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samedi 5 décembre 2020
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RDC. Duma Di Bula : « La langue lingala est immensément riche »

Né en RDC, ancien journaliste de la Voix du Zaïre et de RFI et installé en France depuis 1977, Duma Di Bula Gampoko est l’auteur du « Dictionnaire étymologique lingala-français français-lingala », paru aux éditions l’Harmattan, à Paris. Il a également initié plusieurs projets destinés à valoriser les richesses des principales langues congolaises.

Propos recueillis pour Makanisi par Arthur Malu-Malu.  

Makanisi : comment l’idée d’écrire ce dictionnaire a-t-elle germé ?

Duma Di Bula Gampoko @DR

Duma Di Bula Gampoko : un ami congolais, Kawata Ashem, avait écrit Bago, un dictionnaire lingala. Malheureusement, il est décédé tôt, en 2004, peu de temps après la parution de son ouvrage. C’était un travail bien fait, mais inachevé, vu les ambitions de cet érudit qui avait créé un laboratoire de langues. Il avait écrit plusieurs dictionnaires très fouillés qui auraient pu être plus que de simples alignements de mots avec des traductions. Je voulais, en quelque sorte, devenir le continuateur de cette œuvre, en écrivant un dictionnaire étymologique, pour essayer notamment d’établir le lien entre des verbes et des mots lingala. La plupart des substantifs viennent des verbes. C’est ainsi que j’ai commencé mes recherches. Mais pour y arriver, je devais bien connaître la grammaire lingala. J’ai parcouru des archives. J’ai lu le livre écrit par le père Egide De Boeck et paru en 1904 sur le lingala de Makanza.

Quelle est la méthodologie que vous avez utilisée ? 

J’ai travaillé seul, entre 2003 et 2019. Le livre est sorti en décembre dernier. Je me suis notamment appuyé sur le travail du père Egide de Boeck, mais aussi sur celui des frères de Bondo, dans l’ex-Province Orientale (nord-est de la RDC). Je voulais comprendre le lingala originel, celui de Makanza. Le lingala de Kinshasa n’est pas la langue pure. Le lingala pur est celui de Makanza, autrefois connu sous le nom de Nouvelle Anvers, qui se trouve dans la province de l’Equateur, dans son ancienne configuration. Le lingala est parti de là pour se diffuser ailleurs sur le territoire national et à l’étranger.

« Je me suis notamment appuyé sur le travail du père Egide de Boeck, mais aussi sur celui des frères de Bondo, dans l’ex-Province Orientale (nord-est de la RDC) »

La tradition orale étant répandue dans cette région, l’accès aux archives a dû être difficile…

Nous faisons souvent les choses de manière superficielle. Nous allons rarement dans la profondeur des choses. Nous pouvons connaître nos langues. Personnellement, je ne suis pas originaire de l’ex-province de l’Equateur, d’où le lingala est parti. Je suis originaire du Kongo-Central, mais je me suis lancé le défi d’étudier le lingala pour mieux le comprendre. Après avoir étudié le lingala à partir d’ouvrages existants – je n’ai pas seulement lu les travaux du père de Boeck, des frères de Bondo et de Kawata Ashem -, j’ai considéré que je pouvais me lancer. Après avoir lu et compris 50 contes en lingala pur, en lingala de Makanza, je me suis dit que je connais un peu le lingala. Aujourd’hui, je suis en mesure de donner l’origine de certains mots. Pour cerner toutes ces choses là, il faut commencer par saisir la structure de la langue, comment les substantifs sont générés par des verbes que nous n’avons pas forcément l’habitude d’utiliser.

« Le lingala de Kinshasa est fortement influencé par le kikongo »

A quelles langues le lingala a-t-il beaucoup emprunté ?

Le lingala s’est pratiqué dans une région de forêts vierges. C’est peut être pour cette raison que cette langue a gardé toute son authenticité, loin des influences étrangères, contrairement au kikongo, par exemple, qui, dès le XVème siècle, a emprunté des mots d’origine portugaise comme nela, sapatu… Le lingala, lui, est resté assez pur, s’enrichissant sans doute uniquement des langues bantoues environnantes comme le sango de la RCA. Bien sûr que le lingala a puisé des mots extérieurs, mais essentiellement des mots bantous. Quant au lingala de Kinshasa, il faut reconnaître qu’il est fortement influencé par le kikongo. Les mots comme kitambala, kikoso, kisengele, kidiba, kodunda, etc. ne sont-ils pas influencés par le kikongo dans la manière de les prononcer. Voilà un champ intéressant pour des études à mener.

« La grammaire lingala n’a rien à envier à la grammaire française (…). Ceux qui prétendent que le lingala est pauvre ne le connaissent pas. »

Le lingala est considéré comme une langue pauvre…

Je pensais la même chose. On dit souvent que le lingala est pauvre. J’ai souvent entendu cette idée reçue qui ne repose sur rien. Personnellement, je pensais, au départ, que le kikongo était plus riche que le lingala. En réalité, ce jugement hâtif est fait si on ne tient compte que du lingala de Kinshasa. Le lingala de Kinshasa est une langue populaire. Mais le lingala, le bon, le vrai, le pur, n’est pas du tout une langue pauvre. Sa grammaire est d’une richesse incommensurable. Je dirais même que sa grammaire n’a strictement rien à envier à la grammaire française. La grammaire lingala n’a rien à envier à la grammaire latine, à la grammaire grecque… J’ai eu la chance de faire du latin et du grec quand j’étais aux études. Je connais assez bien ces grammaires. Il faut connaître le lingala pour mesurer l’étendue de sa richesse. Ceux qui prétendent que le lingala est pauvre ne le connaissent pas.

