Dans le débat public et dans certains media, la question des migrations est bien souvent traitée sous l’angle de la menace, du danger ou de la crise. Invasion, intrusion, remplacement, vague, tsunami, submersion… Tous ces vocables associés au fait migratoire, qui est comparé à des flots incontrôlables, nourrissent un ensemble de préjugés, de stéréotypes et de clichés qui contribuent à construire une image souvent négative des personnes qui migrent, tout en donnant l’impression d’un phénomène massif, soudain, dangereux.
Et pourtant… « La migration est une réalité constante et régulière, inséparable de l’histoire de l’humanité. Sa caractéristique réside moins dans son ampleur que dans la grande diversité des visages, des routes, des motivations et du vécu de ceux que l’on nomme désormais les migrants », informe le panneau introductif à la magnifique exposition intitulée « Migrations, une odyssée humaine », que l’on peut découvrir au Musée de l’Homme à Paris*.
Combattu et déprécié par certains, encouragé par d’autres, rarement perçu comme une opportunité d’échanges culturels entre populations et individus, le phénomène migratoire n’est pas nouveau. Les migrations ont toujours existé. Elles font partie du passé de l’humanité, de son présent et de son avenir, sans oublier l’ensemble du vivant. À l’échelle du vivant, en effet, les migrations sont essentielles au développement et à la pérennité des espèces. « Pas de vie sans déplacement ! », informe l’exposition.
Les migrations ont toujours existé. Elles font partie du passé de l’humanité, de son présent et de son avenir, sans oublier l’ensemble du vivant.
Si elles sont une réalité durable et répétée dans l’histoire, les migrations sont aussi une ressource démographique et économique. L’espèce humaine s’est construite à travers des métissages, des contacts, des échanges et des rencontres.
Des clefs de compréhension du phénomène migratoire
En croisant plusieurs disciplines scientifiques (anthropologie, archéologie, démographie, génétique, sociologie, linguistique, etc.), l’exposition du Musée de l’Homme propose de prendre un peu de recul pour déconstruire les idées reçues associées aux migrations. Elle donne ainsi au visiteur des clefs pour appréhender la manière dont se forgent ces lieux communs et comprendre les phénomènes migratoires. « Au regard de notre longue histoire commune, vieille de 300 000 ans, quels rôles jouent les migrations dans la construction de l’humanité de nos sociétés et de nos cultures contemporaines. Peut-on tracer les contours d’un destin commun entre les migrations préhistoriques et les migrations récentes ? ». Telles sont les questions auxquelles tente de répondre l’exposition.
Le nombre de personnes vivant en dehors de leur pays de naissance reste actuellement relativement faible : « Cela ne concerne que 4% de la population mondiale, soit 4 personnes sur 100 ».
La réalité des chiffres
Dès l’entrée dans l’espace de l’exposition, qui s’étend sur quelque 600 m2, une première idée préconçue sur l’émigration actuelle est balayée : le nombre de personnes vivant en dehors de leur pays de naissance reste actuellement relativement faible : « Cela ne concerne que 4% de la population mondiale, soit 4 personnes sur 100 ». En d’autres termes, ce phénomène représente 325 millions de personnes sur 8 milliards d’habitants. Ainsi, « 96% des humains vivent dans leur pays de naissance et ce chiffre est étonnamment stable depuis plusieurs décennies », informent les organisateurs de l’exposition. À l’échelle de la planète, les migrations internes concernent bien plus de personnes que les migrations internationales.
Une forêt d’appellations

Puis l’exposition propose au visiteur de s’interroger sur les appellations et les statuts de ces voyageurs bien particuliers que sont les migrants. Selon les époques, son origine géographique, ses motivations, celui qui migre sera qualifié de migrant, d’immigré, d’exilé, d’expatrié, de sans-papiers, de réfugié, d’étranger… Termes juridiques ou catégories administratives, ces appellations recouvrent des réalités différentes. Elles garantiront ou non des droits à l’accès au territoire, au travail, à la santé et à l’éducation. Mais elles accoleront aussi des étiquettes plus ou moins négatives, qui pourront jouer sur la manière dont le migrant se percevra, en lui offrant ou non un espace de possibles.
