RDC. L’art de l’éloquence au féminin

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Les candidates retenues, une coach et Nelly Tshela lors de la sixième édition du Concours féminin d'éloquence à Lubumbashi. ©Concours-eloquence

Juriste et agrégée en langue française, Nelly Tshela Mutay est à l’origine du Concours féminin d’éloquence dont la 8ème édition se tiendra en mars 2026, à Lubumbashi, le chef-lieu du Haut-Katanga. Elle est également fondatrice de l’Académie d’Art Oratoire et Leadership, qui s’adresse à tout type de public. 

L’idée de créer un concours d’éloquence destiné à des lycéennes de 13 à 17 ans. est partie du constat de la difficulté pour ces jeunes filles de prendre la parole en public. Et du besoin de pallier le manque de formation à l’art de la rhétorique dans l’enseignement secondaire congolais. Loin de se limiter à l’expression orale, ce concours va bien au-delà de sa dimension rhétorique. Outre apprendre à lire, s’informer, réfléchir, concevoir, développer et exprimer une idée, ce sont aussi l’apprentissage et l’acceptation du débat contradictoire et de la tolérance ainsi que la liberté de parole qui sont en jeu.

Propos recueillis par Muriel Devey Malu-Malu

Makanisi : Quel est votre parcours ?

Nelly Tshela Mutay

Nelly Tshela Mutay : Je suis juriste, diplômée en droit de l‘Université de Kinshasa. J’ai obtenu une licence en didactique des langues à l’Université de Grenoble et décroché une agrégation en langue française à l’Université Pédagogique nationale, pour être qualifiée et pouvoir enseigner. Puis j’ai suivi des formations en leadership vertueux.

Je travaille dans un cabinet d’avocats. Je suis également consultante et auteure. J’ai écrit des ouvrages sur l’art oratoire, le leadership et le développement personnel. Telles sont mes spécialités. J’ai voulu apprendre l’art oratoire pour le transmettre à mes élèves filles. Par la suite, j’ai organisé un concours d’éloquence spécifique pour les jeunes filles. Je suis aussi fondatrice et présidente de l’Académie d’Art Oratoire et Leadership.

Quelles raisons vous ont amenée à créer ce concours féminin ?

J’ai créé le concours féminin d’éloquence, en 2018. En tant que professeur de français, j’avais constaté que mes élèves filles avaient du mal à s’exprimer en public. Je me suis rappelée que moi-même, quand j’étais au lycée, j’avais du mal à parler. Beaucoup d’autres jeunes filles de ma classe étaient aussi intimidées pour prendre la parole en public, alors que les garçons, eux, se débrouillaient mieux à l’oral. Cela vient peut-être des stéréotypes accolés à chaque sexe. Devant ce problème, il m’a paru important de développer l’art oratoire chez les jeunes filles.  

J’ai créé le concours féminin d’éloquence, en 2018. En tant que professeur de français, j’avais constaté que mes élèves filles avaient du mal à s’exprimer en public.

Pour ne pas limiter mon enseignement aux élèves de ma classe et donner la possibilité à davantage de jeunes filles de s’exercer à l’art oratoire, j’ai créé un concours féminin d’éloquence, Après la première édition, qui a connu un grand succès, tout le monde m’a encouragée à en organiser une deuxième. Même les parents des jeunes filles voulaient se former à l’art oratoire.

Que vise le concours féminin d’éloquence ?

Le concours féminin d’éloquence vise à donner à des lycéennes les outils de base pour concevoir, agencer et exprimer une idée. Il va plus loin qu’apprendre à s’exprimer en public.

