Situé dans l’extrême nord-est du Congo, le département de la Likouala est un carrefour et un lieu d’échanges entre plusieurs pays. Son économie repose sur l’exploitation forestière, des plantations de cacao et de palmier à huile, une agriculture traditionnelle, dont les productions sont complétées par les produits de la pêche, de la cueillette et de la chasse. Les services sont limités. L’avenir de l’économie départementale repose sur la diversification des activités, le renforcement des acteurs économiques, l’utilisation de technologies modernes et un aménagement du territoire en mesure de dynamiser les échanges. Outre sa fonction de hub naturel, un atout actuellement mal exploité, la Likouala doit également faire de sa biodiversité riche et diversifiée (forêts, cours d’eau et tourbières) un avantage, à condition de tout mettre en œuvre pour la préserver.
Compte tenu de l’accessibilité difficile du département, de la présence de forêts et de cours d’eau sur son territoire, et de la variété des produits et des espèces disponibles dans la nature, la collecte, la chasse et la pêche contribuent encore, et tout au long de l’année, à l’alimentation des populations locales auxquelles elles fournissent aussi une gamme diversifiée de produits à usage médicinal ou destinés à la fabrication d’objets et à la construction de maisons.
La collecte de végétaux, de miel, de poivre ou d’insectes se pratique surtout en forêt. La chasse au piège, au fusil de chasse ou au filet dans les zones réservées porte sur du gibier de forêt et d’eau. Essentiellement artisanale, la pêche est réalisée dans les cours d’eau et dans les étangs marécageux pendant les décrues. Ses techniques (filet, ligne de fond, pièges, nasses et épuisettes) sont traditionnelles.
Agriculture vivrière
À cette offre viennent s’ajouter les produits issus de l’agriculture et de l’élevage. Cinq districts offrent de bonnes conditions climatiques et pédologiques à l’agriculture : Bétou, Enyellé, Dongou, Impfondo et Épéna. C’est une agriculture familiale et utilisant peu d’intrants. Les principales productions sont le manioc, le maïs, la banane plantain, l’igname, le taro, l’arachide et le soja. Le maraichage s’est développé à Impfondo et dans des centres forestiers, à l’initiative d’étrangers. L’arboriculture est pratiquée dans les districts de Dongou, d’Impfondo et d’Épéna. Ses principales productions sont les agrumes (oranges, citrons), les avocats, les safous et les mangues.
L’élevage se limite à la volaille, aux caprins, aux porcs et à quelques bovins. Le produit est destiné à l’alimentation, voire à payer les amendes et les dots. L’excédent est vendu sur les marchés locaux.
Palmier à huile et cacao
La Likouala compte quelques palmeraies naturelles. Elle abritait autrefois des plantations industrielles dont les productions alimentaient plusieurs huileries et savonneries. Épéna était alors la plaque tournante de la fabrication et du commerce de l’huile de palme. Aujourd’hui, la production est réalisée dans les villages. Quelques privés ont aménagé des petites palmeraies. La fabrication d’huile de palme brute est artisanale.

Après une période de déclin, la cacaoculture a redémarré à partir des années 2000. Culture de sous-bois, elle est réalisée dans les zones forestières par des petits producteurs dont les cacaoyères n’excèdent pas 10 hectares. Sa relance a bénéficié de l’appui de Diamond SA, filiale du groupe italien Huit (Otto) et de la compagnie forestière Likouala Timber. Ces entreprises aident les producteurs à aménager leur plantation, leur fournissent du matériel agricole et végétal (plants améliorés), en contrepartie de l’achat d’une partie de leur production à un tarif préférentiel. C’est une forme de partage de production.
La culture est confrontée à des problèmes de fermentation et de séchage. Selon les techniques de séchage, les fèves sont de couleurs différentes. Une petite partie d’entre elles n’est donc pas de qualité industrielle. La production de fèves de cacao est estimée à environ 1000 tonnes par an. Autrefois évacuées par le fleuve, les fèves sont expédiées par camion vers Brazzaville et Pointe-Noire, où elles sont exportées vers l’Italie. Une petite partie est écoulée vers le Cameroun.
