
« Le wax n’est pas africain : que faire des souvenirs et des émotions liés à ce textile ? ». Tel était le thème du débat organisé, début décembre, à Bruxelles, par la styliste belgo-congolaise Rosy Sambwa. Un des panelistes, Achille Bapolisi*, médecin-psychiatre congolais, spécialisé en santé mentale et en psycho-traumatologie, décrypte les raisons de la contestation de l’origine africaine du wax. Ce positionnement pourrait s’apparenter à un repli identitaire. Il est, en fait, une contestation du narratif colonial sur l’Afrique et les Africains. Longtemps étouffé, ce mouvement s’exprime, aujourd’hui, à travers la campagne contre le qualificatif d’africain donné au wax ou le déboulonnage de statues de figures coloniales.
Propos recueillis par Muriel Devey Malu-Malu
Makanisi : Qu’est-ce qui vous a le plus frappé lors du débat auquel vous avez participé en tant que panèliste ?

Achille Bapolisi : Ce qui m’a le plus frappé est le choc entre deux courants d’idées, voire deux extrêmes. D’un côté, il y avait un groupe de personnes très attaché au wax, par manque de repères historiques culturels et anthropologiques. À ce titre, il ne comprenait pas ce besoin de tout déconstruire. L’autre groupe, qui se situe dans la mouvance d’un courant qui re-questionne l’histoire, rejette ce qu’il considère comme une arnaque et veut corriger les choses. Il y a quelque chose de très révolté dans sa démarche. Ces personnes veulent se débarrasser de ce qui ne leur appartient pas. Pour elle, le wax n’est pas congolais à l’origine. Cela doit être dit et acté. Pour les deux camps, il faut distinguer ce qui est de l’ordre de l’anthropologie, voire de la psychologie, et ce qui relève de l’histoire et de l’économie.
Pour les deux groupes, le wax n’est pas africain…
Pour les deux groupes, le wax n’est pas africain et chacun reconnaît que personne n’a prétendu cela. D’ailleurs on parle de super-wax hollandais. Ce n’est donc pas ambigu. Ce qui était intéressant à mes yeux, c’est que chacun a légitimé sa position. Aujourd’hui, une grande partie de la jeunesse africaine ou afro-descendante veut retrouver, dans le passé, les piliers de son identité et de son histoire. Elle n’accepte pas l’histoire qu’on lui a racontée notamment dans les livres, et remet tout en question. Ce mouvement s’inscrit dans un mouvement planétaire et mondial, du type Black Lives Matter aux États-Unis, qui revendique le retour aux sources, ou celui de déboulonnage de statues en Europe. Il y a une certaine forme d’extrémisme dans ce courant, qui est à l’image des émotions très fortes qu’il véhicule.
Aujourd’hui, une grande partie de la jeunesse africaine ou afro-descendante veut retrouver, dans le passé, les piliers de son identité et de son histoire. Elle n’accepte pas l’histoire qu’on lui a racontée notamment dans les livres
Pourquoi ce mouvement s’est-il cristallisé sur le wax ?
Depuis quelque temps, un groupe d’influenceurs a attiré l’attention, au cours d’émissions qui se présentent comme étant panafricaines, sur le fait qu’on a imposé aux Africains une manière de s’habiller, qui n’est pas dans leur culture. Ces influenceurs sont pour la plupart des stylistes, d’anciens mannequins, des gens évoluant dans le monde de la mode et des commerçants.
Qu’est-ce qui est remis en cause : le tissu, le pagne ou les deux ?
Il y a eu, en effet, une certaine forme d’amalgame entre le tissu et le vêtement. Quand on parle du vêtement, on entre dans le domaine de la culture. Or la culture n’est pas figée, elle n’est pas imperméable, elle emprunte, elle change, elle est influencée par celle des autres. Il est important de distinguer, d’une part, le matériau qu’on utilise, et, de l’autre, la manière dont on se l’approprie : Qui travaille ces matériaux ? Dans quel but ? Quelles représentations donne-t-on à un produit ?
