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vendredi 25 juin 2021
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N. Ngalla «Je voulais à travers les ombres porter le tourment d’une population africaine»

Auteur de La ronde des ombres, son premier roman (voir notre article sur makanisi.org), Philippe N. Ngalla est juriste d’affaires. Il exerce en France où il vit depuis une vingtaine d’années. Sa formation universitaire ne le prédestinait pas à écrire. Mais pour avoir grandi auprès d’un père historien, écrivain et philosophe, Dominique Ngoïe-Ngalla, décédé le 17 octobre dernier, il portait en lui les germes d’un romancier. Passionné par les sciences sociales et la philosophie, il s’est d’abord exercé à la rédaction d’articles, avant de se lancer dans l’écriture littéraire. C’est ainsi qu’il a rejoint l’Afrique des idées, un think tank afro-responsable, pour partager ses réflexions sur l’articulation entre les particularités des cultures africaines et l’universel.  

Philippe N. Ngalla a accepté de se confier à makanisi sur son roman et sa vision de la société africaine en général et congolaise en particulier.

Propos recueillis par Muriel Devey Malu-Malu pour makanisi.

Makanisi. Pourquoi avoir choisi pour votre premier roman le thème de la dictature ?

Philippe N. Ngalla : Je voulais à travers les « ombres » porter le tourment d’une population africaine dont des analyses économiques, politiques et surtout sociales disent qu’il est en grande partie lié à la mauvaise gestion des dirigeants dont quelques-uns sont qualifiés de dictateurs. J’ai voulu dans ce roman faire le portrait de l’un d’entre eux, un personnage fictif qui s’appelle Sylvestre. L’intrigue de ce roman, une fiction autour de la dictature et de la politique en Afrique, se déroule au Congo-Brazzaville.

Je voulais à travers les « ombres » porter le tourment d’une population africaine dont des analyses économiques, politiques et surtout sociales disent qu’il est en grande partie lié à la mauvaise gestion des dirigeants dont quelques-uns sont qualifiés de dictateurs.

Votre roman souligne l’omniprésence de l’occultisme dans la société congolaise.  Outre le féticheur et la conseillère en sciences occultes, les pasteurs des églises de réveil ne participent-ils pas également de ce courant ? 

PNN : La question des églises de réveil fait l’objet d’une longue digression dans La ronde des ombres. Le Marabout Moussa Dramé qui déplore la décadence spirituelle de son pays, avait pu s’en rendre compte en poussant la porte d’un temple. L’observateur minutieux et honnête de la société congolaise ne manquera de conclure en l’utilitarisme de sa spiritualité. L’explication par le legs des pratiques spirituelles et religieuses précoloniales, traditionnelles est tentant, certes, mais je ne possède pas les outils pour une conclusion catégorique. Les anthropologues s’en chargeront. Féticheurs et pasteurs sont les revers d’une même pièce. Si les croyances qui les justifient diffèrent, les raisons de leur fréquentation s’apparentent, à quelques nuances près. Ils tombent à propos et prospèrent dans une société affamée, pauvre et dépravée. Le secours des esprits, que ce soit le Saint, celui des ancêtres ou de forces maléfiques, n’est pas recherché pour la transformation intérieure, mais pour satisfaire des exigences matérielles, temporelles.

Féticheurs et pasteurs sont les revers d’une même pièce.

Deux des personnages du roman, Moussa Dramé et Marcel Ebara, dénotent par les valeurs d’honnêteté, de rigueur et de travail qu’ils incarnent, ce qui n’est pas le cas pour d’autres. Quelles sont toutefois leurs limites ?

