RDC. « C’est dans la famille que naissent les inégalités homme-femme »

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"Selon moi, la plus grande inégalité que subissent les femmes est la non-reconnaissance de leur travail". Léonnie Kandolo. Peinture murale dans l'ex Musée national au Mont Ngaliema. @MDMM

Attachée à la lutte contre toutes formes de discrimination, dont celles qui touchent les femmes, la République Démocratique du Congo, via ses institutions dont le Ministère du Genre, de la famille et de l’enfant, a produit plusieurs outils pour traduire dans les faits, l’équité et l’égalité entre les hommes et les femmes. Si l’égalité des genres est encore loin d’être atteinte, toutefois, des changements positifs sont à souligner. Les mesures mises en place et les plaidoyers sur la question du genre visent les femmes, mais aussi les hommes.

La ministre Léonnie Kandolo dans son bureau au MGEF. @MDMM

Nommée ministre du Genre, de la famille et de l’enfant le 29 mai 2024, Léonnie Kandolo Omoyi a une longue expérience en matière de défense et de promotion des droits des femmes et des enfants et de lutte pour établir la démocratie dans son pays. Cette militante des droits humains et ancienne femme d’affaires figure, parmi les rédacteurs et signataires du Manifeste du citoyen Congolais ESILI, un mouvement qui a proclamé à Paris, en août 2017, la fin du pouvoir de Joseph Kabila. Elle a été membre du Comité laïc de coordination (CLC) et porte-parole de ce mouvement qui exigeait la tenue des élections en décembre 2018 en RDC.  

Dans cet entretien, la ministre Kandolo Omoyi fait le point sur la situation du genre en RDC et les actions menées en faveur de l’égalité homme/femme.

Propos recueillis à Kinshasa par Muriel Devey Malu-Malu

Makanisi : Vous êtes à la tête du ministère du Genre, de la famille et de l’enfant. On connait la définition de famille et enfants. Pourriez-vous préciser le concept de genre ?

Léonnie Kandolo Omoyi : Le concept de genre est l’équilibre ou le rapport sociétal entre les hommes et les femmes à un moment donné. Les actions que nous menons au sein du Ministère du Genre, de la Famille et de l’Enfant visent l’égalité des chances. Elles doivent permettre aux femmes d’arriver aux mêmes postes et d’avoir les mêmes avantages que les hommes. Notre ministère a l’avantage d’avoir une politique nationale en la matière et un Chef de l’État très pro-genre. En RDC, la participation politique des femmes progresse. Pour exemple, le gouvernement compte 34% de femmes, soit un pourcentage supérieur aux 30 % préconisés par le Protocole à la Charte africaine des droits de l’Homme et des peuples relatif aux droits des femmes en Afrique, dit Protocole de Maputo, et une femme est Première ministre.   

Les actions que nous menons au sein du Ministère du Genre, de la Famille et de l’Enfant visent l’égalité des chances.

Si la recherche de l’égalité hommes/femmes est une des grandes préoccupations de la RDC, pourquoi avoir accolé le genre à la famille et à l’enfant ?

On a mis le genre, la famille et l’enfant dans le même ministère car les femmes et les enfants, qui forment la famille, constituent des groupes qui ont besoin de soutien. C’est dans la famille que naissent les inégalités et toutes formes de discrimination. Il est donc important que l’on transforme la famille.

Les actions de votre ministère ciblent les femmes, mais que fait-il en direction des hommes qui sont une des composantes de la famille ?

Partout dans le monde, et depuis longtemps, on a cherché à émanciper les femmes. Mais on s’est rendu compte que si on n’agit pas sur les hommes, on n’arrivera pas à modifier les pratiques. C’est pour cette raison qu’en RDC nous avons créé le concept de masculinité positive. Nous sommes les premiers à le faire.

Si on n’agit pas sur les hommes, on n’arrivera pas à modifier les pratiques. C’est pour cette raison qu’en RDC nous avons créé le concept de masculinité positive.

Qu’appelez-vous « masculinité positive » ?

La masculinité positive ou genrée désigne tous les hommes qui ont une vision positive par rapport à l’accompagnement des femmes. À la fin de son mandat à la présidence de l’Union africaine (UA) en février 2022,  le Chef de l’État congolais a été désigné, à l’unanimité par ses pairs, « Champion africain de la lutte contre les violences faites aux femmes et aux filles ». Par la suite, la RDC a adopté la journée nationale de la masculinité positive, qui est commémorée, chaque année, le 31 mars.

