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mardi 30 novembre 2021
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Martin Fayulu : «Tshisekedi ne gouverne pas le pays»

Le dirigeant de l’ECiDé se considère comme le vrai gagnant de la présidentielle de 2018, officiellement remportée par Félix Tshisekedi. Martin Fayulu prône une élection anticipée pour résoudre ce qui, à ses yeux, est une « crise de
légitimité » et estime que la désignation du porte-parole de l’opposition n’est pas urgente. Parfois évasif, il y croit, alors que le temps joue contre lui.

Propos recueillis pour Makanisi à Kinshasa et à Paris par Arthur Malu-Malu.

Quelle est votre position sur la désignation du porte-parole de l’opposition ?

Martin Fayulu : Nous n’avons jamais eu de porte-parole depuis l’adoption, en février 2007, de la fameuse loi sur le statut de l’opposition. Aujourd’hui, comme en 2011 et en 2016, le pays connaît une crise de légitimité, car Félix Tshisekedi n’a jamais gagné l’élection présidentielle et plusieurs députés nationaux et provinciaux ont été nommés. Tout le monde sait ce qui s’est passé s’agissant des sénateurs et des gouverneurs des provinces. La désignation du porte-parole de l’opposition n’est pas urgente et salutaire. C’est urgent, à ce stade, de résoudre la crise politique née des élections du 30 décembre 2018.

La désignation du porte-parole de l’opposition n’est pas urgente et salutaire. C’est urgent, à ce stade, de résoudre la crise politique née des élections du 30 décembre 2018.

Que pensez-vous, plus généralement, de la gouvernance de Félix Tshisekedi ?

MF : Félix Tshisekedi ne gouverne pas le pays. La preuve est donnée par toutes les scènes de ménage nauséabondes qu’on observe aujourd’hui. Il sert simplement de bouclier à Joseph Kabila pour sauvegarder les intérêts de ce dernier.

Seriez-vous disposé à accepter une main tendue de Félix Tshisekedi ?

MF : J’ai fait une proposition de sortie de crise en toute responsabilité. Je reste convaincu que les élections anticipées, précédées de réformes idoines, donneront au pays des institutions légitimes qui seront animées par des personnalités non contestées. La vérité des urnes consiste essentiellement à restaurer le peuple congolais dans son statut de souverain primaire. C’est lui, en effet, qui détient le pouvoir suprême, susceptible d’aucune restriction, et qui, par l’exercice électoral, le délègue ouvertement à ses représentants.

Vous n’êtes pas amer au point de refuser même de lui serrer la main…

MF : Pourquoi refuserais-je de lui serrer la main ? Mais il ne faut surtout pas que cette affaire soit ramenée au niveau de deux individus. Il s’agit ici d’une affaire nationale. C’est l’affaire de tout un peuple meurtri, qui a voulu le changement et qui veut toujours le changement véritable. Cet espoir de changement lui a été brutalement arraché par la trahison. Malgré tout, il faut trouver une solution à cette situation qui ne doit pas perdurer. Il nous est interdit de ne rien faire. Nous n’avons pas le droit de rester, chacun, dans son coin, les bras croisés, et de faire comme si cette situation était normale. Il faut être responsable. C’est ainsi que j’ai proposé cette piste de solution.

Il s’agit ici d’une affaire nationale. C’est l’affaire de tout un peuple meurtri, qui a voulu le changement et qui veut toujours le changement véritable.

Comment voyez-vous la sortie de cette crise ?

MF : J’ai proposé un plan de sortie de crise qui est simple. Il faudrait que se tiennent des élections anticipées. Mais avant de les convoquer, il faut réformer profondément la Commission électorale, le Conseil national des droits de l’homme, le Conseil supérieur de l’audiovisuel et de la communication et se mettre d’accord sur le juge électoral. Ces réformes profondes devraient être menées par un corps indépendant, une organisation qu’on appellerait Haut Conseil national des réformes institutionnelles. Nous pourrions nous inspirer de ce qui a été fait lors du dialogue de la CENCO. Toutes les parties prenantes seront représentées au sein de cette structure et, par consensus, nous adopterons des réformes nécessaires avant d’aller aux élections. Toute cette démarche vise à faire triompher la vérité des urnes.

Ces élections seront organisées par la nouvelle Commission électorale totalement indépendante qui sera constituée après la mise en œuvre des réformes que nous préconisons.

Qui organiserait ces élections anticipées ?

MF : Ces élections seront organisées par la nouvelle Commission électorale totalement indépendante qui sera constituée après la mise en œuvre des réformes que nous préconisons. Elle procédera à l’élaboration d’un fichier électoral non corrompu et proposera, en toute indépendance, la marche à suivre. Nous ferons en sorte que cette Commission travaille avec des Commissions électorales qui ont réussi ailleurs en Afrique, comme la Commission électorale du Nigeria. L’INEC s’est, en effet, admirablement acquittée de sa mission, grâce à des personnalités comme Attahiru Jega. Pour le juge électoral, nous pourrions nous appuyer sur des figures comme le juge David Maraga. Ce président de la Cour suprême du Kenya avait refusé de valider les résultats des élections traficotés par la Commission électorale.

Seule une minorité peut résister aux sirènes de l’argent facile.

Vous appelez à un processus électoral qui impliquerait d’autres Africains… Les Congolais seraient-ils incapables de résoudre ce problème ?

