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samedi 13 avril 2024
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Écologie : L’Africain doit-il écouter les scientifiques ?

Dans cette seconde partie de l’entretien que l’Abbé Dieudonné Mushipu a accordé à Makanisi, l’auteur de l’ouvrage « La théologie africaine face à l’urgence écologique* » aborde les fondements de la culture et des cosmogonies de l’anthropologie africaine ainsi que la relation de l’homme africain avec la nature et le cosmos. Il souligne également le rôle, même minime, que l’Afrique a dans la crise environnementale, et invite les Africains à s’engager activement dans la bataille écologique. Il nous éclaire enfin sur les contributions que les cultures africaines peuvent apporter au rétablissement d’un ordre harmonieux entre l’homme et l’univers.

Propos recueillis par Muriel Devey Malu-Malu

Makanisi : Quelle est la place de l’homme dans la culture et la cosmogonie africaines, en particulier dans la culture bantoue, et quelle est sa relation avec le cosmos et la nature ?

Prof abbé Mushipu

Prof abbé Dieudonné Mushipu : Les cosmogonies sont présentes dans toutes les cultures humaines, anciennes et contemporaines. Elles véhiculent une conception du rapport de l’homme au monde physique par le biais des récits mythiques de la création du monde et de la formation de l’univers.

Lieux de sens, les cosmogonies sont des sources culturelles d’inspiration pour la transformation des mœurs et du vécu d’un peuple à un moment déterminé de son histoire. Elles sont porteuses d’une vision du monde. Elles dictent la ligne comportementale qui y correspond. Elles sont souvent inscrites au patrimoine de la tradition d’un peuple. Ce qui implique que chaque génération est invitée à en faire une herméneutique juste. On a vu comment l’interprétation faite par les cultures occidentales de la cosmogonie biblique, avec son récit de la création, a attribué à l’homme une posture de domination face aux végétaux, aux minéraux, aux animaux, bref à toute la création. En Afrique, plus spécifiquement, on trouve dans la plupart des cosmogonies, cette idée fondamentale selon laquelle l’homme est un allié de la terre.

En Afrique, plus spécifiquement, on trouve dans la plupart des cosmogonies, cette idée fondamentale selon laquelle l’homme est un allié de la terre.

En interrogeant l’histoire de la culture africaine et en faisant une nouvelle lecture des cosmogonies africaines, nous nous rendons compte que les Africains ont une vision tout aussi anthropocentrique de l’univers que dans la culture occidentale européenne.

Dans l’environnement culturel africain, l’homme occupe le centre, il est le point axial de l’espace et du temps. Sa vie et sa survie sont au cœur de tout. Par ses rites et ses activités sociales, tout est orienté vers la vie. Tout concourt au plein épanouissement de sa vie et de celle de sa communauté. L’homme est considéré comme un résumé de la totalité cosmique. L’existence de l’homme se déploie au sein de sa relation cosmique avec toute la création. Pour l’auteur de la Philosophie bantoue, le Père Tempels, l’homme a un pouvoir central au cœur de l’univers. Il est le confluent de toutes les forces supérieures et inférieures. Pour Bimwenyi, l’expérience de l’homme est une expérience-carrefour qui présente l’homme comme l’univers en miniature.

Cependant, la spécificité de l’anthropocentrisme africain, par rapport aux autres, réside dans le fait que, pour les Africains, il existe un rapport de co-constitution entre l’humain et le cosmos.

La spécificité de l’anthropocentrisme africain réside dans le fait que, pour les Africains, il existe un rapport de co-constitution entre l’humain et le cosmos

Les Occidentaux, par exemple, séparent l’homme de l’univers et considèrent les éléments de la nature sous l’angle de la raison pragmatique et utilitaire, alors que les Africains trouvent leurs raisons d’exister dans une relation unitaire qui les lie à la nature. L’homme africain n’a pas de vie en dehors de sa membralité. Il est un être toujours déjà tourné vers Dieu, les autres et la nature.

