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samedi 20 juillet 2024
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Ze Belinga « Le système financier international a été conçu pour l’Occident »

Le système financier international essuie une pluie de critiques ces derniers temps. De plus en plus de voix s’élèvent, en particulier dans les pays en développement, pour réclamer une profonde réforme de ce système qui ne serait plus adapté aux évolutions du monde.

Martial Ze Belinga, économiste, sociologue, chercheur indépendant et membre fondateur du groupe de réflexion Afrospectives, suit cette question de près. Il a accordé un entretien à Makanisi, qui sera publié en deux parties.

Propos recueillis par Arthur Malu-Malu  (1/2)

Makanisi : Comment fonctionne le système financier international ?

Martial Ze Belinga

Martial Ze Belinga : Le système financier international organise les relations monétaires entre les États, les paiements, les importations, les réserves… Ce système a été mis en place lors de la conférence de Bretton Woods en 1944. S’il y a beaucoup d’endettement, on organise le financement de certains États pour qu’ils ne tombent pas complètement en « banqueroute » et pour que le commerce international puisse continuer de prospérer. Toute l’industrie du numérique a besoin de coltan, dont la RDC est un grand producteur. Des outils ont ainsi été mis en place pour qu’on n’en arrive pas à un stade où la RDC ne pourrait plus fonctionner, parce qu’elle n’aurait plus de liquidités. Le système monétaire et financier international essaie globalement de veiller à ce que les déséquilibres des uns soient compensés par les excédents des autres.

Le dollar a été mis au cœur de ce système. Il a vraiment pris la place hégémonique qui est la sienne aujourd’hui au début des années 1970.

Quel rôle joue le dollar dans ce système ?

Le dollar a été mis au cœur de ce système. Cette monnaie a vraiment pris la place hégémonique qui est la sienne aujourd’hui au début des années 1970. Les grandes civilisations avaient une monnaie adoptée soit par leurs colonies, soit par les pays dans lesquels elles avaient de l’influence. Les Romains, les Grecs et autres… Bref, les grandes civilisations avaient, en général, une monnaie qui suivait leur empire. À une époque, le Royaume-Uni était une très grande puissance économique et exportait beaucoup. La livre sterling jouait un peu le rôle que le dollar joue actuellement.

Y a-t-il eu des réformes, même timides, de ce système, depuis sa mise en place, sous la colonisation ?   

Des réformes ont été entreprises. Il ne s’agissait pas de changer complètement le système, mais de le stabiliser, pour éviter la répétition des crises. La banque des règlements internationaux existe. Les principaux changements opérés depuis 1945 n’ont toutefois pas été favorables à un rééquilibrage du système.

Les idéologies libérales des années 1970 – 1980, portées essentiellement par le président américain Ronald Reagan et le premier ministre britannique Margaret Thatcher, ont poussé à la libéralisation financière, laquelle a eu des effets inimaginables.

Le dollar n’est plus adossé à l’or…

En 1971, le dollar a cessé d’être convertible en or. Il devait initialement être couvert par un stock d’or. Mais en 1971, Richard Nixon, le président des États-Unis, a unilatéralement rejeté cette règle, parce que les États-Unis n’avaient plus suffisamment de stocks d’or pour pouvoir justifier de la circulation de leur monnaie. Ce changement-là a complètement modifié l’architecture financière internationale. Aujourd’hui, la monnaie ne dépend plus vraiment d’un stock d’or. En outre, les règles prudentielles sont censées éviter un excès d’émissions monétaires qui peut générer de l’inflation. Les idéologies libérales des années 1970 – 1980, portées essentiellement par le président américain Ronald Reagan et le premier ministre britannique Margaret Thatcher, ont poussé à la libéralisation financière, laquelle a eu des effets inimaginables. Beaucoup plus d’argent circule aujourd’hui dans les marchés financiers que dans l’économie réelle. Cette situation arrange certains pays qui peuvent attirer beaucoup de capitaux. Mais pour d’autres, cela peut être très désavantageux. Du jour au lendemain, ils peuvent perdre les capitaux qui étaient dans leur économie et se retrouver ainsi dans des difficultés.

Ces institutions, il faut le reconnaître honnêtement, ont été constituées pour développer l’Occident, dans un contexte où celui-ci entrait dans un schéma d’opposition est-ouest.

