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mercredi 19 juin 2024
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Malinas: « Sangaris a fait en sorte que les gens arrêtent de se massacrer en Centrafrique »

« Un intermède centrafricain »… Tel est le titre du livre qui vient de paraître chez L’Harmattan, à Paris. Son auteur, Charles Malinas, est un ancien élève de l’ENA qui a effectué sa carrière au Quai d’Orsay où il a notamment occupé des postes dans divers cabinets ministériels. Il est arrivé en Centrafrique en 2013 en tant qu’ambassadeur, en même temps que se déployait l’opération Sangaris. Son récit, écrit dans un style dépouillé et facile à lire, éclaire d’un jour nouveau l’interminable conflit centrafricain et le rôle des différents acteurs qui tentent d’y mettre fin. Le retrait de la France semble profiter à la Russie, mais cette situation ne paraît pas irréversible.

Makanisi : Visiblement, votre histoire d’amour avec l’Afrique commence lors de votre premier séjour sur ce continent, il y a plus de 25 ans maintenant…

Charles Malinas : Je m’en souviens. Lorsque j’arrive à Douala, au Cameroun, je sors de l’avion, il est 5 heures du matin et il fait frais. Une espèce d’enveloppe d’eau me happe. Je pense qu’il y avait, dans cette enveloppe, un virus. Un virus africain. Depuis, chaque fois que j’ai pu retourner en Afrique, je l’ai fait.

Comment décririez-vous l’opération Sangaris ?

Charles Malinas. 2023. @MDMM

Au départ, il s’agissait de déployer 1500 hommes dans le cadre de cette opération. Mais en réalité, il y en a eu un peu plus. Nous avions 1600 éléments arrivés par l’ouest (Cameroun) vers Bangui et 150 forces spéciales, qui ont pris position à Ndelé, via le Tchad. Cette opération militaire a été mise en place sous mandat du conseil de sécurité des Nations unies, pour rétablir le calme dans un pays où il se passait des choses terribles. Annoncée pour le 9 décembre 2013, Sangaris est arrivée le 7. J’étais sur place depuis le 3.

Mais le 5 décembre, les antiBalaka, qui savent que l’opération Sangaris arrive, décident de lancer une offensive sur Bangui, en pensant que les troupes françaises vont les aider à chasser les Seleka, mot qui veut dire coalition. Et le 5, on assiste à une explosion dans la ville, à des combats très durs, qui font énormément de morts, dans les deux camps, surtout dans les rangs des antiBalaka. Lorsque Sangaris se déploie, elle se retrouve dans une ville en ébullition, où elle doit tenter de ramener le calme alors que sa mission première était de rétablir la paix dans le pays profond. C’était extrêmement difficile.

Le conflit religieux infiltrera un conflit de pouvoir et donnera une nouvelle dimension aux affrontements.

Le conflit comportait une dimension religieuse, même si ce serait un peu réducteur de penser qu’il n’était que religieux. Visiblement, Seleka, une milice à dominante islamique, voulait pousser son avantage face aux antiBalaka, un mouvement majoritairement chrétien…

La dimension religieuse apparaît de manière importante. Mais en réalité, elle est secondaire. Au départ, il y avait la volonté de prendre le pouvoir. Côté Seleka, dans les mois qui ont précédé l’offensive de 2013, on se battait entre factions. Après la fin des affrontements, qui ont fait au moins 1000 morts, les combattants de Seleka se sont unis pour former une coalition. Cette dernière se dirigera vers Bangui. Elle prendra la ville, après que François Bozizé n’a pas respecté l’accord de Libreville. Passé quelques mois auparavant, cet accord prévoyait le partage du pouvoir.  Le conflit était alors une question de pouvoir.

Comment la question religieuse est-elle intervenue ? Les combattants de Seleka étaient essentiellement des musulmans. Ils affrontaient des gens qui se disaient chrétiens, mais qui étaient plutôt animistes. Les commerçants musulmans de Bangui, totalement intégrés à la vie de la capitale, ont été épargnés par la Seleka. Ils en ont profité. Ils étaient le cœur commerçant de Bangui qui était le 3ème arrondissement de la capitale. Ainsi, le conflit religieux infiltrera un conflit de pouvoir et donnera une nouvelle dimension aux affrontements. 