Les Occidentaux vivent avec les autres éléments de la nature dans un rapport de l’ordre de l’avoir, tandis que les Africains sont dans l’ordre de l’être. Pour les Africains, en effet, la terre est leur mère, celle qui les produit et les garde, qui les nourrit et les fait vivre. Ils sont frères avec l’animal, frère avec l’arbre dans l’univers.

Les Occidentaux possèdent la terre, les éléments de la nature et le cosmos, alors que les Africains vivent dans une relation d’être avec la nature. L’homme et l’univers se constituent à l’intérieur d’un seul et même système de compréhension.

Les Occidentaux possèdent la terre, les éléments de la nature et le cosmos, alors que les Africains vivent dans une relation d’être avec la nature.

Dans votre ouvrage, vous soulignez que, malgré son lien très fort avec la nature et le cosmos, l’homme africain « s’intéresse peu à l’entretien de la nature et de sa pérennité ».  Pourquoi ?

L’homme africain, sachant qu’il possède un lien très fort avec la nature, par sa culture et son vécu, s’est endormi sur ses lauriers. Il a pensé que tout « allait de soi » et ne demandait aucun effort. Voilà la première raison. Par ailleurs, on a souvent dit aux Africains que la crise environnementale est un problème des Occidentaux qui polluent la terre par leur industrialisation et génèrent des particules souillant l’atmosphère. Des Africains se sont donc laissés convaincre que la question de la crise environnementale ne concernait que les Européens. D’autres Africains sont d’avis que cette crise écologique est un leurre des Occidentaux qui veulent empêcher d’autres peuples de se développer pour atteindre le niveau économique et technologique qu’ils ont aujourd’hui.

Mais il y a une raison plus culturelle, liée à la conscience de la fugacité que l’homme africain possède par rapport à sa vie sur terre. Des peuples en Afrique pensent qu’il est inutile de planter un arbre s’il produit des fruits longtemps après leur vie sur terre. Les Africains doivent apprendre à s’engager pour le long terme et pour les générations futures.

À(re)lire : Gabon. La Semaine africaine du climat s’achève sur une note d’optimisme. https://www.makanisi.org/gabon-la-semaine-africaine-du-climat-sacheve-sur-une-note-doptimisme/

Les Africains doivent apprendre à s’engager pour le long terme et pour les générations futures.

Bien que l’Afrique contribue très peu à la crise écologique, elle est également à l’origine de pollution, même si elle n’a pas l’ampleur qu’elle a dans les pays industrialisés,

En effet, des Africains contribuent énormément aujourd’hui à l’avilissement de l’état de notre planète, même sans industrie. Il suffit de se promener dans les villes africaines, pour se rendre compte de l’irresponsabilité affichée par rapport au non-traitement des déchets par exemple. Les Occidentaux ne sont nullement responsables des insalubrités entassées dans les villes.

J’étais à Kinshasa en novembre dernier, pour une conférence à un symposium international à l’Université Catholique du Congo. En me promenant dans les rues de la capitale congolaise, j’ai vu de mes propres yeux de petites bouteilles d’eau vides en plastique dans les canalisations et les cours d’eau. J’ai vu des détritus entassés au milieu des quartiers habités. L’insalubrité généralisée que connaissent nombre de villes africaines, crée des maladies pulmonaires, favorise les moustiques qui tuent tous les jours par le paludisme et produit des microbes à l’origine de maladies dont l’Afrique n’aura aucune maitrise dans un avenir proche. J’ai constaté que les autorités civiles et ecclésiastiques passaient à côté de tout cela sans se poser la moindre question de savoir comment faire pour éradiquer ce problème.

Les Occidentaux ne sont nullement responsables des insalubrités entassées dans les villes.

La déforestation sauvage et l’exploitation sans contrôle des sous-sols africains épuisent non seulement la terre, mais privent également l’homme et les autres biodiversités de la possibilité de survie. Le désert qui avance et prend des proportions incalculables est un danger pour la vie de l’homme et des biodiversités.

Tobatela Mokili, qui signifie Préservons-la planète en lingala. Peinture murale. Académie des Beaux Arts de Kinshasa. @MDMM

Pourtant, un grand nombre d’Africains se contentent d’indexer les pollueurs. Que leur répondez-vous ?

