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vendredi 25 juin 2021
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RDC : l’ODEP surveille de près les finances publiques

Mauvaise gouvernance, détournements de fonds publics, corruption généralisée… Les maux qui entravent le développement du pays sont connus depuis plusieurs années. Face à l’incapacité des partis politiques à œuvrer à un profond changement de mentalités, la société civile tente d’être, à sa manière, une vigie de la démocratie. Ainsi, l’Observatoire de la dépense publique (ODEP) scrute la gestion des finances publiques, dénonce tout dérapage et formule des recommandations, comme l’explique le président de son conseil d’administration, Florimond Muteba.

Propos recueillis pour Makanisi par Arthur Malu-Malu.

Makanisi : Quelle est la genèse de l’ODEP ?

Florimond Muteba : L’Observatoire de la dépense publique (ODEP) totalisera 10 ans le 1er juillet 2021. Au départ, il y a eu une étude du PNUD, en 2010-2011, pour identifier les structures impliquées dans le suivi et le contrôle citoyen des finances publiques. J’étais le principal animateur du GAT (groupe d’action de la société civile pour la surveillance de la transition), le premier observatoire citoyen de l’action gouvernementale, créé dans le pays, vers 2004-2005, pour surveiller la transition de l’époque. En 2010, le GAT a retenu l’attention du PNUD qui a alors décidé de nous accompagner dans nos premiers pas.

Malgré les menaces dont nous faisions l’objet, nos conclusions ont été publiées dans un rapport qui prenait à partie le gouverneur 

Comment opère l’ODEP dans cet environnement ?

F.M : Pour faire un bon contrôle citoyen, il faut aller enquêter sur le terrain.  La première enquête qui nous a fait connaître est celle que nous avions conduite en 2012 sur le marché central de Kinshasa. Nous avions eu du mal à la mener. Le gouverneur de l’époque, André Kimbuta, y était hostile. Mais grâce aux syndicats du marché, qui se sont montrés solidaires de l’ODEP, le travail a été réalisé. Nous voulions savoir si toutes les taxes prélevées au marché central étaient légales et où allaient les recettes générées par ces taxes. Malgré les menaces dont nous faisions l’objet, nos conclusions ont été publiées dans un rapport qui prenait à partie le gouverneur. Il y avait un coulage de recettes : les sommes déclarées et versées dans les caisses de l’État représentaient, grosso modo, le dixième de ce qui était recueilli. Nous avons éventé également des taxes illégales au marché central, lesquelles enrichissaient indûment certains individus. Il fallait mettre de l’ordre dans ce secteur. La situation s’est améliorée sur ce plan depuis notre enquête. Au total, les taxes rapportaient près de 2,5 millions de dollars par an dont une infime partie, environ 200 000 dollars, allait effectivement dans les caisses de l’État. Ces chiffres là ne concernent que le marché central de Kinshasa. La pratique était généralisée à Kinshasa. Je souligne qu’il y a au moins un marché dans chacune des 24 communes de la capitale qui est très étendue.

Joseph Kabila a tout mis en œuvre pour que son camp conserve le pouvoir. Nous étions traqués à cause de notre travail qui pouvait contrarier les plans de l’ancien président

Quelles sont les difficultés auxquelles vous faites face ?

F.M : Je me rappelle qu’en 2018, une année électorale, l’ODEP s’est penché sur le financement du processus électoral. Joseph Kabila a tout mis en œuvre pour que son camp conserve le pouvoir. Nous étions traqués à cause de notre travail qui pouvait contrarier les plans de l’ancien président. Nous avons eu le courage de dénoncer des dysfonctionnements dans la passation des marchés publics. Une organisation américaine, Sentry, a publié un rapport sur ces anomalies. La passation des marchés publics se faisait de gré à gré. D’ailleurs, Corneille Nangaa, le président de la Commission électorale, ne voulait jamais voir ma tête. Il me considérait comme un ennemi. J’ai même failli être tué. Quelqu’un m’a mis au parfum avant que ce plan criminel ne soit mis à exécution. J’ai dû quitter mon domicile pendant quelques semaines. Les menaces contre nous sont fréquentes.

Nous sommes restés, comme on dit, l’Église au milieu du village. L’arrivée de Félix Tshisekedi au sommet de l’Etat n’a pas empêché l’ODEP de faire son travail

Le départ de Joseph Kabila de la présidence en janvier 2019 a-t-il influé sur les activités de l’ODEP ?

F.M : Nous sommes restés, comme on dit, l’Église au milieu du village. L’arrivée de Félix Tshisekedi au sommet de l’État n’a pas empêché l’ODEP de faire son travail.

Nous sommes à l’origine du procès de Vital Kamerhe, lequel a mis au jour des pratiques de corruption et de détournements de fonds publics à une échelle qu’on ne pouvait même pas soupçonner 

Comment décririez-vous l’apport de l’ODEP à la vie démocratique du pays ?

