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dimanche 25 février 2024
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RDC. Le professeur Mpoyi Kamulayi tire des leçons des récentes élections

Les élections présidentielle, législatives (nationales et provinciales) et locales se sont tenues à partir du 20 décembre en République démocratique du Congo. Félix Tshisekedi a été déclaré vainqueur de l’élection présidentielle, sur la base des chiffres provisoires publiés par la Commission électorale nationale indépendante (Ceni). Le président sortant a réalisé un score de 73,34 %. Certains de ses adversaires ont appelé à l’annulation du scrutin, au motif qu’il a été émaillée d’irrégularités. Les résultats des autres élections se font attendre.

Mpoyi Kamulayi, professeur de droit financier à l’université de Kinshasa et fin observateur de la scène politique congolaise, porte un regard incisif sur le processus électoral, particulièrement sur le mode de scrutin et la classe politique.

Propos recueillis à Kinshasa par Arthur Malu-Malu

Makanisi : Quelle analyse faites-vous des récentes élections en RDC ?

Professeur Mpoyi Kamulayi Lumbala Tshimanyangala : Certains analystes ne voient qu’une chose : la compétition pour la présidence de la République. Pourtant, ces élections ont été organisées à quatre niveaux : la présidentielle, les législatives nationales, les législatives provinciales et les locales. On fait donc fausse route en ne parlant que de la présidentielle. Le problème de ce pays vient précisément de cette erreur d’analyse. Les élections se sont déroulées de manière que l’on sait. Selon que l’on est partisan de tel ou de tel autre candidat, on va s’acharner à vouloir dire que les élections ont été chaotiques ou l’inverse.

La loi prescrit les conditions dans lesquelles les élections doivent se dérouler. Ce n’est pas laissé à l’appréciation discrétionnaire ou souveraine de l’agence qui organise les élections. Or ces élections n’ont pas été organisées conformément à la loi, à commencer par l’heure d’ouverture et celle de clôture de certains bureaux de vote. Le rapport assez détaillé de la mission d’observation de la CENCO et de l’ECC indique qu’il y a eu des problèmes. Des Congolais sont restés parfois pendant de longues heures dans les files d’attente pour remplir leur devoir civique. Le taux de participation officiel est assez faible : un peu plus de 43 %. En d’autres termes, un peu moins de 57 % de la population n’a pas voté. On ne peut pas dire que les Congolais ont voté massivement.

Au vu des résultats, adhérez-vous aux analyses qui insistent sur le partage de l’électorat en deux camps : l’Est et l’Ouest… Le vote de l’Est, si tant est qu’il existe, et celui de l’Ouest, si on s’en tient à cette grille de lecture, seraient-ils si différents ?

Je n’adhère pas à ce schéma. Une campagne de division des Congolais a été entreprise. Le gouverneur du Kasaï Central a même déclaré, pendant la campagne électorale, que Moïse Katumbi était persona non grata dans cette province. Comment peut-on construire une nation si un haut responsable politique affiche une telle attitude ? Comment peut-on accepter cela sans aucune récrimination ? Ces élections ont été organisées d’une manière telle qu’elles nous ont produit un président, car il faut toujours avoir un président. Il a été élu par 32 % de la population en âge de voter. Cela ne donne pas une légitimité suffisante pour rassembler le peuple congolais. Nous avons besoin de cohésion nationale. La première leçon que nous devons tirer de ces consultations est que nous avons du mal à faire de la RDC un pays dans lequel il fait bon vivre pour chaque habitant, Congolais et étrangers confondus.

Dans tout système qui veut renforcer la cohésion nationale, les élections à un tour sont une mauvaise chose.

Quels sont, selon vous, les facteurs déterminants de la victoire de Félix Tshisekedi ?

La campagne de diabolisation de Moïse Katumbi a joué. Dans tout système qui veut renforcer la cohésion nationale, les élections à un tour sont une mauvaise chose. Ce système à un tour a été initié par Joseph Kabila parce qu’il était bien conscient, après l’expérience de 2006 et de 2011, qu’un deuxième tour allait très probablement l’évincer. Avec l’appui de certains juristes, la Constitution a été modifiée en un tour de main pour légitimer en quelque sorte le hold-up électoral de M. Kabila.

Si je comprends bien, vous prônez, pour la présidentielle, le retour à un scrutin à deux tours…

Il suffit d’observer ce qui se passe un peu partout. Dans un régime véritablement parlementaire, le président de la République n’est pas élu au suffrage universel. Il n’est pas élu non plus à la majorité relative.

Depuis l’époque du président Mobutu, la classe politique dessert complètement ce pays.

Quelles sont les forces et les faiblesses de ceux qui, à tort ou à raison, ont été considérés comme les principaux candidats à l’élection présidentielle ?

