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lundi 29 novembre 2021
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Vers un nouveau modèle de Zes pour dynamiser le partenariat Afrique-Europe

« Le rôle des ZESS dans l’accélération du co-développement Europe-Afrique ». Tel est le thème de la visio-conférence organisée le 28 septembre 2021 par la Fondation AME La Verticale, Ipemed et l’Africa Economic zones organisation (AEZO), qui a rassemblé des intervenants d’Afrique et d’Europe. Partant d’un bilan des Zes existantes, les panélistes se sont attelés à définir les contours d’un nouveau modèle de ZES à co-instaurer par l’Europe et l’Afrique,  qui s’appuie sur les conclusions d’une étude réalisée à l’initiative des organisateurs de la conférence.

La pandémie de la Covid-19 a mis en évidence la forte dépendance de nombreux pays, tant africains qu’européens, à l’égard de l’extérieur, en particulier de la Chine. Comment et où relocaliser certaines activités ? Comment et où en développer de nouvelles ?

La pandémie de la Covid-19 a mis en évidence la forte dépendance de nombreux pays, tant africains qu’européens, à l’égard de l’extérieur, en particulier de la Chine.

À ce premier constat, s’ajoute un deuxième. Les zones économiques spéciales (Zes), qui accueillent en grande partie les nouveaux investissements, en Afrique et ailleurs, depuis une vingtaine d’années, sont un héritage de la Chine « qui a inventé le modèle Zes pour attirer les investissements étrangers sur son territoire avec des incitations fiscales et logistiques et la possibilité d’exporter 90 % de leurs productions. Avec l’élévation du niveau de vie des classes moyennes chinoises, la Chine l’a exporté en Afrique », souligne Jean-Louis Guigou, fondateur d’IPEMED et de La Verticale AME.

Des catalyseurs d’IDE

Le bien-fondé des Zes en Afrique n’est plus à démontrer. Considérées comme des modèles économiques et des catalyseurs d’investissements directs étrangers (IDE), et des outils de diversification et même de résilience, elles jouent un rôle important dans la transformation structurelle de l’économie de l’Afrique et dans son intégration dans les échanges mondiaux et les chaînes de valeurs mondiales et sous-régionales, explique Samuel Goldstein, co-fondateur du fonds d’investissement privé Meridian. Toutefois, il est indispensable de « développer un modèle intra-africain, susceptible de répondre aux spécificités africaines et aux attentes des investisseurs internationaux », suggère Mendi Tazi Riffi, président de l’Africa Economic Zones Organisation (AEZO), une plateforme d’échanges et de réflexion mise en place « pour aider les ZES à définir les lignes directrices de leur développement et leur éviter de reproduire les erreurs passées ».  

Il est indispensable de « développer un modèle de Zes intra-africain, susceptible de répondre aux spécificités africaines et aux attentes des investisseurs internationaux »

Des Zes en nombre insuffisant et à redéfinir

Troisième constat : l’Afrique abrite environ 240 Zes, alors que la Chine en compte 2546 pour une population numériquement équivalente. D’où la nécessité « de multiplier par 10 le nombre de ZES sur le continent africain si ce dernier veut se développer », indique Guigou.

« L’Afrique a d’importants besoins capitalistiques et en investissements, mais également des contraintes budgétaires fortes et serrées », souligne Patrick Plané, directeur de recherche à la FERDI. Reste à savoir quel partenariat mettre en place et avec quels partenaires.

Enfin, dernier constat, les ZES mises en place jusqu’à présent en Afrique accusent de nombreuses faiblesses : manque de transparence dans leur gestion, avantages fiscaux excessifs, négligences dans l’application du droit du travail et autres droits humains, pollution, insuffisance en services de base, activités sans lien avec le tissu local et industriel du pays et sans effet d’entraînement sur l’économie locale… Rectifier ces insuffisances, mieux, inventer une nouvelle génération de ZES, tel est le défi à relever.

Un nouvel élan pour l’Europe et l’Afrique ?

De par leurs liens historiques et leur proximité géographique, l’Europe et l’Afrique pourraient construire ensemble cette nouvelle génération de Zes, en mettant en place des partenariats basés sur des complémentarités. « L’Europe dispose de moyens financiers et de savoir-faire technologique et entrepreunarial. L’Afrique, qui regorge de matières premières et est déjà un marché, sera le grand marché de demain », constate Moulay Hafid Elalamy, ministre de l’Industrie, du Commerce et de l’Économie Verte et Numérique du Maroc.

De par leurs liens historiques et leur proximité géographique, l’Europe et l’Afrique pourraient  construire ensemble cette nouvelle génération de ZES, en mettant en place des partenariats basés sur des complémentarités.

