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mardi 4 août 2020
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RDC-Grands Lacs : Relier les lacs de la région pour se développer ?

La construction d’un long canal navigable qui relierait le lac Victoria au lac Malawi avant de se jeter dans l’océan Indien est à l’étude. La réalisation d’un tel projet de grande envergure doperait les économies de la région.   

Pourquoi ne pas relier les lacs de la région des grands lacs dans le cadre d’un vaste projet dénommé « canal frontalier du rift africain », en vue d’ouvrir un couloir navigable jusqu’à l’océan Indien ?  La question trotte dans la tête de José Mulenda depuis des décennies. Cet ancien proche collaborateur du défunt ministre congolais Gérard Kamanda Wa Kamanda révèle que l’idée de ce projet a germé dans son esprit après plusieurs voyages effectués dans la région. Le futur canal partirait du lac Victoria, via les lacs Albert, Edouard, Kivu, Tanganyika et coulerait plus au sud, jusqu’à l’océan Indien, en passant par le lac Malawi.

« Un projet générateur d’emplois »

Il s’agirait, pour ce diplômé en droit de l’université Jean Monnet –  Saint-Etienne (France), d’œuvrer au renforcement et à l’imbrication des économies des pays de la région qui, pour certains, sont englués dans des conflits récurrents depuis plusieurs années. Ces conflits sont, pour l’essentiel, imputables à la pauvreté ambiante et, dans une moindre mesure, à des oppositions ethniques.

« C’est une révolution. Ce projet, qui pourrait générer deux millions d’emplois, changera la face de la région. De grands navires pourront ainsi accoster au large du lac Albert. En somme, c’est un plan de redressement économique jamais réalisé dans la région qui se transformera en un important marché pour l’Afrique et le monde », explique José Mulenda, président du Comité de soutien et de plaidoyer pour la région des grands lacs africains (CSP-REGLA) qui est constitué d’associations et de personnalités. Mulenda note tout de même que certains de ces lacs sont déjà interconnectés et requerraient, par endroits, de simples travaux d’aménagement, pour respecter certaines normes.

« 70 milliards d’euros pour la construction »

Même si les études de faisabilité n’ont pas encore été réalisées par un cabinet spécialisé, José Mulenda estime à environ 70 milliards d’euros le coût des travaux de construction de ce canal. Ce chiffre colossal est le résultat d’une série de simulations effectuées par un ingénieur membre du CSP-REGLA, qui s’est inspiré du canal Seine-Nord Europe, tout en intégrant, dans ses calculs, des données chiffrées relatives aux pays africains concernés par ce projet. Ainsi les différences, les similitudes et les particularités des deux plans ont été prises en compte.

Le canal Seine-Nord Europe reliera la Seine au réseau fluvial du nord de l’Europe. Les autorités françaises estiment que ce canal bénéficiera à tous les grands ports maritimes et fluviaux et constituera un levier de développement économique pour la moitié nord de la France. Les Hauts-de-France, la région du nord de la France directement affectée par ce couloir navigable, table sur une création de 35 000 emplois liés à ce projet dans les années à venir.

Le coût de la construction de ce canal considéré comme stratégique est estimé à 5 milliards d’euros. L’Union européenne participera à hauteur de 2 milliards d’euros, dans le cadre du mécanisme pour l’interconnexion en Europe (MIE). L’Etat français s’est engagé à mobiliser 1,1 milliard d’euros. Et le reste du financement viendra des collectivités locales. Le début des travaux de construction est prévu en 2022 pour une mise en service en 2028. A l’inverse, la date du premier coup de pioche pour la construction de son pendant des grands lacs n’est pas encore connue.

« A la différence du canal Seine – Nord Europe… »

L’équation se présente différemment dans la région des grands lacs où il serait irréaliste de tabler sur un financement massif de l’Union africaine. José Mulenda, qui réside à Saint-Etienne (France), pense, quant à lui, que la répartition des coûts serait une option à ne pas écarter. « 70 milliards d’euros ? Oui, c’est une somme importante. La question du financement est une question délicate. Mais l’idée est de faire en sorte que le fardeau soit partagé par les différents pays qui bénéficieront des retombées de ce projet. C’est un projet à la fois politique et économique. Nous pensons que les Etats, avec leurs partenaires traditionnels, peuvent arriver à trouver des financements. Et nous, de notre côté, nous voulons en quelque sorte avoir le feu vert des Etats avant d’aller chercher des fonds auprès des organismes spécialisés », explique-t-il.