Un bon orateur est d’abord un bon lecteur. Pour cela, nous organisons un club de lecture d’avril à novembre, pendant lequel les jeunes filles doivent lire 5 livres, généralement des romans, qu’elles présenteront en fin d’apprentissage. Elles peuvent emprunter ces livres dans notre bibliothèque ou les acheter. En plus de résumer un livre, elles doivent répondre à des questions auxquelles elles ne s’attendent pas, ce qui nous permet d’évaluer leur sens de la répartie. Tout cela nécessite donc d’être une bonne lectrice. Par la lecture, ces jeunes filles enrichissent leur vocabulaire, améliorent leur orthographe, apprennent à se concentrer et à développer leur esprit critique. On leur demande, en effet, quelle autre fin elles pourraient imaginer. Cette question les intrigue souvent. On les invite aussi à consulter le dictionnaire pour comprendre le sens des mots qu’elles utilisent et à s’exprimer par la gestuelle,

Le concours féminin d’éloquence vise à donner à des lycéennes les outils de base pour concevoir, agencer et exprimer une idée.  Il va plus loin qu’apprendre à s’exprimer en public.

Quelles étapes précèdent la tenue du concours ?

La première étape, en avril, est l’annonce du concours via les réseaux sociaux ou les medias. On informe également les responsables des écoles secondaires de Lubumbashi. Le concours étant connu, la majorité des écoles sont représentées. Participer au concours est une fierté pour chaque établissement. Ce sont les parents qui doivent inscrire leur enfant au concours.

L’étape suivante porte sur l’organisation des clubs de lecture dont j’ai parlé plus haut, et la constitution du jury dont je ne suis pas membre. Le thème du concours est annoncé en novembre. La première audition se tient en décembre et la seconde en janvier. La sélection des candidates qui seront retenues pour la finale a lieu en février et le concours se tient la première semaine de mars, en marge de la journée de la femme.

Chaque candidate aura six minutes pour prononcer son discours et deux minutes pour écouter et répondre à la question que lui posera un membre du jury.

Comment se fait la sélection des candidates pour l’étape finale ?

Une fois le sujet défini, on propose aux jeunes filles de s’inscrire au concours. Toutes sont potentiellement candidates. Après avoir lu et présenté 5 livres, elles ont acquis de l’expérience et sont généralement aptes à concourir. Mais ce sont elles qui décideront ou non de se présenter au concours. C’est un engagement.

Nous sélectionnons douze candidates pour participer à la finale. Chacune aura six minutes pour prononcer son discours et deux minutes pour écouter et répondre à la question que lui posera un membre du jury. Le jury est composé de 5 personnes, hommes et femmes. Il n’y a qu’une seule question par candidate. Toutes les candidates reçoivent un prix, mais les trois premières ont un prix spécial, composé d’un ordinateur, d’une tablette et d’un exemplaire de la plus récente édition du dictionnaire Larousse.

Quelles sont les difficultés rencontrées pendant la préparation au concours ?

Les candidates doivent se débrouiller toutes seules. Elles ont acquis la capacité de rechercher et de sélectionner les sources. Pour certains sujets comme l’environnement, qui est un thème polysémique, elles doivent choisir un angle. Si le thème est difficile, des séances avec des conférenciers sont organisées pour aider les candidates à comprendre et à défricher le sujet. Cette année, j’ai proposé aux professeurs de français de les former aux recherches sur Internet et à la critique des sources. Il faut outiller les jeunes pour la vie. Il faut former l’élite de demain. Des élèves que l’on a formées excellent aujourd’hui à l’université. Elles deviennent des pionnières et des leaders dans leur faculté.

Quels ont été les thèmes des premières éditions ?

Nous avons déjà organisé sept éditions. Nous ne traitons pas de sujets politiques, mais plutôt de questions de société. Les thèmes choisis doivent faire réfléchir sur les grands sujets d’aujourd’hui, favoriser une ouverture sur le monde, faire avancer la société, amener à proposer des solutions, développer la tolérance et l’empathie. Les thèmes des précédentes éditions ont porté sur l’environnement, les défis des jeunes au XXIè siècle, l’éducation au développement durable, l’Intelligence Artificielle, le leadership, la résolution 2250 de l’ONU sur le rôle de la jeunesse dans la résolution des conflits et la recherche de la paix, et quelles solutions concrètes pour sauver la planète. Le thème de la 8ème  édition qui se tiendra en mars 2026 sera : « Quel regard je porte sur les personnes avec handicap ». 