Selon les époques, son origine géographique, ses motivations, celui qui migre sera qualifié de migrant, d’immigré, d’exilé, d’expatrié, de sans-papiers, de réfugié, d’étranger…
Étiquetés positivement ou non, il n’en reste pas moins que ceux qui migrent se nomment parfois autrement pour s’identifier, donner du sens à leur parcours, se donner du courage et partager craintes et désirs de réussites.
Peurs et rejets
Les stéréotypes, les traits de caractères, négatifs ou positifs, attribués à un groupe ont souvent pour but de le définir. Mais leur simplification amène à des préjugés négatifs sur l’autre, le migrant, qui aboutit à un rejet et à des comportements xénophobes. Depuis le XIXème siècle, certaines craintes sont récurrentes : la peur de l’étranger et de sa différence, l’inquiétude de la concurrence économique et l’appréhension d’un changement culturel ou religieux qui pourrait perturber la société. Les discours de haine et de rejet, que ces craintes engendrent aujourd’hui, ne sont pas nouveaux. Ils font écho aux préjugés d’hier.
Depuis le XIXème siècle, certaines craintes sont récurrentes : la peur de l’étranger et de sa différence, l’inquiétude de la concurrence économique et l’appréhension d’un changement culturel ou religieux qui pourrait perturber la société.
Conventions et Pactes
Dans certaines régions du monde, des mesures garantissant le droit d’asile ont été adoptées très tôt. Dès le IVème siècle, l’Église chrétienne disposait d’un droit d’asile religieux, qui offrait refuge dans ses églises et ses hôpitaux à tous ceux qui étaient poursuivis. En Grèce ancienne, la notion d’asile a pris la forme d’une protection divine au Vème siècle. Au XVIème siècle, le droit d’asile est passé de l’Église à l’État.
Plus tard, diverses dispositions concernant les réfugiés et le droit d’asile ont été prises. Après la Première guerre mondiale, en réaction au déplacement de réfugiés, une protection internationale a été mise en place, avec notamment le passeport Nansen, créé en 1921, qui attestait de l’identité de réfugiés apatrides et leur permettait de voyager.
Adoptée le 25 juillet 1951, la Convention de Genève sur le droit international pour les réfugiés a été complétée par le protocole de New York, signée par 145 États, qui a étendu ses dispositions à toutes les régions du monde. On peut citer aussi le Pacte européen sur la migration et l’asile adopté en mai 2024 et s’imposant à tous les États membres de l’Union européenne. Le droit d’asile est également consacré dans la déclaration universelle des droits de l’homme.

Flux de la migration internationale
Comment les migrations ont-elles évolué ? Qu’est-ce qui a changé par rapport au siècle dernier ? Quelles sont les principales trajectoires aujourd’hui ? Combien de personnes vivent en dehors de leur pays de naissance ? À ces questions, l’exposition apporte des informations intéressantes, qui bousculent les préjugés, notamment dans des pays du Nord.
À l’heure de la mondialisation, la mobilité des humains, qui est devenue très forte, est révélatrice des inégalités sociales, économiques et environnementales qui existent au sein des sociétés, indique l’exposition. Par ailleurs, les flux de population se sont mondialisés. Aujourd’hui, les trajectoires ne vont pas uniquement du Sud vers le Nord. Elles incluent plusieurs pays, des séjours saisonniers et des allers-retours. Des pays qui, autrefois, étaient des régions de départ, comme l’Italie ou la Tunisie, sont devenus des pays de transit ou de destination. De nouveaux pôles d’accueil sont apparus tels que les pays du Golfe, l’Asie du Sud-est ou l’Afrique du Sud. Par ailleurs, en Europe ou en Afrique, les gens migrent dans le pays voisin ou sur leur propre continent.
Aujourd’hui, les trajectoires ne vont pas uniquement du Sud vers le Nord. Elles incluent plusieurs pays, des séjours saisonniers et des allers-retours.
Les personnes migrant vers l’Occident bénéficient souvent d’un capital migratoire. Elles ont sur place un réseau de connaissances, maîtrisent la langue du pays d’accueil et disposent d’un niveau d’études élevé. Un « capital » que s’enrichira au fil du temps.