Devant cette situation, il ne suffit pas de pointer l’autre du doigt. Il faut s’engager là où on est, en faisant non seulement ce qu’on doit faire, mais surtout ce qu’on peut. Ainsi chacun apportant sa part à la construction de l’édifice, nous mettrons en place un univers où il serait bon de vivre aussi bien pour chacun des humains que pour toute la biodiversité menacée.

L’homme africain doit écouter les scientifiques qui sonnent l’alarme

Il appartient aux Africains de créer de bonnes conditions de vie pour eux-mêmes et pour la nature qui les entoure et les porte. Ils ont le devoir de planter des arbres pour endiguer la progression dangereuse du désert. Ils doivent préserver la forêt dans le bassin du Congo qui, par son couvert et ses tourbières, est reconnue comme deuxième poumon du monde. La pollution dans les méga-villes comme Lagos (20 millions d’habitants) ou Kinshasa (12 millions d’habitants) doit être gérée et les déchets doivent être traités.

L’homme africain doit écouter les scientifiques qui sonnent l’alarme et soutiennent que les conséquences de la crise écologique seront plus graves pour les pauvres de la planète, en l’occurrence eux, les Africains. Les Africains doivent agir. Ils sont appelés à contribuer aux efforts de rétablissement d’un ordre harmonieux entre l’homme et l’univers.

Les Africains sont appelés à contribuer aux efforts de rétablissement d’un ordre harmonieux entre l’homme et l’univers

À (relire) : Abbé Mushipu : « L’écologie doit occuper une place centrale dans l’action pastorale » https://www.makanisi.org/abbe-mushipu-lecologie-au-coeur-de-laction-pastorale/

En Afrique, les églises dites de réveil ne freinent-elles pas la prise de conscience des questions écologiques ?

En 2017, j’ai écrit un ouvrage sur l’interpellation des mouvements prophétiques face aux grandes Églises qui ont apporté le christianisme en Afrique, telles que l’Église catholique et l’Église protestante (La Théologie africaine face aux sectes. Défi lancé à la société et aux grandes Églises africaines, L’Harmattan). Mais à l’époque je n’ai pas pris le temps de fouiller pour savoir ce que ces mouvements prophétiques pensent de l’écologie. Cela pourrait faire l’objet d’une étude sociologique spécialisée dont les résultats pourraient nous informer sur leur positionnement face à ce problème qui nous concerne tous.

En outre, la grande critique qu’on adresse à ces mouvements est que leurs prophètes ou leurs pasteurs pensent être éclairés par des intuitions spontanées dans leurs prédications. Souvent, par manque de formation sérieuse, parce qu’ils sont convaincus que l’Esprit leur inspire l’interprétation juste de la parole de Dieu, ils font généralement une lecture littérale des versets bibliques. Cela déroute les gens. La Bible est un livre complexe qui a traversé plusieurs traditions de diverses cultures, avant de venir jusqu’à nous dans l’état où nous l’avons. Elle contient des métaphores, des contes et des mythes, des paraboles et autres figures de style qui demandent une bonne formation en exégèse et en herméneutique pour y dénicher un sens adéquat, qui convient à nos auditeurs. Sans cette formation, et en comptant sur la spontanéité, je ne sais pas ce que l’on pourrait expliquer aux auditeurs sur le verset de la genèse dont nous avons parlé, par exemple.

Ce que je viens de dire n’enlève rien à l’ouverture que j’ai toujours défendue. Si ces Églises s’engagent dans une véritable sensibilisation en faveur d’une conversion écologique, d’un respect réel pour la nature et d’un engagement éthique par rapport à la création, je suis d’accord que nous travaillions ensemble dans un élan œcuménique. On dit toujours qu’on est forts quand on est ensemble.

La Bible contient des métaphores, des contes, des mythes, des paraboles et autres figures de style qui demandent une bonne formation en exégèse et en herméneutique pour y dénicher un sens adéquat, qui convient à nos auditeurs.

Comment établir un pont entre les connaissances contemporaines en matière d’écologie, la tradition chrétienne et les cosmogonies et les mythes fondateurs de l’anthropologie africaine qui favoriserait une prise de conscience collective ?