Quel est le rôle des acteurs de la région, notamment du Tchad, très présent dans votre livre ?   

Le Tchad et le Congo-Brazzaville étaient les deux grands acteurs de la région. Le Congo-Brazzaville était très présent puisque son président, Denis Sassou N’Guesso, était le parrain de la transition en Centrafrique. Il a patronné le groupe international de contact qui se réunissait tous les trois mois : une fois à Brazza, une fois à Bangui et une fois à Addis Abeba, le siège de l’Union africaine. Le Congo s’est montré très actif politiquement, mais aussi militairement, car une partie non négligeable des forces de l’Union africaine sur place était constituée de Congolais. Les soldats congolais menaient une action tout à fait résolue.

Le Tchad, le voisin du nord, était également très présent, mais pas tout à fait pour les mêmes raisons. Sa frontière sud, avec la Centrafrique, était en permanence instable. Des groupes rebelles, des trafiquants de bétail, etc. opéraient dans cette zone. Le gouvernement tchadien voulait que la situation se calme, parce qu’il avait lui-même des soucis dans son propre pays. Le Tchad a participé à la force de l’Union africaine, jusqu’en avril 2014. Il a retiré ses forces qui étaient – et c’est une conséquence de l’aspect religieux du conflit – de plus en plus prises à partie par des Centrafricains, y compris par la population civile. Les soldats tchadiens ont été massivement rejetés, alors qu’ils faisaient un bon travail au sein de l’Union africaine. Ils étaient perçus comme menaçants.

La paix, quoique fragile et compliquée, était revenue dans le pays.

Quelles sont les grandes réalisations de Sangaris ?

Sangaris a fait en sorte que les gens arrêtent de se massacrer en Centrafrique. Dans les six premiers mois, il y a eu 120 accrochages avec les groupes armés. Dans les six mois qui ont suivi, des heurts ont été signalés. Six mois plus tard, on n’a noté rien de tel. Contrairement à ce que certains peuvent dire, hormis la région de Birao, le pays était sous contrôle. La paix, quoique fragile et compliquée, était revenue dans le pays. La vie économique, administrative et politique pouvait se reconstruire dans ce contexte.

Les succès de l’opération Sangaris étaient visibles. Mais la France a ensuite décidé de réduire les effectifs de cette mission…

L’idée initiale était de rester au maximum un an. Les élections devaient être organisées dans ces délais. Toutefois, comme chacun sait, on ne tient jamais les délais. Sangaris est montée pratiquement jusqu’à 2000 hommes à un moment donné. Ils sont restés 18 mois. En 2015, une réduction de la force a commencé. On a estimé qu’on pouvait réduire le nombre de soldats, parce que les Nations unies ramenaient des forces de plus en plus importantes. En mixant les deux et en faisant en sorte que les deux forces travaillent ensemble, on pouvait arriver à de bons résultats. Ce n’était pas forcément une mauvaise idée. On a considéré que la situation se calmait, qu’on allait vers des élections et que la force de l’ONU, même si elle n’avait pas une efficacité maximale, arrivait à faire un travail correct, avec l’appui des éléments français. Dans ce contexte, on pouvait commencer à réduire les effectifs.

En réalité, le président tchadien a débarqué le président centrafricain.

Vous portez un regard critique sur la présidence Djotodia, en place entre mars 2013 et janvier 2014. Si je traduis votre pensée, vous dites qu’il n’aimait pas le pouvoir et qu’il était là par la force des choses. En d’autres termes, il n’était pas le vrai patron, mais c’est un certain Nourredine Adam qui dirigeait… Qu’est-ce qui vous fait croire que Djotodia n’était pas l’homme de la situation ?

Michel Djotodia est un homme assez attachant. Au demeurant, j’avais de bonnes relations avec lui ou il acceptait d’avoir de bonnes relations avec moi. Il était officiellement le chef des rebelles, mais ce n’était pas lui le véritable chef. Il avait été placé là par ses copains. Ceux-ci avaient besoin d’une personne capable d’unifier les différents groupes rebelles, mais qui n’exerçait pas réellement le pouvoir.