Qu’est-ce que votre ouvrage apporte sur le plan de la connaissance de la langue lingala ?

La vraie signification, le sens originel, l’étymologie d’un certain nombre de mots. Le mot mokonzi, par exemple, est communément traduit en français par chef. Mais ce mot veut dire beaucoup plus que ça. Il suffit d’aller dans le fond des choses pour découvrir que ce mot dérive du verbe kokonza, qui signifie diriger, protéger, préserver, etc. Le premier sens du verbe kokonza est préserver, protéger. De ce verbe sont issus des mots comme ekonzo (épargne), nkonzo (protection, grâce), likonzi (poteau qui soutient une charge, un édifice, un pilier, etc.). Donc un mokonzi est une personne qui doit protéger les autres. Ce n‘est pas seulement la personne qui commande aveuglément les autres.

La langue lingala a ses trésors que nous devons découvrir pour faire avancer nos cultures. Elle est immensément riche. Nous pourrions ainsi faire de l’éducation politique, de l’éducation civique dans nos langues…

« La langue lingala a ses trésors que nous devons découvrir pour faire avancer nos cultures. »

Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées pour écrire ce dictionnaire ?

Bien évidemment, les sources ne sont pas faciles d’accès. La tentation est forte de faire du copier-coller lorsqu’on veut écrire un dictionnaire lingala, au détriment d’un véritable travail de recherche. C’est la raison pour laquelle, comme j’ai affronté tôt ces difficultés, j’ai décidé de créer une association qui s’appelle Yikaloba – ce qui signifie mettre bout à bout, enrichir la langue. Cette association a vocation à contribuer à l’enrichissement de nos langues. Il n’y a pas que le lingala. Il s’agit, pour nous, de viser la maîtrise, par les populations, des principales langues congolaises, africaines…

« Un dictionnaire en tshiluba est également en projet. Nous voulons maîtriser toutes nos principales langues. »

Avez-vous un projet d’écriture des dictionnaires dans les trois autres langues dites nationales en RDC, à savoir le swahili, le tshiluba et le kikongo ya l’Etat ? 

J’ai un projet dans ce sens. Le lingala n’est qu’un début. A l’heure qu’il est, il y a un membre de Yikaloba qui travaille sur un dictionnaire en kikongo ya l’Etat, un autre prépare un dictionnaire en swahili. Pour le swahili, je dois avouer qu’il y a un large éventail d’écrits dans cette langue dont l’usage est répandu en Afrique de l’Est. Un dictionnaire en tshiluba est également en projet. Nous voulons maîtriser toutes nos principales langues. Ce n’est pas un travail facile.

« Toutes ces langues bantoues que nous parlons ont une base grammaticale commune »

Toutes ces langues bantoues que nous parlons ont une base grammaticale commune. Quand on connaît la grammaire lingala, la grammaire kikongo, la grammaire tshiluba ou la grammaire swahili, le reste coule de source. Toutes ces langues comportent des préfixes et des suffixes qui s’accolent aux verbes. Il nous appartient de connaître ces verbes et les liens qui existent entre eux. Nous devons arriver à connaître ces formes verbales et à faire la distinction entre la forme active, la forme passive, la forme applicative, la forme causative, la forme réversive, la forme stativeJe ne m’attends pas à ce que tous les Congolais se familiarisent avec ces formes. Je m’attends, en revanche, à ce qu’il y ait des cellules de Congolais qui puissent les maîtriser. Nous voulons former des spécialistes. Tout le monde ne peut pas être spécialiste. Il faut que ces cellules existent et fassent œuvre utile.

Devrait-on accorder plus de place aux langues locales dans les programmes scolaires ?

J’ai eu la chance de naître en 1947 et d’avoir étudié à l’époque coloniale. Je suis issu du groupe ethnique yombe. J’ai étudié le kiyombe pendant 6 ans. J’ai même appris le calcul en kiyombe. Les Congolais étudiaient d’abord dans leurs propres langues. C’était ainsi partout dans le pays. J’ai commencé à apprendre le français en deuxième année primaire. En apprenant d’abord nos langues, nous pouvons plus facilement apprendre d’autres langues.

A quel public est destiné votre ouvrage ?

C’est un travail qui ne fait que commencer. Je voudrais que tous les trois ans, cet ouvrage soit mis à jour. Dans cette première version, nous avons 12 000 mots. Demain, nous aurons une version enrichie, avec beaucoup plus de mots et des illustrations. Notre ambition est de faire ce que Larousse fait. Bien évidemment, nous n’allons pas faire paraître une nouvelle édition chaque année, mais nous nous attellerons à réactualiser l’ouvrage tous les trois ans. Nous ferons la même chose pour toutes les autres langues nationales congolaises. Ce dictionnaire de plus de 740 pages, paru chez l’Harmattan, à Paris, est destiné prioritairement aux Congolais, où qu’ils soient.

« Je voudrais que tous les trois ans, cet ouvrage soit mis à jour. »

Est-ce en vente à Kinshasa et ailleurs en RDC ?

Je ne sais pas si l’ouvrage est disponible à Kinshasa où l’éditeur est déjà présent. J’irai sur place moi-même, avec l’association Yikaloba, dans le cadre d’une exposition culturelle et de la présentation de nos ouvrages. Nous avons, en outre, écrit un livre sur la grammaire lingala qui sera publié bientôt.

  • Auteur : Duma Di Bula Gampoko
  • Titre : Dictionnaire étymologique lingala-français français-lingala Yikaloba,  
  • Editions : l’Harmattan-Paris
  • Collection : Études africaines – langue
  • 744 pages
  • Date de Parution : décembre 2019.
  • Prix : 55 euros
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