En tant qu’intellectuel, je me refuse à me laisser entraîner dans ce jeu. Je parle du peuple congolais. J’entends régulièrement dire que nous avons besoin d’un nouveau départ. Depuis l’époque du président Mobutu, la classe politique dessert complètement ce pays. Nous savons tous qu’au 30 juin 1960, le Congo belge était au premier rang des colonies d’Afrique subsaharienne. Aujourd’hui, nous sommes parmi les derniers en termes de PIB par habitant. La RDC est classée parmi les pays les plus pauvres de la planète. C’est une grande honte pour le pays. C’est une contre-performance. Si je devais porter un jugement sur la classe politique, je dirais que tous nos politiciens ont failli.

Existe-t-il une opposition en RDC ? La politique dans ce pays se fait-elle en termes de majorité-opposition ?

En n’ayant pas réussi à se mettre d’accord sur un candidat commun, l’opposition n’a-t-elle pas amenuisé ses chances de succès à la présidentielle ?

Tout d’abord, il ne faut même pas parler d’opposition. Existe-t-il une opposition en RDC ? La politique dans ce pays se fait-elle en termes de majorité-opposition ? Regardez les candidats qui se sont présentés sous la bannière de l’opposition… Le président Tshisekedi ne s’est pas présenté en tant que porte-étendard d’un quelconque parti politique ou d’une quelconque majorité. Cela veut dire qu’en RDC, il n’y a pas d’opposition. Lors de l’élection du président Tshisekedi en décembre 2018, la prétendue majorité parlementaire était composée de mêmes députés qui ont tourné casaque. Lorsqu’on parle de l’opposition congolaise, on fait un mauvais usage de ce terme.

Lire aussi : RDC. les Congolais attendent les résultats des élections.https://www.makanisi.org/rdc-les-congolais-attendent-les-resultats-des-elections/

Quelles sont les grandes différences que vous avez pu déceler dans les programmes économiques des candidats majeurs à l’élection présidentielle ?

Un programme digne de ce nom s’inscrit dans une idéologie. Il doit être articulé sur la base de cette idéologie. Faire des promesses démagogiques n’est pas une idéologie ni un programme de gouvernement. Nous avons entendu les uns et les autres faire des promesses. Nous avons des marchands d’illusions qui prennent ce peuple pour un peuple à qui on peut tout promettre. Ce sont des promesses du style « Je vais faire ceci, je vais cela ». Le peuple se laisse malheureusement prendre à ce jeu. Nous avons besoin de voir émerger une nouvelle classe politique qui apprendra aux Congolais qu’un peuple se développe par son travail.

Les peuples sont presque partout les mêmes. C’est le leader qui inspire le peuple et lui montre la direction dans laquelle il doit s’engager.

Le peuple, qui ne semble pas avoir, selon vous, suffisamment de maturité politique, serait prêt à avaler n’importe quelle promesse de candidat…

Y a-t-il quelque part un peuple qui a une maturité politique ? Le peuple allemand manquait-il de maturité politique lorsqu’il a suivi Adolf Hitler en 1933 ? Les peuples sont presque partout les mêmes. C’est le leader qui inspire le peuple et lui montre la direction dans laquelle il doit s’engager.

Dans quelle mesure le vote ethnique, s’il existe, a pu jouer un rôle dans ce scrutin ?

Je ne sais même pas ce qu’il faut appeler le vote ethnique. Nous sommes dans un régime parlementaire. Dans un tel régime, le président ne gouverne pas. La Constitution de notre pays est claire. Elle a créé quatre institutions, dont le président de la République. Le président nomme un premier ministre issu de la majorité parlementaire. Aujourd’hui, on se félicite et on oublie qu’on doit attendre de connaître la composition de l’Assemblée nationale au sein de laquelle pourrait se dégager une majorité parlementaire. Mais comme il n’y a pas d’idéologies, la majorité parlementaire se fera avec ceux qui sont avec le président élu. C’est pourquoi je suis sceptique. Je pense que la RDC n’est pas encore sortie de l’auberge.

Les foules qui allaient aux meetings de tel ou tel autre candidat étaient plutôt urbaines. Les politiciens connaissent-ils le monde rural ?

Existe-t-il des différences notables entre le vote rural et le vote urbain ?

Les foules qui allaient aux meetings de tel ou tel autre candidat étaient plutôt urbaines. Les politiciens connaissent-ils le monde rural ? Les a-t-on beaucoup vus en milieu rural ? Les masses rurales font partie des laissés-pour-compte.

Les opérations de vote ont, par endroits, été émaillées de dysfonctionnements, de couacs et de problèmes divers. Quelles seraient les mesures à prendre pour éviter la répétition de tous ces désagréments à l’avenir ?