PNN : Leurs limites épousent les contours de leurs personnalités. L’un est un homme de spiritualité, l’autre est un intellectuel, c’est-à-dire quelqu’un qui s’adonne au savoir et à la réflexion. Si elle est sous-tendue par la réflexion, l’action politique nécessite un amas de forces capables de modifier les rapports de force. Ce que ces personnages n’incarnent pas. Mais ils représentent l’espoir à travers les idées et les valeurs. Ils symbolisent une sorte de lumière dans un univers fait d’ombres, pas seulement les ombres qui tourmentent Sylvestre, mais aussi les ténèbres dans lesquelles les mauvaises conditions résultant de la mal-gouvernance précipitent les populations. Ces deux personnes, l’un intellectuel et l’autre religieux, représentent la lumière dans cette ombre, mais une lumière, comme le démontre la fin du roman, peu efficace. C’est un peu pessimiste.

Ils symbolisent une sorte de lumière dans un univers fait d’ombres, pas seulement les ombres qui tourmentent Sylvestre, mais aussi les ténèbres dans lesquelles les mauvaises conditions résultant de la mal-gouvernance précipitent les populations

Selon vous, où se trouve la force d’action qui pourrait faire basculer les choses ?

PNN : Cette potentialité de changement réside dans la force du peuple lui-même qui, à travers la perspective de son soulèvement, parvient à semer l’effroi au sein de la classe dirigeante. Sylvestre, qui est un personnage intelligent, le comprend très bien. Il en a peur. Mamou Cocton, sa conseillère en affaires occultes, qui est aussi une sorte d’égérie, le comprend également. Mais le roman se referme avant la vague tant redoutée. L’angoisse liée à la peur de perdre et sa vie et le pouvoir, semble, finalement, la véritable force du changement. C’est en effet sous son impulsion, qu’accablé par les ombres et redoutant l’ouragan populaire, il envisage de libéraliser son régime.

Cette potentialité de changement réside dans la force du peuple lui-même qui, à travers la perspective de son soulèvement, parvient à semer l’effroi au sein de la classe dirigeante.

Votre père, Dominique Ngoïe-Ngalla, était un historien de renom et un écrivain.  Quelle influence a-t-il eu sur vous ?

PNN : Son profil a eu une certaine influence puisque c’est dans sa bibliothèque que je me suis abreuvé. Mes premières intuitions sur le monde en général, puis les sociétés congolaise et française en particulier, ont trouvé des réponses dans son bagage et dans sa bibliothèque. Avançant en âge, nous avons commencé à établir des conversations et échanger des réflexions sur le Congo qui présentait une situation inquiétante, sur l’Afrique centrale et sur l’Afrique en général. Mon père avait une forte capacité de recul et une remarquable faculté de s’abstraire de son milieu, des tabous et des poncifs. Cela m’a permis d’aborder la société avec une certaine distance et de l’observer sous des angles que je n’aurais pas eus si je ne m’étais attaché qu’à certaines considérations.

Mon père avait une forte capacité de recul et une remarquable faculté de s’abstraire de son milieu, des tabous et des poncifs.

Vous êtes juriste de profession. Pourquoi avoir choisi le droit ?

PNN : Ce qui m’a conduit au droit, c’est la lecture de la société congolaise. J’ai eu mon bac au Congo, à seize ans. À cette époque, je n’envisageais pas que mon pays pourrait être déchiré dans sa structure sociale et je pensais y faire carrière. Par atavisme, j’aurais été plutôt enclin à faire des études littéraires. Mais voyant le côté précaire de la profession littéraire au Congo, je me disais que la carrière d’avocat me garantirait un emploi viable et plus de sécurité. À la fin de mes études, je me suis rendu compte que ma passion résidait dans les lettres et les sciences humaines. Mes lectures se sont alors enrichies d’histoire, de sociologie de philosophie et de tout ce qui concerne l’homme en général.

À quand le prochain roman ?

PNN : Je me suis lancé dans l’écriture d’un récit, mais d’autres projets se sont superposés entre temps. Il faut donc que je me canalise et que j’assemble les éléments d’une histoire plausible. Me considérant comme un auteur réaliste, je souhaite écrire un roman dans lequel le public trouve un écho.

La ronde des ombres

  • Auteur : Philippe N. Ngalla
  • Éditeur : Le Lys bleu Éditions
  • Date de publication : janvier 2020
  • Nombre des pages : 204 p.
  • Prix : 17,60 euros
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