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dimanche 14 juillet 2024
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Rôle et symbolisme du tambour dans le Bassin du Congo

La société traditionnelle du Bassin du Congo accorde une place privilégiée au tambour. Il n’est pas seulement un instrument de musique : il occupe une fonction sociale, symbolique et rituélique. Esprit, il revêt une très grande valeur mystique et culturelle et se pose en intercesseur entre les hommes et les forces surnaturelles. Il symbolise la verticalité de l’arbre (bois), c’est-à-dire la relation terre-ciel et l’élévation spirituelle, ainsi que l’horizontalité (peau de l’animal) qui renvoie à la vie terrestre, au lien social.

La sonorité du tambour favorise l’ancrage. Accompagnée de paroles, elle peut produire, selon les cas, un effet bénéfique ou maléfique sur les auditeurs.  

Les peuples du Bassin du Congo ont su très tôt communiquer par la langue des tambours qui abolit pratiquement les distances.Le son de certains instruments peut porter jusqu’à 8 km, voire 11 km, lorsque les tambours sont joués de nuit, sur une colline ou un radeau.

Une fabrication réservée à des initiés

La fabrication du tambour dans l’ancien royaume Kongo était réalisée par une caste de spécialistes. Dans son ouvrage, La musique dans la société traditionnelle au royaume Kongo (XVè-XIXè s.), Oriane Marck indique que les parties en bois étaient fabriquées par le sculpteur du village, le ngala nkondi, celles métalliques par le forgeron ngangula, les fibres et joints par le vannier. Le sculpteur et le forgeron décoraient l’instrument de motifs sculptés, pyrogravés ou colorés, dont la signification était précise, ainsi que de figures animales ou humaines et parfois de perles.

Le Maître musicien, qui supervisait le tout, apportait la touche acoustique finale. Il montait de la peau des tambours et la fixait avec des éclats de pétioles de raphia, d’agrafes ou de clous de bois ou de fer. Une fois trempée dans l’eau pour l’assouplir, la peau était tendue sur le fût en bois. La présence des femmes était interdite au cours de toutes les étapes de la fabrication.

Les instruments, une fois acceptés par le Maître musicien, devaient être consacrés par le nganga du village, qui leur conférait leur pouvoir en effectuant des offrandes aux ancêtres. La fabrication des tambours en Afrique est un secret qui se transmet de génération en génération.

Les instruments, une fois acceptés par le Maître musicien, devaient être consacrés par le nganga du village, qui leur conférait leur pouvoir en effectuant des offrandes aux ancêtres

Signification du nom et symbolique du tambour

Ngoma, qui signifie tambour en kikongo, est aussi un nom patronymique très courant dans différentes ethnies du Bassin du Congo. C’est un héritage de l’ancien royaume Kongo qui se perpétue du fait de sa valeur symbolique, de sa note vibratoire élevée, de sa capacité à rassembler et à entretenir le lien entre le passé et le présent. Le musicologue allemand Heinrich Husmann, de l’université de Hambourg, considérait le Congo comme la région la plus riche au monde en systèmes musicaux, en raison de la multiplicité des sons et des rythmes qu’on y trouve.

À l’intérieur d’un tambour, il y a toujours un objet secret caché. Cela peut être une racine, l’écorce d’un arbre sacré, une plume d’oiseau ou des reliques. Ces « médicaments » constituent le cœur du tambour, évocation du maître intérieur de l’homme d’après les croyances populaires.  Dans l’imaginaire collectif, « les cœurs » enfermés dans les tambours garantissaient ainsi l’équilibre supposé entre le tambour, son possesseur et/ou le rituel auquel le tambour prenait part.

À l’intérieur d’un tambour, il y a toujours un objet secret caché. Cela peut être une racine, l’écorce d’un arbre sacré, une plume d’oiseau ou des reliques. 

