur propre gré et en première intention. Ils commencent généralement par les instances informelles que sont les tradipraticiens et les groupes de prières, parce que, dans la conception africaine, on attribue la pathologie mentale à des causes surnaturelles exogènes. Ainsi on se réfère plus volontiers au guérisseur ou au ministre de Dieu, qui va apporter la guérison par des moyens spirituels, comme le désenvoûtement.

L’essor des groupes de prière ne traduit-elle pas un développement des névroses ?

L’engouement pour les églises de réveil est un phénomène qui peut être considéré, d’une certaine manière, comme une manifestation d’une insécurité socio-économico-politique. L’absence d’autorité politique suffisamment rassurante peut expliquer pourquoi la population tend à se référer à l’autorité suprême que représente l’image divine.

L’absence d’autorité politique suffisamment rassurante peut expliquer pourquoi la population tend à se référer à l’autorité suprême que représente l’image divine.

Pourquoi observe-t-on beaucoup de manifestations hystériques dans ces groupes ?

C’est souvent de la mise en scène, de la simulation. Lorsque ces manifestations sont plus ou moins authentiques, elles affectent des personnes plutôt émotives ou anxieuses. Pour des personnes anxieuses, ces églises peuvent être bénéfiques, en permettant de rétablir la sécurité psychologique. Mais chez les personnes plus profondément perturbées, comme les psychotiques, leur influence est néfaste. En effet, en attribuant aux maladies des causes surnaturelles exogènes, leurs pratiques contribuent à renforcer les convictions délirantes des malades, notamment ceux qui présentent les thèmes de persécution, hélas, très fréquents en psychiatrie, en particulier dans le contexte culturel africain.

Qu’est-ce qui pousse les malades à venir vous consulter ?  

Dans la plupart des cas, ce n’est que lorsque les instances thérapeutiques informelles auront échoué, que le malade viendra nous voir, envoyé par une connaissance, un membre de la famille ou un médecin généraliste. Parfois les patients viennent d’eux-mêmes, mais sans grande conviction. Ils ont des attentes de type magique, espérant qu’un thérapeute tout puissant va résoudre leurs problèmes, sans une grande participation de leur part. En outre, ils ont du mal à concevoir que l’on peut guérir seulement par des entretiens, sans recourir à des médicaments et à des examens complémentaires somatiques. L’attitude d’écoute d’un psychanalyste, plutôt passive, les frustre.

Ce n’est que lorsque les instances thérapeutiques informelles auront échoué, que le malade viendra nous voir, envoyé par une connaissance, un membre de la famille ou un médecin généraliste.

Pourquoi ?

Dans la conception de l’Africain, connaître l’origine de son mal constitue une préoccupation majeure, et la découverte de cette origine apporte un certain soulagement, quand bien même il s’agirait d’une maladie réputée incurable. Et cela doit se faire du tac au tac, comme c’est le cas avec le guérisseur qui use des techniques de désignation magique pour identifier l’origine de la maladie. Quand un malade vient nous voir, ce n’est donc pas pour se prêter à un processus au cours duquel il doit afficher une attitude active. Si la thérapie dure trop longtemps, il y a beaucoup de découragements et de désistements. 

En Afrique où les images parentales sont sacrées, comment le patient exprime-t-il son agressivité vis-à-vis d’un aîné ?

Eu égard à l’un des principes fondamentaux qui régissent la société africaine, à savoir le respect vis-à-vis de l’aîné, on n’ose pas s’attaquer de façon frontale aux parents. On refoule l’agressivité que ces derniers ont pu susciter et on l’exprime par des plaintes somatiques, à défaut de la déplacer vers d’autres personnes plus accessibles ou vulnérables ou de la projeter vers son vis-à-vis. La thérapie aura donc pour but de faire prendre conscience aux patients que leur maladie n’est qu’une forme d’expression de l’agressivité destinée aux parents et de les amener à résoudre les problèmes qui sont à la base de cette agressivité.

Eu égard à l’un des principes fondamentaux qui régissent la société africaine, à savoir le respect vis-à-vis de l’aîné, on n’ose pas s’attaquer de façon frontale aux parents.

Quelles sont les approches thérapeutiques utilisées ?

Dans nos sociétés, on ne peut pas pratiquer de soins sans impliquer la famille. On doit combiner l’abord psychodynamique avec une approche systémique familiale. Selon l’approche systémique, le vrai malade n’est pas le patient désigné, mais le système auquel il appartient, qu’il s’agit donc de soigner dans sa globalité en l’aidant généralement à trouver des règles de fonctionnement internes plus saines et souples. L’implication de la famille est un grand avantage, tant qu’on amène celle-ci à jouer le rôle de thérapeute auxiliaire, appelé à poursuivre d’une certaine manière l’action initiée par le thérapeute.


Les familles acceptent-elles facilement de jouer ce rôle ?

Oui. Chez nous, un des thérapeutes informels est le conseil de famille, au sein duquel se résolvent les conflits familiaux. Beaucoup de situations se décantent et se résolvent là, avant qu’elles n’aient des conséquences plus dramatiques, comme la décompensation dans la pathologie mentale. Dans nos thérapies familiales, la famille s’implique généralement, car, chez nous, elle rejette rarement ses parents malades, qui sont considérés comme victimes d’un mauvais sort. Cette conception tend donc à favoriser un sentiment de compassion pour le malade plutôt qu’à le rejeter et le culpabiliser, comme cela se voit dans la civilisation occidentale traditionnelle avec la notion judéo-chrétienne du pêché et de la faute commise.

Dans nos sociétés, on ne peut pas pratiquer de soins sans impliquer la famille. On doit combiner l’abord psychodynamique avec une approche systémique familiale.

La famille accepte donc d’écouter et d’affronter la critique

Ce sera l’art du thérapeute, qui devra parfois passer par des moyens indirects, tels la psycho-palabre et le psychodrame, pour amener les gens à exprimer leurs conflits. Au stade de l’interprétation, le thérapeute doit faire prendre conscience que l’agressivité exprimée au sein de l’espace du psychodrame n’est en fait qu’une agressivité destinée à d’autres personnes, notamment aux images parentales. C’est ce que nous faisons conjointement à la psychothérapie familiale. On essaie d’amener la famille à décoder les conflits que les malades mettent en forme au travers de la maladie et à trouver des solutions. Cela passe facilement chez nous, en raison de l’attitude compatissante de la famille à l’égard du malade.

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