Il est important de distinguer, d’une part, le matériau qu’on utilise, et, de l’autre, la manière dont on se l’approprie
Cette nuance a été abordée pendant les débats. Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. J’ai donné des contre-exemples, avec la cuisine italienne. Les pâtes ne sont pas originaires d’Italie mais de Mésopotamie, mais elles sont devenues un symbole de la cuisine italienne. De même, des grands bijoutiers utilisent des matières premières venues d’ailleurs. Or ils ont marqué un savoir-faire attaché à une ville ou une région. S’agissant du wax, on peut dire que, même si ce tissu n’est pas africain, l’Afrique s’est approprié ce textile d’une certaine façon. Cela a rythmé la vie de certaines personnes. On ne peut donc pas tout déconstruire sous prétexte que le wax n’est pas africain, alors qu’on le savait. On ne peut pas nier la réappropriation. Il faut différencier la question économique de la question culturelle. Ce sont deux choses différentes, même si elles sont liées sur certains points.
N’y a-t-il pas de la part de ces jeunes une forme d’idéalisation de la culture ?
Lors de cette soirée, on pouvait percevoir chez certaines personnes, un sentiment de nostalgie d’une culture idéale, qui aurait existé et qu’il faut aller re-découvrir à tout prix. Pour ces personnes, il doit y avoir un habillement venant d’Afrique qu’il faut retrouver et valoriser. D’où le besoin de purifier ce qui serait impur et non-africain dans cette culture. C’est une recherche un peu utopique. Ce qui amène à s’interroger sur ce qu’est une culture.
Lire aussi : « Le wax n’est pas africain : que faire des souvenirs et émotions liés à ce textile ? » https://www.makanisi.org/le-wax-nest-pas-africain-que-faire-des-souvenirs-et-emotions-lies-a-ce-textile/
Comment définiriez-vous une culture ?
La culture n’est pas figée. C’est un ensemble de valeurs, de représentations, de normes et de comportements qu’un groupe définit comme étant le substrat de son identité. Le tout donne un sens au groupe et raconte ce qu’il est. Pour moi, psychiatre, ce n’est pas aune question anodine car la culture structure l’être humain. Elle propose des comportements, des valeurs et des représentations, ainsi que des rituels et des symboles, qui donnent un sens à la vie et déterminent ce qu’un individu peut et doit faire. Pour les descendants africains, ces référents sont importants, car, en raison de la mondialisation et des migrations, ils se sont sentis perdus, exclus et dépossédés de leur identité. Ils ont donc besoin de déconstruire ce qu’ils se sont imposé à eux-mêmes sans se l’approprier. Au fond, c’est leur propre identité que ces jeunes recherchent à travers ce mouvement anti-wax.
Pour les descendants africains, ces référents culturels sont importants, car, en raison de la mondialisation et des migrations, ils se sont sentis perdus, exclus et dépossédés de leur identité.
On constate que ces jeunes remettent aussi en cause leurs parents…
Il y a, en effet, une remise en question de ce que les parents ont accepté et qu’ils n’auraient pas dû accepter. Cela fait partie de la ferveur de la jeunesse de remettre en question des valeurs et des normes transmises par les parents. Ce n’est pas le propre des Africains. On rencontre ce phénomène dans d’autres cultures. Le mouvement hippie et le wokisme entrent dans cette logique. Mais, aujourd’hui, avec l’avènement des réseaux sociaux et des influenceurs, les choses changent. Avant, si l’on voulait s’informer, on lisait des livres et on écoutait les professeurs. Ne pouvait pas publier qui voulait ; il y avait des chercheurs et des experts. Mais aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, n’importe qui, même celui qui n’a pas une connaissance avérée d’un domaine particulier, est écouté et lu, sans filtre, en un seul clic.
Avant le wax, il y a eu le déboulonnage de statues de figures de la colonisation. La démarche est-elle la même : démonter un système qui a dévalorisé le Noir ?
Oui. Là où il y a eu la traite négrière, l’esclavage et la colonisation, il y a eu des mouvements violents en réaction à la violence coloniale. Cela reste encore violent aujourd’hui. Pour maintenir le système colonial, il y a eu toute une construction de l’image du Noir, tout un narratif pour justifier l’injustifiable. Le Noir a été présenté comme un être inférieur, paresseux, qui ne savait pas s’organiser, à qui donc la colonisation a apporté la civilisation. Ces narratifs restent d’autant plus puissants aujourd’hui, qu’il y a une forte inégalité entre le Nord et le Sud, liée à l’histoire de l’humanité. Ce décor planté va agir sur l’héritier de cette histoire, qui, pendant longtemps, n’a pas pu nommer les choses. Aujourd’hui l’occasion est donnée de le faire. Ainsi, des jeunes de la diaspora déconstruisent la narration biaisée du colonisateur. Après le déboulonnage des statues représentant des figures coloniales, ils se sont focalisés sur le wax. Demain, ce sera autre chose.