Nous y avons réfléchi depuis longtemps au sein de notre association, le Rassemblement des acteurs de la renaissance du Congo (Rarec). Nous estimons que, depuis son accession à l’indépendance, la RDC ne s’est pas encore donné les moyens de définir les conditions de notre vivre-ensemble. Cela est réalisable à travers la Constitution. Nous avons besoin, en tant que peuple, de nous retrouver en assemblée constituante. Nous devons clairement dire que nous sommes le peuple congolais et définir ce que nous voulons faire de ce pays. Ayant eu le privilège de vivre dans un pays comme les États-Unis, qui sont le microcosme de l’univers, je pense que nous devons commencer par nous accepter et accepter tous ceux qui vivent dans ce pays.

L’adoption du droit du sol qui ferait un Congolais de tout enfant né sur le sol congolais serait une avancée significative dans cette direction.

L’adoption du droit du sol qui ferait un Congolais de tout enfant né sur le sol congolais serait une avancée significative dans cette direction. Nous comprendrons ainsi que toute terre appartient à ceux qui y vivent et à ceux qui veulent continuer à y vivre ensemble. Autre chose : quelle est la pertinence de la mise en avant de l’ethnie ? Il y a eu tellement de mélanges que parfois on se perd un peu. Un enfant né d’un père muluba et d’une mère mukongo est-il muluba ou mukongo ? Les jeunes générations, qui forment environ 70 % de la RDC actuelle, n’ont pas la même perception de l’appartenance à une ethnie ou à un clan. Nombreux sont les natifs de Kinshasa, par exemple, qui restent attachés à leur environnement immédiat. Les appartenances ethniques ou claniques ne signifient pas grand-chose pour eux.

Quelle est la pertinence de la mise en avant de l’ethnie ? Il y a eu tellement de mélanges que parfois on se perd un peu.

Paradoxalement, certains dirigeants politiques se réfèrent encore à des catégorisations qui sont surannées. Pour me résumer, je crois qu’il faut redéfinir les conditions d’acquisition de la nationalité congolaise et redéfinir la répartition géographique. Si vous prenez les cartes des pays comme les États-Unis, le Canada ou l’Australie, vous verrez que leurs différents États sont quasiment définis à l’équerre. Si nous transposons cela chez nous, la notion d’ethnie, que nous n’avons pas besoin de perpétuer, sera diluée. Nous préconisons un découpage administratif en vertu duquel la RDC aura le Centre et quatre régions : le Nord, le Sud, l’Est et l’Ouest. Ces pôles géographiques deviendraient ainsi des pôles de développement.

À l’université, par exemple, les jeunes ne participent pas beaucoup à des conférences. Ils ne revendiquent pas vraiment.

Sur les réseaux sociaux notamment, les jeunes semblent s’intéresser à la politique…  Nombreux sont ceux qui militent dans la société civile… Faut-il des hommes politiques aguerris pour canaliser leurs aspirations et mieux leur expliquer les grands enjeux des élections ?

En milieu universitaire où j’évolue, je n’observe pas une quelconque politisation des jeunes, de manière globale. Les étudiants ne participent pas beaucoup à des conférences. Ils ne revendiquent pas vraiment. On a muselé l’université. Les professeurs sont les premiers à avoir accepté cet état de fait. L’université est un milieu apolitique, dit-on. C’est déjà une contradiction dans les termes. Aucune université ne peut être apolitique et s’interdire de discuter des problèmes de société. Je suis le premier vice-président diocésain des professeurs du mouvement catholique. Des collègues disent qu’on ne peut pas parler de politique au sein de notre mouvement. C’est choquant. Comment peut-on être professeur d’université et se censurer à ce point-là ? L’autocensure est devenue quasiment la règle dans ce milieu.

Dans un pays où il y a plus de 900 partis politiques comment pourrait se faire l’écrémage de sorte que l’électeur puisse facilement opérer un choix au moment des élections ?    

Vous êtes sympathique lorsque vous dites qu’il s’agit de partis politiques. Dans ma rue opèrent quelques boutiques, si on peut les appeler ainsi. Pour autant, peut-on vraiment dire qu’elles sont tenues par des commerçants dignes de ce nom ? Peut-on dire que ce sont des entreprises ? Nous sommes le pays de la démesure. Ce que nous avons aujourd’hui sur la scène politique est le reflet de la faillite de la classe politique. Il n’y aura pas d’écrémage. Mais, progressivement, si mon idée de constituante prend forme, il y aura une nouvelle donne politique. Soyons patients. Je ne suis pas inquiet. Les choses vont se résorber sur ce plan-là.

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