Le parler des tambours

D’après les spécialistes, la sonorité de certains tambours africains peut être modulée dans l’étendue d’une octave, selon la manière dont on les frappe et l’endroit où tombe le coup. Un ensemble composé de tels tambours dispose d’une série sonore voisine de plus de deux octaves.

Si les tambours africains « chantent », ils savent également « parler ». Ils peuvent créer plusieurs tonalités comme les langues tonales qui utilisent plusieurs tons, dont un haut, un moyen et un grave. Ainsi un joueur expérimenté « parle » en imitant la tonalité des mots du langage oral. Le langage tambouriné imite le langage oral de la tribu.

Si les tambours africains « chantent », ils savent également « parler ».

Les tambours parleurs se répartissent en tambours à fente, à membranes et tambours à frictions. On distingue aussi des tambours masculins à sons graves et des tambours féminins, accordés une tierce ou une quarte plus haut.

La « langue des tambours » comprend des formules fixes qui s’appliquent à des événements courants de la vie d’un peuple, tels que naissances, mariages, décès, cérémonies religieuses, évènements sportifs, communiqués publics, guerres, etc.

Les tambours à fente utilisés pour la transmission des messages ont deux tons : un haut et un bas. Pour envoyer un message, on se sert simultanément de deux tambours à membrane : l’un donne le ton haut, l’autre le ton bas.

Les fonctions multiples du tambour

Chez les Bakuba de RDC, le tambour est un des emblèmes du trésor du chef. À ce titre, il est conservé, à l’abri des regards, dans de la poudre rouge de padouk et enveloppé dans du raphia. Chez les Batshioko d’Angola, de petits tambours magiques suspendus au-dessus de la porte protègent les habitants contre le mauvais esprit. Le Mukupiela (tambour double) et le Ngoma (tambour long) sont joués lors des cérémonies d’initiation. Chez les Kota du Congo et du Gabon, il existe trois types de tambours Ngomo : les tambours sacrés, parlants et à visée récréative.

Les rites initiatiques Ngo, Nzobi, Moungala, Isimbou ont, chacun, trois tambours,  confectionnés avec le tronc évidé de l’olon ou de l’essessong, au bois léger. La peau de gazelle ou de chèvre est fixée aux extrémités, le tout étant rattaché par des lanières qui servent à tendre la membrane sonore.

Les rites initiatiques Ngo, Nzobi, Moungala, Isimbou ont, chacun, trois tambours,  confectionnés avec le tronc évidé de l’olon ou de l’essessong, au bois léger.

Le tambour à fente avait un rôle dans les combats de lutte. Tandis que les deux équipes adverses se préparaient à s’affronter sur la place du village, les champions dansaient au rythme des tambours à fente, qui chantaient leurs louanges.

Chez les Kota, les Teke, les Kugni et autres ethnies du Congo, le tambour est utilisé lors des procès du tribunal coutumier. Les avocats nzonzi des parties adverses plaident en chantant, au rythme du tambour, proverbes à l’appui, dans un langage codé, compris des seuls initiés. Dès lors, la sentence prononcée revêt une charge symbolique incontestable. Support de l’art oratoire, le tambour a pour finalité de mobiliser l’attention de l’auditoire durant les longues séances traitant des affaires complexes.

Le Latibi, grand tambour du rite Ngo

Appelé Latibi, le grand tambour du rite Ngo, occupe une place particulière. Sa sonorité grave donne le rythme durant les cérémonies rituelles. Confectionné avec la peau pectorale du gorille, remplacée, aujourd’hui, par celle du bélier, il contient des reliques et des végétaux qui lui confèrent son caractère sacré. Il est quelquefois gravé de symboles représentant les totems lignagers réalisés par le sculpteur, lui-même initié. Sa particularité est qu’il est l’instrument personnel de son propriétaire, le maître tambourineur, pourtant membre de la confrérie. Invité de village en village pour animer les cérémonies rituelles et symboliques, ce qui lui confère un statut spécial, le maître tambourineur se déplace avec son précieux tambour sur lequel il veille et qui contribue au rayonnement de la contrée. Le Latibi se transmet exclusivement en héritage par filiation, le cas échéant au sein du lignage.