Le premier tour de table n’a pas encore eu lieu. S’achemine-t-on vers un partenariat public-privé ? Question prématurée. Il n’empêche, des investisseurs chinois, allemands et autres ont d’ores et déjà manifesté leur intérêt. La Banque mondiale et la Banque africaine de développement ne sont pas en reste. Ces institutions ont envoyé des signaux positifs et… attendent.

« Avoir le feu vert de tous les pays concernés »

Reste que le creusement de cette longue voie navigable qui redessinera la carte hydrographique de la région requiert l’approbation de tous les pays concernés. Il serait dès lors indiqué que le projet bénéficie de l’adhésion des Etats et des populations concernés. Les autorités de la République démocratique du Congo (RDC) se montrent ouvertes à cette initiative, même si, à ce stade, leurs intentions apparentes ne sont pas encore gravées dans le marbre d’un accord. De nombreux Congolais croient également au bien-fondé de ce gigantesque projet qui devrait mobiliser des compétences de haut niveau aussi bien dans la région que dans le reste du monde, d’autant qu’il s’agit d’une initiative à fort potentiel de création d’emplois, dans un contexte où le chômage frappe de plein fouet l’écrasante majorité des diplômés d’université, lesquels se rabattent sur des métiers informels mal payés.

Rien ne permet toutefois de préjuger de la réaction des autres capitales (Kampala, Kigali, Bujumbura, Dar-Es-Salaam, Lusaka, Maputo, Lilongwe, etc.). Il n’est pas sûr que dès la divulgation de tous les détails liés au futur canal, l’enthousiasme autour de ce projet soit à son comble, dans une région où la méfiance ne s’est pas encore dissipée entre des peuples qui connaissent des conflits de différentes formes et de longues périodes d’insécurité générés, voire exacerbés, par le génocide rwandais de 1994, qui a fait environ 800 000 morts.

« La méfiance ne s’est pas dissipée »

Si les relations entre Kigali et Kinshasa semblent se réchauffer, au plus haut niveau, depuis l’investiture, en janvier 2019, de Félix Tshisekedi, à l’issue d’une élection présidentielle émaillée d’incidents, il n’en demeure pas moins que les Congolais, sans doute dans leur écrasante majorité, se méfient du Rwanda. Sous l’impulsion de Paul Kagame (au pouvoir depuis 1994), l’armée rwandaise est intervenue sur le sol congolais. Kigali a également soutenu financièrement et militairement des mouvements rebelles opérant dans l’est de la RDC. Le CSP-REGLA aura fort à faire pour changer la perception des Congolais dubitatifs.

Si le ressentiment éprouvé par les populations congolaises vis-à-vis de l’Ouganda n’a pas disparu, il semble toutefois que l’attitude de Yoweri Museveni, le président ougandais, qui s’est, lui aussi, immiscé, plus d’une fois, dans les affaires congolaises, soit mieux tolérée dans les principales villes congolaises que celle de son homologue rwandais.

La RDC et l’Ouganda ne sont pas les meilleurs voisins du monde. Pour preuve, les deux pays sont en procès devant la Cour internationale de justice (CIJ) qui siège à La Haye. Dans un arrêt rendu en 2005, le principal organe judiciaire de l’ONU, chargé de régler les différends qui lui sont soumis par les Etats, a tranché en faveur de la RDC. L’Ouganda devait payer des réparations à son voisin de l’ouest pour ses activités militaires accompagnées de pillages en territoire congolais. La RDC réclamait jusqu’à 10 milliards de dollars. Les deux parties n’ont pas trouvé un terrain d’entente sur cet aspect. Mais les audiences consacrées à la question des réparations, initialement prévues du 18 au 22 novembre 2019, ont été reportées sine die.

Malgré toutes ces incertitudes, José Mulenda, qui se veut résolument optimiste, ne se décourage pas : il multiplie les voyages et les contacts, avec une seule idée en tête : la réalisation de ce que des analystes considèrent comme l’un des plus grands projets d’infrastructures de ce début de siècle dans la région.

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