Pour maintenir le système colonial, il y a eu toute une construction de l’image du Noir, tout un narratif pour justifier l’injustifiable… Aujourd’hui, des jeunes de la diaspora déconstruisent la narration biaisée du colonisateur.
Comment la diaspora se situe-t-elle entre deux cultures ?
C’est une très bonne question. Pour comprendre ces mouvements contestataires, il faut comprendre ce qu’il se passe quand une personne migre dans un autre pays. Dans son propre pays, dans sa communauté, on ne ressent pas l’importance d’avoir une identité. Cela va de soi. Mais, lorsqu’on s’établit ailleurs, on se rend compte qu’on est étranger. Cela se manifeste par le regard qu’on pose sur nous, par les difficultés d’intégration. Des questions qui ne se posaient pas en Afrique, commencent à se poser : que signifie célébrer une fête nationale ou un personnage historique ? C’est quoi être fier de son identité ? Qu’est-ce qui fait la grandeur d’un peuple ? Qu’est-ce qui l’unit ? Mais ces questions se posent dans un lieu où les Africains sont mis à mal, car ils sont plus ou moins acceptés, parce qu’ils n’ont pas les mêmes chances que les autres, parce que, dans les débats publics, l’Africain est l’étranger qu’il faut intégrer mais qui coûte trop cher. C’est une impasse.
Comment survivre dans ce contexte en tant qu’étranger ?
Il n’y a que plusieurs façons de survivre dans ce contexte. La première est d’affirmer « Je suis exactement comme l’autre, je vais manger et parler français comme lui, je vais tout faire pour montrer que je suis son égal ». Mais c’est perdu d’avance, car il y aura toujours une autre réalité, administrative, sociologique ou culturel, qui lui renverra l’image qu’il n’est pas encore arrivé à cela.
Une troisième voie, à laquelle nous devrions tous aspirer, c’est de rêver de co-créer une humanité qui transcende et inclut nos identités respectives. Seule cette voie pourrait délivrer les uns de la culpabilité et les autres des ressentiments.
L’autre démarche est le repli identitaire. Je suis noir et je le revendique, je vais chercher ce qu’il y a de beau dans ma culture, je dénonce la maltraitance dont les miens ont été victimes et le fait qu’ils ont été dépossédés de ce qu’il y a de meilleur dans leur culture. C’est une forme de réparation narcissique. On se réfugie dans ce repli identitaire, quitte parfois à inventer des choses auxquelles on n’arrive pas à accéder, ce qui n’a jamais existé. C’est dans cette logique que s’inscrit le panafricaniste. C’est louable en soi, car l’histoire d’un peuple doit être racontée de manière juste, loin des biais que l’esclavage et la colonisation y ont mis. Mais cela peut être dangereux si l’on essaie de trouver quelque chose qui n’existe pas dans le but de réparer. Cet enjeu vital pour trouver sa place dans le concert des nations est compréhensible sur le plan anthropologique et psychologique.
Une troisième voie, à laquelle nous devrions tous aspirer, c’est de rêver de co-créer une humanité qui transcende et inclut nos identités respectives. Seule cette voie pourrait délivrer les uns de la culpabilité et les autres des ressentiments. Mais cette voie n’est possible que si on travaille sur notre histoire commune et sur ces conséquences encore réelles dans notre présent.
Qui est Achille Bapolisi ?
Achille Bapolisi est psychiatre aux Cliniques universitaires Saint-Luc à Bruxelles (Belgique) et professeur associé à l’Université catholique de Bukavu. Il a d’abord pratiqué à Bukavu, chef-lieu de la province du Nord-Kivu, située dans l’est de la République démocratique du Congo, avant de poursuivre une carrière académique internationale. Il est titulaire d’un doctorat en sciences médicales (PhD) de l’Université catholique de Louvain, consacré aux conséquences psychopathologiques des traumatismes, ainsi qu’à la régulation émotionnelle et au soutien social. Il a également fait une formation en Global Mental Health (Harvard).
Étant né et ayant grandi dans l’est de la RDC, dans un contexte marqué par les conflits armés, son parcours est profondément ancré dans les réalités du trauma collectif. Comme clinicien, il a exercé auprès de populations exposées aux violences extrêmes, notamment les violences sexuelles. Ses travaux portent sur le trauma, la santé mentale en contexte de guerre, et l’organisation des soins dans des environnements à faibles ressources. Il s’engage activement pour une approche contextualisée, culturelle et de santé publique de la psychiatrie.