Bien qu’elle soit le premier investisseur étranger en Afrique, l’Europe subit la concurrence de la Chine, de l’Inde et des États-Unis. Les Zes pourraient toutefois redonner un nouveau souffle et un nouveau visage au partenariat Afrique-Europe et dynamiser les économies des deux partenaires. À condition de mettre en place un modèle différent de ce qui a existé jusqu’à présent. Carmen Ndaot, ministre de la Promotion des Investissements, des Partenariats Publics-Privés, chargé de l’amélioration de l’environnement des affaires du Gabon, encourage, pour sa part, les Européens à investir davantage dans les Zes gabonaises.

Des efforts de part et d’autre

La construction de ces partenariats gagnant-gagnant suppose des efforts de part et d’autre. Pour Moulay Hafid Elalamy, les pays africains doivent croire en la capacité d’innovation de leurs populations, notamment de leur jeunesse et de leurs ingénieurs, et en leur aptitude à être compétitifs. Ils doivent aussi rechercher la complémentarité entre eux, au lieu de s’opposer et de tenter de minimiser le voisin.

L’Europe, pour sa part, doit changer son regard sur le continent, faire un effort de compréhension et de connaissance des capacités de l’Afrique d’aujourd’hui, et ne pas chercher à attiser les conflits dans l’optique de diviser. « La sérénité est nécessaire pour accompagner le développement commun euro-africain, au risque d’un renforcement des phénomènes migratoires », recommande Hafid Elalamy. Si les opportunités sont gigantesques, les difficultés le sont aussi. D’où la nécessité d’être « constructif et positif des deux côtés. L’Europe doit être encore plus forte et unie de même que l’Afrique », ajoute-t-il.

L’Europe, pour sa part, doit changer son regard sur le continent et faire un effort de compréhension et de connaissance des capacités de l’Afrique d’aujourd’hui.

Les ZES nouvelle génération

La priorité économique des pays africains est de s’industrialiser, de transformer leurs matières premières, de s’équiper et de créer de l’emploi et de la valeur ajoutée localement. Avec une double préoccupation : trouver un équilibre entre les exportations, y compris vers le reste de l’Afrique, et la promotion de l’import-substitution.

Seule la mise en place d’une nouvelle génération de Zes, renommées Zess (zones économiques spéciales sécurisées) permettrait d’atteindre ces objectifs et de répondre aux attentes des investisseurs internationaux. « On ne peut pas développer un pays en quelques années. L’intérêt des Zes de classe internationale est d’être des ilots de compétitivité globale et de quick wins. Leur aménagement peut se faire en 5 ans », insiste Moubarak Lo. Pour assurer leur succès, la première condition est d’inscrire les politiques des Zes dans le Plan national de développement du pays et d’y ajouter des objectifs de développement durable, de protection de l’environnement et de responsabilité sociétale.

Nouvelle vision de l’aménagement du territoire

En outre, un effort devra être porté sur la réalisation d’infrastructures et de services à l’intérieur et à l’extérieur de ces zones (eau, assainissement, électricité, internet, télécommunications, routes, chemin de fer, ports secs si nécessaire…), pour leur permettre de s’ancrer dans leur hinterland tout en se connectant avec l’extérieur, et d’assurer ainsi leur compétitivité industrielle et logistique. Pas question donc de les implanter dans des zones enclavées, non connectées, non aménagées et non aménageables.

Ce mouvement volontariste implique d’accepter une discontinuité territoriale, pour mieux promouvoir les investissements qui ne sont pas nécessaires partout

D’où une nouvelle vision de l’aménagement du territoire tenant compte à la fois de ces objectifs et des ressources financières disponibles. « Les Zes peuvent réduire de nombreux problèmes. Ainsi, les besoins doivent être recentrés et les investissements focalisés sur un point donné du territoire pour impulser son développement et résoudre les problèmes de services et d’infrastructures nécessaires à la production de biens échangeables avec le reste du monde et à l’intérieur de l’espace continental. Ce mouvement volontariste implique d’accepter une discontinuité territoriale, pour mieux promouvoir les investissements qui ne sont pas nécessaires partout », indique Plané.

Le contenu local.

En contrepartie des avantages de toutes sortes dont elles bénéficient, les Zes devront assurer la création d’emplois et la transformation locale. Pas question qu’elles entrent en concurrence avec les entreprises soumises à la fiscalité intégrale. Place donc au contenu local et à la sécurité juridique qui est un élément de confiance pour attirer les IDE. Ainsi, biens, intrants et services locaux à consommer, emplois à créer et autres dispositions profitant aux populations locales devront être clairement indiqués dans les contrats d’implantation des entreprises. La création de co-entreprises et de liens de sous-traitance avec les acteurs locaux en particulier avec les PME/PMI du pays d’accueil, sont d’autres mesures allant dans le même sens.