En fait, c’est Nourredine Adam qui avait la réalité du pouvoir entre ses mains. Il avait une intelligence et une force que les autres n’avaient pas. Michel Djotodia n’était pas à sa place. Ce n’est pas une critique personnelle. Diriger un État n’est pas donné à tout le monde. Michel Djotodia est passé à côté de sa tâche. François Hollande en a fait le constat quand il est venu à Bangui le 10 décembre 2013, après la mort des premiers soldats français. Idriss Déby, qui était le président du Tchad à l’époque et qui faisait partie de ceux qui avaient placé Seleka au pouvoir, en remplacement de Bozizé, en mars 2013, en a eu assez et a dit  en substance ceci : « Michel Djotodia est gentil, mais ce ne sera plus lui ». En réalité, le président tchadien a débarqué le président centrafricain.

Vous semblez, en revanche, avoir une certaine tendresse pour Catherine Samba-Panza, la présidente intérimaire, qui avait une garde rapprochée composée de soldats rwandais, une situation quelque peu inhabituelle…

Catherine Samba-Panza avait une garde rwandaise. Ce n’était pas une anomalie. Au début, les choses étaient un peu compliquées, parce que les Rwandais n’aiment pas tellement les Français. Puis, au bout de quelques semaines, ça s’est lissé. Je m’entendais très bien avec le chef de sa garde. Catherine Samba-Panza avait des choses à discuter avec nous. Je trouve qu’elle a pris en main une tâche qui n’était pas facile. Elle a fait un très bon travail avec, en particulier, son deuxième premier ministre, Mahamat Kamoun. Les élections ont eu lieu, le calme est revenu, etc. Je pense que, pour ce qui la concerne, on peut dire « Mission accomplie » ! J’avais régulièrement des entretiens bilatéraux avec elle.

Pourtant, au fil des pages, émerge une présidente qui paraît faible et qui doit s’appuyer sur ce que vous appelez la communauté internationale, pour avoir une direction dans laquelle elle pourrait s’engager…

Catherine Samba-Panza était obligée de s’appuyer sur la communauté internationale, pour les aspects matériels (sécurité, finances, etc.). En revanche, pour les choix d’orientation, elle ne s’appuyait absolument pas sur la communauté internationale. Elle faisait ses propres choix. Elle ne se laissait pas faire. On n’était pas forcément d’accord avec elle. On discutait. Mais elle était la patronne, la présidente. Quand elle avait pris sa décision, on l’aidait à faire ce qu’elle avait décidé de faire.

Vous semblez assez admiratif de certaines personnalités centrafricaines…

Oui. En particulier du cardinal Dieudonné Nzapalainga qui a fait un travail absolument exceptionnel. J’ai également beaucoup d’admiration pour les hommes politiques centrafricains qui s’inscrivent dans une démarche de discussion et qui ne cherchent pas à imposer leurs vues.

L’hostilité est visible et souvent largement entretenue par des réseaux de désinformation russes, mais aussi par certains dirigeants centrafricains hostiles à la France.

Vous notez que Paris a invité, d’une certaine manière, le président actuel, Faustin-Archange Touadera, à se tourner vers la Russie. Quelle était la motivation de cette décision ?

Je n’arrive pas à en comprendre la motivation. Les Centrafricains avaient besoin d’armes. Ils se sont tournés vers la France. La France leur a proposé des armes en provenance de Somalie, lesquelles ne pouvaient pas être utilisées parce qu’elles avaient été saisies sur des rebelles somaliens. Les Russes s’y sont opposés. La France a dit en substance aux Centrafricains : « Allez voir les Russes. Ils se sont opposés à notre proposition ». Ainsi nous avons littéralement mis les Centrafricains dans les bras des Russes.

« L’hostilité à l’égard de la France est aujourd’hui à son comble », écrivez-vous. Y aurait-il des mains invisibles derrière ce phénomène ? Qu’est-ce qui le nourrit ?

L’hostilité est visible et souvent largement entretenue par des réseaux de désinformation russes, mais aussi par certains dirigeants centrafricains hostiles à la France. Si elle n’est pas forcément présente dans le pays réel, elle est véhiculée par des médias, des réseaux sociaux, etc. Elle procède à la fois de la propagande russe et d’un sentiment d’abandon tout à fait réel, qui existe chez certaines élites centrafricaines. Il faut combattre cela en reprenant langue, en reprenant contact et en rétablissant progressivement les aides qui ont été supprimées. La France ne peut pas se permettre de réagir comme un pays vexé après la démarche centrafricaine de traiter avec la Russie.