Néanmoins, la notion de « pays attractif » évolue. Le modèle de prospérité économique et de sécurité politique que peut offrir un pays est aujourd’hui remis en cause. D’autres facteurs interviennent dans le choix du pays d’accueil : la langue, la présence de diasporas, l’imaginaire associé à toute migration.
Motifs de migrations et profils migratoires
Les profils des migrants, les causes et les trajectoires des migrations sont très variés. Les migrations concernent toutes les classes sociales, tous les âges et les genres. Divers et parfois imbriqués, les motifs de départ sont multiples : économique, politique, familial, climatique, éducationnel. Certaines migrations sont choisies, comme aller faire des études à l’étranger, travailler ou rejoindre sa famille. Ces migrations volontaires sont les plus fréquentes.
Divers et parfois imbriqués, les motifs de départ sont multiples : économique, politique, familial, climatique, éducationnel.
Les migrations forcées supposent un déplacement contraint et subi. Elles ont pour cause les guerres, les persécutions, les crises économiques ou la disparition de moyens de subsistance. Elles sont aggravées par la crise environnementale, comme les catastrophes naturelles, la disparition ou la raréfaction des ressources naturelles ou la montée de tensions politiques.
Le nombre de personnes fuyant leur pays a triplé en 10 ans, en raison des conflits et des crises économiques majeures. Dans un contexte sécuritaire marqué par la montée des nationalismes, le passage des frontières est devenu très périlleux. En témoignent la traversée du désert du Sahara, de la mer Méditerranée ou de la Manche.

La route migratoire
Faite de temps de pause, d’attente, de retours, de prises de risques, de passages de lieux, de rencontres, de moments d’espoirs et de découragements, la route migratoire est une expérience qui engage totalement le corps et la pensée.
L’évolution des moyens de locomotion et surtout de communication (smartphones, réseaux sociaux, internet, etc.) a bouleversé le rapport à l’attente et à l’absence. Fini le temps des lettres, des cassettes audio ou vidéo envoyés par la poste… L’instantanéité des messages numériques et le moindre coût des communications téléphoniques ont permis de maintenir le lien social et familial.
L’évolution des moyens de locomotion et surtout de communication (smartphones, réseaux sociaux, internet, etc.) a bouleversé le rapport à l’attente et à l’absence.
Les objets de l’exil
L’exposition raconte également les objets de l’exil. Quand on quitte son pays, quel (s) objet(s) emporte-t-on ? Ces objets sont variés. Ils témoignent d’un lien avec le pays quitté, ou d’aspirations, d’espoirs ou de regret. Généralement, ils ont une forte charge symbolique. mémorielle ou affective. Et racontent une histoire individuelle autant que la grande histoire.
« Nous héritons de milliers d’années de migration et cela se perçoit à travers nos sociétés actuelles qui sont riches de cette diversité », conclut l’exposition.
Au sein d’un monde en perpétuel mouvement, les humains ne se déplacent jamais seuls, mais toujours avec un environnement : d’autres animaux, végétaux, micro-organismes, mais aussi une langue, une cuisine et toute une culture ! Autant d’éléments qui voyagent, se rencontrent et se mélangent. « Nous héritons de milliers d’années de migration et cela se perçoit à travers nos sociétés actuelles qui sont riches de cette diversité », conclut l’exposition.
* Migrations, une odyssée humaine
- Commissariat scientifique de l’exposition
- • Sylvie Mazzella, sociologue, directrice de recherche au CNRS, Aix Marseille Université ;
- • Christine Verna, paléoanthropologue, chargée de recherche au CNRS – Muséum national d’Histoire naturelle.
- Commissariat d’exposition
- • Mathilde Beaujean, cheffe de projet exposition ;
- • Éléonore Gros, cheffe de projet exposition.
- Lieu : Musée de l’Homme
- 17 Place du Trocadéro, 75016 Paris
- Date : du 27 novembre 2024 au 8 juin 2025
- Horaires : de 11 h à 19 h. Dernière entrée à 18 h 15
- Tarifs : de 12 € à 15 €

- Catalogue de l’exposition
- Migrations, une odyssée humaine
- Autrices : Christine Verna et Sylvie Mazzella
- Éditions Muséum national d’Histoire naturelle
- Parution : 21 novembre 2024
- 232 pages
- Prix : 34 €
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