Dans les districts d’Epéna, de Dongou et de Bouanéla, grands producteurs de miel, la récolte provient du miel sauvage ou de l’apiculture, qui est une activité artisanale.
Lire aussi. Congo-B. La Likouala, un département carrefour sous-équipé. https://www.makanisi.org/congo-b-la-likouala-un-departement-carrefour-sous-equipe/
Alerte au risque de déforestation
L’essor des chantiers forestiers a favorisé le développement, dans les villages, de cultures vivrières, telles que le maïs et le soja, destinées à nourrir la population. Or, dans la Likouala, comme dans d’autres départements, domine l’agriculture itinérante sur brûlis, un système agraire dans lequel les espaces mis en culture sont auparavant défrichés et brûlés. Une fois le sol épuisé, la terre est laissée en jachère, et un nouvel espace, de 2 ou 3 hectares, est défriché un peu plus loin. C’est ainsi que dans la Likouala, les agriculteurs, qui pratiquent cette technique et plantent leurs champs de maïs et de soja le long des grands axes routiers, font reculer progressivement la limite de la forêt. « Si on laisse cette pratique se développer, de vastes surfaces forestières risquent de disparaître d’ici une dizaine d’années. Il devient important de légiférer », s’inquiète Joseph Noumazalayi Ilounga, le président du Conseil départemental de la Likouala.
La question foncière nécessite également une réglementation. Des propriétaires fonciers ne respectent pas toujours leurs engagements. Après la première récolte de cacao, ils se tournent vers d’autres investisseurs qui leur proposent des prix d’achat plus alléchants. Ce qui n’est pas de nature à sécuriser l’investissement. « Il faut donner une garantie au moins décennale à un investisseur », martèle Noumazalayi. Si le Conseil départemental arrive à obtenir de l’État des titres fonciers le long des routes en bordure de forêt, cela devrait favoriser la production cacaoyère et vivrière, et, par ricochet, protéger la forêt. « Le cacao étant une valeur refuge, les agriculteurs ne mettront pas le feu à la forêt. Les cultures vivrières ne seront pas délaissées pour autant. Les 500 premiers mètres proches de la route seraient aménagés en maïs, en soja, voire en tournesol. Sur les 500 mètres suivants, le sous-bois serait planté en cacao pour éviter la déforestation sauvage », explique-t-il.
Exploitation forestière

Comme dans le reste du pays, la Likouala a été divisée en Unités forestières d’aménagement (UFA) et en Unités forestières d’exploitation (UFE), qui couvrent environ 5 279 100 hectares de son territoire. L’exploitation forestière couplée avec la 1ère transformation du bois est l’activité industrielle moderne la plus importante du département. Elle est réalisée par de grandes entreprises, à capitaux étrangers pour la plupart, qui ont obtenu de vastes concessions, dont la plupart sont aménagées et certaines certifiées OLB ou FSC.
Les investisseurs étrangers comptent dans leurs rangs Likouala Timber, à capitaux majoritairement italiens (UFA Bétou et Missa), implantée à Bétou, ainsi que Mokabi, filiale du groupe français Rougier, dont l’UFA Mokabi-Dzanga est dans le district d’Enyellé. Citons aussi la Congolaise des Bois (CIB)-Olam, filiale du groupe singapourien Olam, attributaire de deux UFA dans la Likouala (UFA Loundoungou-Toukoulaka et Mimbeli-Ibenga). Dans le district de Dongou, se trouvent Thanry Congo, filiale du groupe chinois Vicwood, (UFA Ipendja) et Bois et Placage de Lopola, une entreprise à capitaux libanais (UFA Lopola).
Seules deux sociétés à capitaux congolais ont des concessions. L’entreprise Bois Kassa exploite l’UFA Mobola Mbonda située dans le district de Bouanéla. La société Logistique de Développement Social & Recherche (LDSR) exploite l’UFE Bonvouki, qui se trouve dans l’UFA Oubangui-Tanga située au bord de l’Oubangui dans le district d’Impfondo.