F.M : Nous sommes à l’origine du procès de Vital Kamerhe, lequel a mis au jour des pratiques de corruption et de détournements de fonds publics à une échelle qu’on ne pouvait même pas soupçonner. C’est à la suite de la parution, le 8 janvier 2020, de notre rapport sur la gestion du programme des 100 premiers jours du président que tout s’est déclenché. Ce rapport a fait du bruit, après avoir été répercuté par des médias tant nationaux qu’internationaux. Et le président s’est senti obligé d’aller jusqu’au bout de cette affaire. Nous contribuons, à notre manière, à l’émergence d’une bonne gouvernance en RDC. Ce procès a été très suivi à travers le pays. Dans des villages reculés, des Congolais le suivaient à la radio. On a fait œuvre utile au sujet de l’éducation des masses, leur sensibilisation aux pratiques de bonne gouvernance, etc. En outre, il y a le dossier de la principale société nationale de transport en commun de Kinshasa, Transco. L’ODEP a produit un rapport suivi d’une dénonciation au parquet général de Matete. Le dossier est en cours et l’une des personnes soupçonnées de malversations a été arrêtée. Une grande complicité existe entre l’ODEP et un certain nombre de structures qui sont prêtes à nous fournir des éléments pouvant nourrir nos enquêtes.

Quelles sont les réalisations dont vous êtes le plus fier ?

F.M : Incontestablement, l’enquête sur les 100 jours et le dossier Transco. Nous avons néanmoins été déçus du fait qu’à la faveur des dernières mesures de grâce prises par le président, les noms de deux personnes condamnées dans le cadre du procès de 100 jours, qui n’avaient pas encore purgé six mois de leurs peines, ont été glissés dans la liste des bénéficiaires de ces mesures. Cela a suscité des réactions dans le pays. Les deux personnes seraient rentrées en prison, mais nous n’avons pas apprécié leur libération injustifiée. L’ODEP n’a pas hésité à dénoncer ce fait. 

Les dirigeants actuels se montrent-ils coopératifs avec vous ?

F.M : Le président Tshisekedi est sensible aux plaidoyers de ce type. Des avancées ont été réalisées. Nous faisons le suivi et le contrôle citoyen des finances publiques. Nous suivons de près tout ce qui touche aux finances publiques, au budget, aux biens de l’État, etc. Le site du ministère du Budget est régulièrement mis à jour. Les opérations qui passent par la chaîne des dépenses y sont publiées. La transparence pour laquelle nous nous battons à l’intérieur du pays est également prônée au niveau international. L’élan a été pris avant l’arrivée de Félix Tshisekedi. C’est l’une des choses que l’on peut mettre au crédit de Joseph Kabila. Les réformes des finances publiques ont été engagées. Dans la foulée, il y a eu la création du Comité d’orientation de la réforme des finances publiques qui a travaillé sur des lois, comme la loi sur les finances publiques, la loi sur la passation des marchés publics, etc.

Les partis politiques sont plus tournés vers la recherche du pouvoir pour le pouvoir, pour gagner de l’argent facilement. Nous n’avons pas d’ambition politique égoïste. Nous nous efforçons de travailler dans l’intérêt de la population 

Je suppose qu’il existe des champs de complémentarité, mais aussi des guéguerres entre la société civile et les partis politiques. Mais n’avez-vous pas, par moments, le sentiment que la société civile marche sur les plates-bandes des partis politiques ?

F.M : Les partis politiques sont plus tournés vers la recherche du pouvoir pour le pouvoir, pour gagner de l’argent facilement. Nous n’avons pas d’ambition politique égoïste. Nous nous efforçons de travailler dans l’intérêt de la population. Il arrive que des partis politiques encouragent et applaudissent le travail de l’ODEP. Mais on ne les verra pas analyser le projet de loi de finances 2021, par exemple. La marge de manœuvre des partis politiques est quelque peu étroite à certains égards. Des fonctionnaires de l’État, dont des hauts cadres de l’administration, sont sur la même longueur d’onde que nous. Ils nous fournissent des éléments qui étayent nos dossiers. Ces Congolais ont le souci du pays et veulent voir les choses changer. C’est une prise de conscience collective que nous saluons.

Quels sont les prochains objectifs de l’ODEP ?

F.M : L’ODEP est membre d’une plateforme qui regroupe des organisations non gouvernementales nationales et internationales – britanniques, belges et françaises notamment – qui s’appelle Le Congo N’est Pas A Vendre. C’est une campagne que nous avons mise en place il y a deux ans. Il s’agit, pour nous, de constituer une méga plateforme pour mutualiser nos efforts, surtout dans la lutte contre la corruption, qui est au cœur de notre action.

Nous bénéficions de financements extérieurs, mais le travail que nous faisons rapporte beaucoup plus au pays que les aides que nous recevons de nos partenaires extérieurs 

Comment financez-vous vos activités, dans un pays où les financements extérieurs sont mal perçus et peuvent conduire vos détracteurs à vous coller l’étiquette peu enviable d’agent de l’étranger ?

F.M : Lors du procès des 100 jours, l’État a pu récupérer quelque 50 millions de dollars. Ce n’est pas rien. Nous bénéficions de financements extérieurs, mais le travail que nous faisons rapporte beaucoup plus au pays que les aides que nous recevons de nos partenaires extérieurs. Si une ONG internationale nous donne 50 000 dollars, ou le double, pour nous accompagner dans nos activités, où est le mal ? Nous ne trahissons pas la RDC.

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