Il est vrai que les religions ont pris conscience de la crise écologique et de leur responsabilité très tardivement. Elles ont pensé qu’elles devraient gérer les rapports de l’homme à Dieu sans se préoccuper de la planète, cette matière inerte, donnée, pensait-on, à l’homme pour sa survie. Pourtant, elles auraient pu être les premiers à prendre soin de la nature. Disons qu’elles ont fait une herméneutique biaisée des rapports de l’homme à la nature, à la terre, et même de Dieu à la terre et à l’univers. La plupart des religions du monde sont créationnistes. Elles croient en la création de l’univers et du cosmos par Dieu. On aurait pu penser que cette création de Dieu n’était pas à démolir et à détruire. Qu’il fallait en prendre soin.

Les religions ont fait une herméneutique biaisée des rapports de l’homme à la nature, à la terre, et même de Dieu à la terre et à l’univers.

La religion a eu et a, encore, un grand rôle à jouer dans la vie de l’Africain. On connait l’importance du poids institutionnel de la religion et du nombre des fidèles dans la sensibilisation en Afrique. Les religions et les Églises peuvent influencer les comportements au niveau aussi bien individuel que communautaire.

Le grand atout des religions est qu’elles sont à la fois des réceptacles de valeurs morales et des systèmes symboliques qui, conjugués avec leur pratique rituelle, imposent une vision anthropologique bien déterminée aux peuples qui y adhèrent.

À (relire) : Forêts du Bassin du Congo, des identités culturelles à préserver https://www.makanisi.org/forets-du-bassin-du-congo-preserver-les-identites-culturelles/

Plus largement, dans cette bataille pour le respect de la nature, de la vie et de la planète, que peut apporter l’Afrique aux autres cultures ?

Les Africains apportent leur philosophie et leur anthropologie fondée sur la communion avec la nature. L’humain n’est pas un pion abandonné seul au milieu de l’univers. Il est un élément de tout un ensemble. Il n’est pas, comme dit Hampâté Ba, « une unité monolithique, limitée à son corps physique, mais bien (…) un être complexe, habité par une multiplicité en mouvement permanent ». L’homme est une pluralité intérieure et constitue une totalité unitaire en même temps. Il n’est pas, comme dirait Buakasa, « Une dualité corps et âme. Mais comme un ordre, une structure ontologique, une harmonie interne ».

Ceux qui ont prôné l’univers comme une structure divisée et les philosophies qui ont enseigné l’isolation des éléments de la nature ont, tous, quelque chose à apprendre de l’Afrique.

Il existe, pour les Africains, un rapport d’imbrication des éléments de l’ensemble du cosmos, les uns dans les autres. C’est ce rapport qui est garant de la vie.

La question écologique pousse les habitants de notre planète à revisiter leurs anthropologies et à reconstruire leur définition de la relation entre l’humain et la nature. J’entends dire, dans nos rencontres internationales et interuniversitaires, ceci : « Mais vous, les Africains, vous avez un modèle anthropologique qui nous aiderait à changer notre manière de nous conduire par rapport à la crise écologique actuelle, pourquoi êtes-vous timides, présentez-le et défendez-le ». Oui, il existe, pour les Africains, un rapport d’imbrication des éléments de l’ensemble du cosmos, les uns dans les autres. C’est ce rapport qui est garant de la vie. C’est lui qui donne son sens absolu à l’existence. D’où une pensée systémique qui garantit l’harmonie cosmique comme fondement pour une solidarité organique. L’humain devient ainsi ouverture à la vie et faisceau de relations interpersonnelles et cosmiques. Il est communion existentielle avec la biodiversité et accueil de l’autre et du cosmos.

*La théologie africaine face à l’urgence écologique.

De la théandricité à la cosmothéandricité

Préface de Mgr Fulgence Muteba Mugalu

  • Auteur : Dieudonné Mushipu Mbombo
  • Éditeur : Karthala
  • Date de parution : 10/11/2022
  • Nombre de pages : 312 pages
  • Prix : 32.00 €
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