La RDC a adopté la journée nationale de la masculinité positive, qui est commémorée, chaque année, le 31 mars.

Sur quelles bases, ce statut de champion a-t-il été octroyé au Chef de l’État congolais ?

Ce statut a été donné au Président Félix-Antoine Tshisekedi parce qu’il s’est particulièrement impliqué dans la promotion des femmes, à tous les niveaux, y compris à des postes très élevés dans l’appareil de l’État. Il a nommé une femme au poste de Premier ministre, le gouvernement compte 34% de femmes et le nombre de femmes augmente également au Parlement. Le gouverneur de la Banque centrale est une femme. Le ministère des affaires étrangères est dirigé par une femme…

Quelles sont les actions entreprises au titre de la « masculinité positive » ?

La RDC s’est dotée d’une stratégie nationale de promotion de la masculinité positive approuvée par le Conseil des ministres. Des structures sur la masculinité positive ont été mises en place dans 20 des 26 provinces du pays. Des actions de sensibilisation et de formation sont menées en direction des hommes et des jeunes garçons. Nous travaillons avec les chefs coutumiers, les leaders communautaires. Parmi les autres mesures initiées par notre Ministère, avec l’appui de nos partenaires, figure le « baromètre genre », qui sera prochainement lancé dans toutes les institutions, ce qui permettra d’apprécier la situation des femmes. Il ne s’agit pas seulement de quantifier le poids numérique que les femmes représentent dans une institution, mais de savoir quelle position et quelle fonction elles occupent.

Des structures sur la masculinité positive ont été mises en place dans 20 des 26 provinces du pays. Des actions de sensibilisation et de formation sont menées en direction des hommes et des jeunes garçons

Vous avez souligné les efforts réalisés pour promouvoir des femmes à des postes de responsabilité, notamment dans le domaine politique. Quelles sont les inégalités les plus flagrantes qu’une grande majorité de femmes subissent ?

Selon moi, la plus grande inégalité que subissent les femmes est la non-reconnaissance de leur travail. L’économie de la RDC est tenue depuis une quarantaine d’années par les femmes. Ce sont elles qui font le petit commerce, qui vendent le pain, les légumes, le poisson, qui tiennent les malewa (restaurants populaires en langue lingala)… Il y a aussi des femmes d’affaires, de grandes commerçantes qui brassent beaucoup d’argent. C’est grâce à elles que les enfants font des études. Ces femmes représentent une puissance économique. Mais comme la majorité d’entre elles travaillent dans l’informel, leur travail n’est pas reconnu et la richesse qu’elles produisent n’est pas mesurée avec précision et maîtrisée.

La plus grande inégalité à l’égard des femmes est la non-reconnaissance de leur travail.

Le code de la famille de 1987 a été revisité en juillet 2016. Quelles améliorations en matière d’égalité homme/femme, ce nouveau code a-t-il réalisées ?

Le code de 2016 a introduit beaucoup d’améliorations. Ainsi la femme n’a plus besoin de l’autorisation maritale pour travailler et voyager. Alors qu’auparavant seul l’adultère de la femme était sanctionné, désormais la femme peut porter plainte en cas d’adultère de son mari et obtenir le divorce. La fidélité et le respect sont réciproques. Le mariage des mineurs est interdit, même si un enfant a été émancipé et l’âge de mariage fixé à 18 ans est le même pour la fille et le garçon. Même si l’homme reste le chef du ménage, la gestion du ménage doit se faire de manière concertée entre les deux époux… Le mariage civil est obligatoire. Je me bats pour sa gratuité car il protège la femme et l’enfant. Il y a trois mariages en RDC : le mariage coutumier, le mariage civil, et le mariage religieux. On encourage le mariage civil. D’autres mesures concernent le lieu d’habitation du ménage.

Le code de 2016 a introduit beaucoup d’améliorations. Ainsi la femme n’a plus besoin de l’autorisation maritale pour travailler et voyager.

La lutte contre les violences faites aux femmes fait partie de vos prérogatives. Quelle est la situation actuelle ? Quelles actions menez-vous pour endiguer le problème ?