Gestion rigoureuse et vision prospective

L’adoption de méthodes de gestion de type privé appuyées sur une vision holistique et prospective est également un facteur de réussite des Zes, selon Moubarak Lo, directeur Général de la Direction de la Prospective Économique du Gouvernement du Sénégal. Parmi les mesures à instaurer figurent la formation initiale et continue, la mise à disposition d’un gisement d’ouvriers qualifiés, de techniciens et de cadres pour éviter l’importation de main d’œuvre, la mise en place d’un régime de surveillance pour assurer le respect des règles, un équilibre dans le financement des infrastructures entre ressources budgétaires, investissements privés et capital risque, et, bien sûr, un bon cadre réglementaire et fiscal.

L’institution de comités d’échanges et de partenariats pour garantir une bonne coordination et une concertation entre les opérateurs publics et privés est importante. « L’État doit être à l’écoute de son secteur productif, ce qui n’est pas toujours le cas. Dans certains pays, le dialogue public-privé fonctionne bien, dans d’autres, il est au point mort, quand il n’est pas une simple chambre d’enregistrement, avec, chaque année, un discours du chef de l’État ou du Premier ministre », déclare Plané.

« L’État doit être à l’écoute de son secteur productif, ce qui n’est pas toujours le cas. Dans certains pays, le dialogue public-privé fonctionne bien, dans d’autres, il est au point mort »

Des ZES et des chaînes de valeurs transfrontalières

La plupart du temps, les Zes sont localisées dans un seul pays et spécialisées sur une filière, liée à la matière première présente dans leur hinterland. Au Gabon, les activités développées dans la NKOK, créée en 2010, sont à 70 % tournées vers la transformation du bois. Les autres Zes sont focalisées sur la transformation de produits agricoles et de l’élevage pour assurer la sécurité alimentaire. Au Congo, elles sont également spécialisées.

Toutefois, il est possible de déployer des Zes et des chaînes de valeurs transfrontalières, notamment quand une même ressource naturelle abonde de part et d’autre des frontières. Ainsi une Zes portant sur la transformation du fer pourrait être établie en Afrique centrale, entre le Gabon, le Congo et le Cameroun. Moubarak Lo préconise la mise en place d’une structure faîtière entre l’Europe et l’Afrique pour étudier et détecter les potentialités locales dans chaque zone.

Il est possible de déployer des Zes et des chaînes de valeurs transfrontalières

Par ailleurs, bien que les marchandises fabriquées dans les zones spéciales ou franches aient été exclues des préférences fiscales et douanières dans le cadre de la Zone de libre échange continentale africaine (ZLECAF), parce que non produites selon les normes de concurrence, elles pourraient bénéficier de l’origine africaine à certaines conditions.

Quelle place pour l’Europe ?

Force est de reconnaître que l’Union européenne a pris du retard dans la mise en place de partenariats et de Zes. Focalisée sur les infrastructures économiques et sociales, elle a peu investi, en effet, sur ce qui contribue à l’investissement direct et productif. Mais les choses changent. L’Europe est aujourd’hui davantage prête à amorcer ce virage et à agir comme concepteur, aménageur et gestionnaire à parité avec les représentants des Zes des États africains, selon Plané.

Pour Cécile Billaux, chef d’Unité secteur privé, investissement et emploi à la Direction générale Partenariats Internationaux de la Commission européenne, l’approche proposée par les Africains rejoint les objectifs et les priorités de la Commission. Celle-ci encourage le commerce intra-régional, la mise en place de chaînes de valeurs en Afrique, le développement vert combiné au développement économique, et, en matière de droit du travail, milite pour le respect des normes, des droits humains et des conditions de travail décentes.

La création de Zes labellisées démocratiques en Afrique, répondant aux valeurs européennes, est le chantier auquel l’Europe doit s’atteler activement.

Cette option est également défendue par Plané, pour qui la création de Zes labellisées démocratiques en Afrique, répondant aux valeurs européennes, est le chantier auquel l’Europe doit s’atteler activement. Moubarak Lo, pour sa part, encourage l’UE à faire du développement des Zes en Afrique une priorité de son futur programme stratégique avec l’Union africaine, mais également de ses programmes indicatifs nationaux et régionaux.

La balle est dans le camp des Européens. « On est prêt à approfondir les points soulevés pour développer un modèle africain sur lequel on pourrait s’accorder, en partenariat avec le secteur privé local, auquel la Commission peut apporter son appui et proposer des supports », précise Cécile Billaux. Dans le cadre du sommet UE/Afrique, prévu en février 2022, se tiendra un business forum où toutes ces questions devraient être abordées et approfondies.

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