La France s’en va, Wagner s’installe… Que pensez-vous de la présence de cette société russe en Centrafrique ?

Wagner est le bras armé de la Russie. Ce sont des mercenaires, des voyous… Des articles de presse décrivent la façon dont ils se comportent. Violences, massacres, etc. Wagner, c’est l’horreur.

Depuis l’opération Barracuda, qui a réinstallé David Dacko au pouvoir en 1979, des spécialistes ont compté 7 interventions militaires de la France en Centrafrique. Cela traduit un malaise…

Le fait que la France intervienne de manière aussi fréquente signifie qu’il y a quelques soucis en Centrafrique. Pourquoi la France ? Parce qu’on est dans une problématique d’ex-pays colonisé, ou de pays anciennement colonisé et de décolonisation mal faite. Le fait que la France se sente concernée ne me surprend pas. C’est la manière dont elle intervient qui peut éventuellement poser problème. L’opération Sangaris ne procédait pas de la même manière que les autres interventions. Elle était totalement respectueuse du choix des Centrafricains. La France n’a imposé ni un chef d’État, ni un premier ministre.

La France doit-elle passer l’éponge et renouer le fil du dialogue avec la RCA ?

Renouer ? Oui. Un ambassadeur centrafricain vient d’être nommé à Paris. Il a présenté ses lettres de créance. Il a transmis un message très positif du président centrafricain. Je pense qu’il faut y répondre en saisissant la perche qui est tendue, même si elle est petite et fragile.

Il faut réfléchir à ce que nous voulons faire en Afrique, comment, avec qui, sur quel mode…

Comment voyez-vous l’avenir de la RCA, un vaste pays plus grand que la France en termes de superficie, très peu peuplé, doté d’immenses ressources naturelles et qui, malheureusement, a encore d’immenses défis de développement à relever ?

La Centrafrique est l’objet de luttes internes pour le pouvoir et les richesses, et d’influences externes, pour le pouvoir et les richesses. Je ne sens pas bien les choses. Je ne vois pas comment l’équation peut être résolue d’un coup de baguette magique. Je pense, en revanche, que si le président Touadéra et l’opposition arrivent à fonctionner d’une manière démocratique, même si, en ce moment, il y a des difficultés importantes liées au souhait présidentiel de modification de la Constitution, on peut imaginer quelque chose de positif. Il y a néanmoins beaucoup de travail à faire. Je pense, à cet égard, que la présence, sur le terrain, de mercenaires russes – des gens sans foi, ni loi -, est un élément extrêmement négatif qui ne facilitera pas le rétablissement d’une situation acceptable.

La France est un peu en porte-à-faux au Mali où elle est jugée indésirable. Ce climat d’hostilité semble s’étendre à d’autres pays. Le Burkina Faso n’y échappe pas… Comment expliquez-vous cette situation ?

L’opération Serval, lancée au Mali en 2013, à la demande des Maliens, était tout à fait pertinente. Mais je pense que la France a eu le tort de vouloir agir sans forcément écouter ses partenaires. Paris ne peut agir que dans l’écoute et le respect des partenaires qu’il traite d’égal à égal. Il y a une vague d’hostilité largement entretenue par nos « amis » moscovites qui nous met en difficulté. Mais le principe de la vague, c’est qu’elle va dans un sens et ensuite elle reflue. Rien n’est perdu, rien n’est joué. Simplement, il faut réfléchir à ce que nous voulons faire en Afrique, comment, avec qui, sur quel mode… Quelle vision avons-nous de notre relation avec un continent qui parle notre langue et qui est même le continent où on parle le plus notre langue ? Le monde change. Et il faut changer avec. 

  • Auteur : Charles Malinas
  • Titre : Un intermède centrafricain, La France en Centrafrique, 2013-2016 ; Préface d’Hubert Védrine
  • Édition : l’Harmattan
  • Date de publication : 27 septembre 2022
  • Pagination : 234 pages
  • ISBN : 978-2-14-028800-5
  • Prix : 23,50 euros
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