Pendant la traite négrière transatlantique, le tambour a joué un rôle important, comme instrument de préservation de la culture africaine et de lutte pour la libération

Le tambour et l’esclave, l’inséparable destin

Pendant la traite négrière transatlantique, le tambour a joué un rôle important, comme instrument de préservation de la culture africaine et de lutte pour la libération. Les tambours ont galvanisé l’esprit guerrier des esclaves noirs, lors de la Révolte de Stono, conduite par Jemmy, un esclave angolais, en Caroline du Sud (États-Unis) le 9 septembre 1739. Dans les Îles des Caraïbes et les Amériques, les esclaves ont célébré leur liberté retrouvée, en battant les tambours, qui sont intégrés aujourd’hui dans divers genres musicaux créés par les descendants d’esclaves outre Atlantique.

Le tambour guérisseur

Chez les Mongo de RDC, le tambour accompagne les séances collectives de guérison des maladies dites mystiques. La grand-mère du musicien congolais Jupiter Bokondji Bilola, fondateur du groupe Jupiter & Okwess, qui était devin-guérisseuse mais également tambourineuse, traitait les malades au village autour du feu. « Après avoir cueilli des plantes en forêt, elle les préparait dans une marmite, autour de laquelle les habitants, maquillés avec la poudre rouge de padouk, formaient un cercle. Tandis qu’un tambourineur battait le tam-tam, ma grand-mère saisissait la personne envoûtée et lui faisait inhaler la vapeur chaude qui avait pour effet de plonger le malade dans une transe convulsive qu’on appelle Zebola. Ce rite fait intervenir chants et danses pour chasser les esprits », raconte Jupiter.

Chez les Mongo de RDC, le tambour accompagne les séances collectives de guérison des maladies dites mystiques.

De retour d’Europe, Jupiter a reçu en héritage de sa grand-mère un tam-tam fabriqué avec la peau de l’éléphant. « Aujourd’hui cet instrument n’existe plus, il a été usé au fil du temps. Finalement, ma vocation d’artiste percussionniste est liée à ma grand-mère qui m’avait probablement initié à mon insu quand je la côtoyais, enfant. J’envisage d’aller au village pour préserver notre culture et ses mystères », souligne Jupiter.

Le tambour entre modernité et tradition

Pour Eric Malu-Malu, guitariste- percussionniste du groupe Jupiter & Okwess, le tam-tam est quelquefois utilisé dans les productions. « Nous faisons un mix de la musique traditionnelle et moderne. Lorsque le tam-tam qui produit un son particulier est utilisé, le technicien place un micro à l’intérieur pour amplifier la sonorité », explique-t-il. Selon lui, la musique traditionnelle de la RDC est très peu connue et les fabricants des instruments disparaissent les uns après les autres sans transmission.

Selon Éric Malu-Malu, la musique traditionnelle de la RDC est très peu connue et les fabricants des instruments disparaissent les uns après les autres sans transmission

D’où son souhait de répertorier les instruments dans les villages et d’enregistrer des sons et des rythmes traditionnels afin de garder une trace de ce savoir-faire qui risque de disparaître à jamais. Une œuvre titanesque au vu de l’immensité du territoire de la RDC et de la diversité ethnique du pays. « La première étape serait Kinshasa où existent de nombreux groupes traditionnels », informe Éric.

La puissance de cet instrument de syntonisation permet de rentrer en contact avec le rythme de l’univers, de la nature et l’harmonie universelle et de rassembler ceux qui écoutent sa voix. Son écho est un pont entre les peuples, une pièce anthropologique d’une infinie richesse. Comme le souligne Ahmadou Kourouma dans son roman En attendant le vote des bêtes sauvages : « le cri de détresse d’un seul gouverné ne vient pas à bout du tambour ».

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