Les violences faites aux femmes ont plusieurs causes, notamment la guerre, mais aussi la culture patriarcale. Car ces violences ne se limitent pas aux viols. Elles incluent les discriminations de toutes sortes, les coups, les violences verbales, le harcèlement, la prostitution enfantine… qui relèvent des mentalités. Lutter contre ces violences est un travail de longue haleine aussi bien en direction des hommes que des femmes car celles-ci acceptent ces discriminations au prétexte qu’elles ont toujours existé.

Les violences faites aux femmes ont plusieurs causes, notamment la guerre, mais aussi la culture patriarcale.

Toutefois, les choses bougent. Les femmes ont de plus en plus un pouvoir financier que les hommes acceptent. Le couple présidentiel joue un grand rôle dans ces évolutions, car il présente une image de la famille complice et du couple modèle, qui est dans une relation harmonieuse.  Le Président Tshisekedi reconnaît la valeur des femmes.

Y-a-t-il une grande différence entre la femme en milieu rural et celle en milieu urbain ?

Les femmes en milieu rural n’ont pas les mêmes préoccupations et la même vision de l’émancipation des femmes que celles des villes. Mais les choses commencent à changer. Celles qui travaillent, veulent de plus en plus garder l’argent qu’elles gagnent. Mais il y a toujours l’influence de l’Église.

L’inceste est-il un phénomène important ?

L’inceste est lié au viol. Ce phénomène existe, mais c’est difficile de le dénoncer. Les familles se taisent. Cependant, avec la loi sur les violences et le viol, qui est très ferme, les deux personnes en conflit ne peuvent pas s’arranger pour trouver un terrain d’entente. La condamnation est automatique. Il n’y a pas de possibilité d’indemnisation. Des militaires, même des officiers, auteurs de viols et de violences, ont été condamnés.

Avec la loi sur les violences et le viol, qui est très ferme, les deux personnes en conflit ne peuvent pas s’arranger pour trouver un terrain d’entente. La condamnation est automatique.

Vous venez de la société civile, qui lutte pour l’égalité homme/femme. Y-a-t-il une différence entre ce que propose la société civile et ce que fait le Ministère ?

La différence entre nous et la société civile est que le Ministère a le pouvoir de faire appliquer les choses, de les transformer en lois et en activités. Pour exemple, nous avons des centres intégrés de services multisectoriels (CISM), qui englobent l’accompagnement juridique, la santé, l’encadrement psychologique et une maternité. Il y en a dans toutes les provinces et, à Kinshasa, nous venons d’ouvrir un nouveau CISM.

Quels rapports le ministère entretient-il avec la société civile ?

Notre ministère a beaucoup d’interactions avec la société civile. Il y a des synergies et des complémentarités entre nous. Nous nous complétons. Pour porter la voix de la femme et des plaidoyers, nous avons besoin de la société civile. Nous ne pouvons pas agir seuls. La RDC a été un fer de lance pour le Protocole de Maputo. Nous avons fait un plaidoyer pour que le Tchad rejoigne ce Protocole.

Notre ministère a beaucoup d’interactions avec la société civile. Il y a des synergies et des complémentarités entre nous.

Le budget octroyé au ministère du Genre, de la famille et de l’enfant est très faible, environ 1% du budget national. Vous devez donc vous tourner vers des partenaires extérieurs pour financer certaines actions. Comment fonctionnez-vous avec eux ?

Dès que j’ai pris mes fonctions, j’ai expliqué à nos partenaires ma vision et je les ai invités à s’impliquer par rapport à cette vision. Je leur ai également dit que les actions du ministère ne se cantonneraient pas aux violences sexuelles, car il y a beaucoup d’autres problèmes. Je veux travailler sur toutes les formes de discriminations dont sont victimes les femmes. Or ces discriminations viennent des familles. Il faut définir ce qu’est la famille congolaise aujourd’hui.

Je veux travailler sur toutes les formes de discriminations dont sont victimes les femmes. Or ces discriminations viennent des familles

Le phénomène des enfants de la rue relève-t-il du Ministère du Genre, de la famille et de l’enfant ?

Le Ministère du Genre, de la famille et de l’enfant est chargée de définir une politique globale et la législation concernant les enfants, mais la prise en charge des enfants de la rue  et des orphelinats revient au ministère des Affaires sociales.

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