MF : Bien évidemment, les Congolais peuvent régler les choses eux-mêmes, mais jusqu’à un certain point. Nous devons nous affranchir de nos limites. Nous nous connaissons. Nous savons qui fait quoi et qui est capable de quoi. Peu de personnalités politiques ont de fortes convictions. Seule une minorité peut résister aux sirènes de l’argent facile. Quand il y a des gains financiers à réaliser, les acteurs politiques se compromettent facilement et défendent des causes indéfendables. Ils perdent leurs repères et sacrifient ainsi leur dignité. Nous devons avoir le courage de nous regarder dans les yeux et de nous dire ces vérités qui dérangent. Je dois toutefois reconnaître, d’un autre côté, que tout n’est pas sombre : le peuple, dans sa globalité et sa diversité, est nettement en avance sur les élites sur plusieurs aspects. Les élites sont faibles devant l’argent et promptes à se compromettre, car elles se cantonnent dans leur zone de confort. Elles sont prêtes à manœuvrer sordidement pour 4000 dollars, voire peu. Cela semble leur suffire, car elles balancent par-dessus bord leur sens de l’éthique. Pourtant, le pays est dans une crise profonde et pratiquement au bord de l’implosion. Ma proposition de sortie de crise est frappée du double sceau du bon sens et de la responsabilité. Elle nous permettra d’aller de l’avant, sans verser inutilement la moindre goutte de sang.

Nous devons avoir le courage de nous regarder dans les yeux et de nous dire ces vérités qui dérangent.

Pourquoi le pouvoir se tirerait-il une balle dans le pied en acceptant ce schéma ?

MF : Félix Tshisekedi sait qu’il est illégitime. Il sait bien que le peuple congolais fait de la résistance, même si elle reste passive. Il sait aussi qu’il ne fera absolument rien. La preuve ? Vous voyez où nous en sommes, dix mois après les faits. La communauté internationale ne sait quoi dire. Félix Tshisekedi est pris à son propre piège. Voyez-vous ces honteuses et puériles scènes de ménage ainsi que cette succession de scandales ? On parle actuellement de l’affaire des 15 millions de dollars. Mais cette affaire n’est rien à côté d’autres gigantesques scandales qui rythment le quotidien de ce système, sans pour autant faire les choux gras des médias. Les tenants du pouvoir illégitime savent eux-mêmes qu’ils ne sont pas à leur place, car la volonté du peuple n’a pas été respectée.

Félix Tshisekedi n’a jamais été élu

Votre schéma de sortie de crise a-t-il été débattu au sein de Lamuka ?

MF : Oui, bien sûr. Nous en avons discuté en interne, spécialement lors de la réunion du 21 au 23 mars à Bruxelles. C’est un schéma simple qui est mis sur la table. S’il y en a d’autres, je les examinerais avec beaucoup d’attention. Et je serais disposé à en parler avec leurs initiateurs. Félix Tshisekedi n’a jamais été élu. Il a été placé là où il est par Joseph Kabila pour accomplir les basses besognes de ce dernier, notamment celle consistant à déstabiliser notre pays.

Vous avez bien conscience que Lamuka n’existera pas dans sa configuration actuelle en 2023. Les ambitions présidentielles de Jean-Pierre Bemba et de Moïse Katumbi s’exprimeront encore. Comment comptez-vous avoir une certaine autonomie par rapport à ces deux leaders qui vous ont soutenu de bout en bout ?

MF : Je ne vois pas très bien où se situe le problème. Dans ma proposition de sortie de crise, je recommande une reprise des élections, avec tout le monde qui le souhaite dans les starting-blocks. Que tous ceux qui veulent être candidats le soient. Nous ne parlons même pas d’une candidature commune à ce stade. Nous voulons, par-dessus tout, faire respecter la volonté du peuple congolais.

C’est pour cela qu’il nous faut des réformes afin de permettre à tout le monde de se présenter.

Excluez-vous d’être candidat à une éventuelle élection présidentielle anticipée ?

MF : Je serai candidat. Je ne peux pas trahir le peuple. Mais je dis aussi que celui qui le souhaite peut être candidat. C’est pour cela qu’il nous faut des réformes afin de permettre à tout le monde de se présenter.

Lamuka est un esprit

Considérez-vous que quelqu’un comme Jean-Pierre Bemba, qui se fait de plus en plus discret, est toujours de cœur et d’esprit avec Lamuka ?

MF : Jean-Pierre Bemba était le coordonnateur trimestriel de Lamuka. Il vient de terminer son mandat. De mes échanges avec lui et d’autres dirigeants de la coalition, il ressort que Jean-Pierre Bemba est un leader actif de Lamuka. Certes, il y a eu des départs, mais Lamuka est un esprit, l’esprit du peuple congolais. En tant que démocrates, nous devons prêter une oreille attentive aux cris d’alarme du peuple. Personnellement, je suis ce que le peuple dit. Lamuka survivra à toute personne qui pense qu’elle peut se passer de la volonté du peuple.

Comment réagissez-vous aux signaux contradictoires envoyés par Moïse Katumbi qui semble prendre ses distances avec Lamuka ?

MF : Je m’en tiens aux déclarations de Lamuka signées par tous ses leaders, notamment celle du 30 juillet dernier, à Lubumbashi, dans laquelle Lamuka réaffirme sa victoire aux élections du 30 décembre 2018, dénonce les résultats fabriqués par la CENI et entérinés par la Cour constitutionnelle.

Faisons une hypothèse… Votre schéma de sortie de crise est rangé dans un tiroir, le compte à rebours commence et on arrive en 2023, des élections doivent se tenir. Que faites-vous ?

MF : Le plan de sortie de crise est salutaire pour le pays. Nous n’avons pas le droit de faire endurer de nouvelles épreuves à la population congolaise. Nous ne pouvons pas nous en sortir avec des amateurs et des institutions illégitimes. C’est nécessaire que l’abcès soit crevé avant que la RDC ne s’attelle résolument à son développement.

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