Les thèmes choisis doivent faire réfléchir sur les grands sujets d’aujourd’hui, favoriser une ouverture sur le monde, faire avancer la société, amener à proposer des solutions, développer la tolérance et l’empathie.

Art oratoire et lecture sont liés. Peut-on dire aussi qu’« il n’y a pas de rhétorique sans la maîtrise de l’écrit »

L’oral commence par l’écrit car écrire permet de réfléchir. La réflexion est un problème en RDC, car, même à l’université, c’est toujours la mémorisation qui est valorisée. On est habitué à reproduire ce que l’autre a dit. Or la réflexion est nécessaire. Pendant le coaching, on pose des questions aux jeunes filles.  On leur demande d’expliciter et d’argumenter ce qu’elles énoncent, d’avoir du recul par rapport aux informations qu’elles collectent, d’être critiques, de ne pas faire du copier-coller. Apprendre à questionner, à structurer sa pensée et  à faire un plan fait partie de la formation qu’on leur dispense.

La réflexion est un problème en RDC, car, même à l’université, c’est toujours la mémorisation qui est valorisée. On est habitué à reproduire ce que l’autre a dit. Or la réflexion est nécessaire.

Quelles sont les principales difficultés que les jeunes filles rencontrent ?

La rhétorique est l’art d’argumenter, de convaincre. La technique oratoire, la gestuelle, le ton utilisé vont dépendre de l’intention de l’oratrice ou de l’orateur. Veulent-elles convaincre, sensibiliser, décrire, dénoncer ou informer ? Nous leur expliquons cela. L’enjeu de la prise de parole en public n’est pas de parler mais de bien construire son discours, de faire des liens entre toutes les parties et de captiver l’attention du public jusqu’au bout.

La plus grande faiblesse que j’ai pu noter parmi les élèves est la difficulté à questionner, à réfléchir. C’était surtout le cas lors des premières éditions. Par la suite, grâce aux clubs de lecture qu’on a introduits à partir de la 3ème édition, les nouvelles candidates ont appris à s’exprimer et ont acquis un esprit critique. L’esprit de compétition les oblige aussi à fournir des efforts pour être à la hauteur. Parler en public est une autre difficulté. On apprend aux jeunes filles à ne pas lire un discours, mais à jeter un coup d’oeil sur leur texte tout en regardant le public.

Les membres du jury sont des professionnels, qui ne connaissent par les candidates  pour garantir leur objectivité.

Qui sont les coachs et les membres du jury ?

Parmi nos coachs, il y a deux avocats, d’anciennes participantes aux premières éditions du concours féminin d’éloquence qui sont à l’université et qui viennent de manière bénévole. Les membres du jury sont des professionnels, qui ne connaissent par les candidates pour garantir leur objectivité.  Il y a aussi des professeurs de français dont une a eu une formation en art oratoire. Les coachs utilisent tous les supports dans leur enseignement : matériels didactiques, sous forme de vidéos, de manuels et de livrets.

À qui s’adresse l’Académie d’art oratoire & Leadership que vous avez fondée ?

J’ai créé l’Académie d’Art oratoire et Leadership, en novembre 2023. C’est un établissement d’utilité publique qui forme tout type de personne, homme ou femme, jeunes ou adultes  et quel que soit leur lieu d’habitation, à l’art oratoire et au leadership. Les séances de formation se déroulent en présentiel et en ligne.

Tout le monde vient à l’Académie, aussi bien des cadres d’entreprises et notamment de la banque, que des femmes juges. On commence les activités à 12 h, qui correspond à la pause du déjeuner. On a aussi des formations individuelles, qui sont plus chères, ainsi que des masterclass une fois par mois. On a publié un catalogue pour informer sur nos activités.  Il n’y a pas de concours mais seulement des modules avec plusieurs exercices sur différentes thématiques. On présente aussi des vidéos didactiques pour permettre aux stagiaires à mieux visualiser la posture et la manière d’argumenter.  Dans le cas des formations collectives, les exercices portent sur des sujets de société. Pour les formations individuelles, on adapte les sujets aux besoins du client.