Quel est le principal reproche fait à ce système par les pays qui forment ce qu’on appelle aujourd’hui le Sud Global ?

Le système financier international a été conçu, dès le départ, pour l’Occident, qui garde ce tropisme là qu’il ne perdra probablement pas. Le poids des pays au Fonds monétaire international et à la Banque mondiale ne correspond plus à ce qu’il était lors de la mise en place de ces institutions. La Chine, la deuxième puissance économique mondiale, devrait au moins avoir la deuxième place dans ces institutions qui, il faut le reconnaître honnêtement, ont été constituées pour développer l’Occident, dans un contexte où celui-ci entrait dans un schéma d’opposition est-ouest. Il fallait donc trouver les moyens de développer une finance qui permettrait à l’Occident d’avoir le dessus. Les autres pays, ceux qu’on appelle aujourd’hui le Sud Global, ne font pas partie des préoccupations de l’Occident. L’Afrique, tout particulièrement, est, historiquement, le lieu d’approvisionnement en matières premières des pays occidentaux. L’Occident veut se garantir la déterritorialisation de certaines ressources telles que le pétrole, le gaz, l’uranium, le café, le cacao, etc. Quelles relations monétaires et financières va-t-on mettre en place pour y avoir accès ? C’est ça la logique du système. En réalité, toutes les autres critiques qu’on fera seront plus ou moins subordonnées à cette réalité.

Quel rôle les multinationales, si décriées, jouent-elles ?

Si demain, de grandes entreprises occidentales avaient besoin de délocaliser des industries en Afrique, elles trouveraient des financements. Le système financier international n’a pas été conçu pour l’Afrique. Le Sud Global est, dans ce système, l’extension des intérêts occidentaux et de la manière dont l’Occident tire le plus grand profit du monde. L’architecture financière aujourd’hui tend à polariser les financements au Nord, quelle que soit la situation. La Chine tente toutefois d’imposer un schéma nouveau.

Lire aussi : Maurice Gourdault-Montagne : « Les autres pays ne pensent pas comme nous ». https://www.makanisi.org/gourdault-montagne-les-autres-pays-ne-pensent-pas-comme-nous/

Là où un pays européen emprunte à 3-4 %, un pays africain emprunte à 10 %.

Les pays africains font face à des taux d’intérêt élevés…

Là où un pays européen emprunte à 3-4 %, un pays africain emprunte à 10 %. C’est ainsi que les pays africains qui se désendettent sur une période, peuvent être rattrapés par le surendettement assez rapidement, même si la notion de surendettement est quelquefois exagérée. Actuellement, le taux d’endettement de l’Afrique, est beaucoup plus faible que celui de l’Europe. Il faut souligner, en outre, qu’une partie de l’endettement des ex-colonies notamment, date de la période coloniale. Il y a donc des États qui sont nés en étant déjà endettés, parce que l’endettement provenait de pays colonisateurs qui avaient emprunté de l’argent pour mettre en œuvre des projets dans des colonies. Ces questions d’asymétrie et d’injustice financières sont réelles. Elles sont même insuffisamment mises en avant par les Africains et les autorités africaines.

Les pays qui affichaient des taux de croissance élevés auraient dû bénéficier de plus d’investissements et de placements.

Qu’en est-il des pays africains qui réalisent des performances économiques remarquables ? 

Si vous prenez la période 2000 – 2010, au cours de laquelle l’Afrique avait un fort taux de croissance, vous verrez qu’il n’y a pas eu de changement en termes de financements. Alors que normalement, la théorie dit qu’en libéralisant, l’État pourrait se porter vers les meilleures opportunités mondiales. De ce fait, les pays qui affichaient des taux de croissance élevés auraient dû bénéficier de plus d’investissements et de placements. Le gros des investissements reste toutefois dans le Nord. S’il est vrai qu’à partir du moment où ils ont délocalisé en Asie, des investissements sont également allés en Asie, mais le Nord reste prédominant et attire plus d’investissements. L’autre déséquilibre est lié au fait que les Africains vont sur les marchés internationaux et paient systématiquement l’argent à un taux qui est toujours plus cher que les autres. Une prise de risques est infligée aux Africains, quelle que soit la situation du pays.

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