La production de bois
En 2022, la production de grumes s’est affichée à 522 854 m3 de grumes, dont plus de la moitié est du sapelli (329 977 m3). Suivent l’ayous (38 733 m3), le sipo (35 263 m3), le mukulungu (21 724 m3) et le tali (17 7289 m3). La filière est confrontée à de sérieux problèmes d’évacuation et d’énergie. La fourniture d’électricité par E2C étant insuffisante et les ruptures d’approvisionnement en gasoil fréquentes, les unités de transformation tournent parfois au ralenti quand elles ne sont à l’arrêt pendant plusieurs jours.
Le bois (grumes et débités) est expédié, en majorité, par la route, vers le sud du Congo et le Cameroun. Les marchés à l’export sont en Europe et en Asie (Chine et Singapour). Le marché congolais, qui porte sur des sciages et des contreplaqués, est limité à Impfondo et à Brazzaville, seule destination au niveau national. L’approvisionnement du marché national est confronté à la cherté des prix des équipements et au manque d’entrepôt de stockage à Brazzaville. La demande est forte pour le coffrage (fabrication de cercueils).
Lire aussi. Le Congo passe de 12 à 15 départements. https://www.makanisi.org/le-congo-passe-de-12-a-15-departements/
Mines, matériaux de construction et pétrole
Pour l’heure, l’activité minière est limitée à la prospection, notamment de diamant et d’or. Divers matériaux (argile, sable, gravier et terre) sont exploités traditionnellement pour la construction de maisons et d’édifices. Épéna est réputé pour ses briques cuites, de couleur blanche ou grise, dont l’usage tend à se développer. La construction immobilière et le courtage immobilier sont des activités informelles menées par des particuliers.
Le département a été découpé en 5 blocs pétroliers – Mopongo, Mokélembembé, Ngolo, Ngoki et Mboto -, qui se succèdent du nord au sud du département. Aucune découverte majeure n’a été faite. De quoi rassurer les écologistes, quand on connait l’importance des tourbières et des forêts pour le stockage du carbone et la lutte contre le changement climatique.
Carence en services modernes
D’une manière générale, les services sont peu développés, Le réseau bancaire est embryonnaire, limité à quelques agences à Impfondo, Bétou et Mokabi. Il n’y a aucune société d’assurance, ni de cabinet de courtage. Les établissements de microfinance, dont les Mutuelles Congolaises d’épargne et de crédit, les agences de transfert de fonds ainsi que le mobile money permettent de pallier l’insuffisance du système financier.
Même carence observée du côté du transport. Le transport routier intérieur est une activité informelle (minibus, taxis, motos). Les liaisons avec l’extérieur sont organisées par des transporteurs étrangers, généralement des Camerounais pour les grumiers et des Ouest-Africains pour les grands bus assurant les déplacements entre Brazzaville et Impfondo.
Le transport fluvial des passagers et des marchandises s’effectue dans des pirogues, des canots rapides, avec ou sans moteur, et des baleinières en bois. Les grands bateaux, sorte de barges aménagées, sont réservés aux longs trajets. Quelques barges transportent des produits pétroliers (gasoil) et du bois.
Commerce de détail et marchés
La Likouala est sous équipée en services aux entreprises (comptabilité, audit, conseil en gestion, en informatique, communication et marketing…). Le commerce de gros est quasiment inexistant, par manque d’infrastructures de stockage et de chambres froides. Une situation qui permet aux détaillants de fixer les prix et de faire la loi sur le marché.
En revanche, le commerce de détail est plus florissant. L’activité s’effectue généralement dans des petites échoppes, dans la rue ou sur les marchés. Il existe peu de boutiques modernes et de services aux particuliers (pressing, librairie…), à l’exception de quelques cyber-cafés.
La vente de produits manufacturés (habillement, friperie, quincaillerie, pièces de rechange, hi-fi, produits alimentaires, téléphones portables…) est l’apanage des étrangers. Les débits de boisson sont généralement tenus par des Congolais. Les femmes règnent sur le commerce vivrier frais (marchés couverts et étals). Un réseau de marchés forains, le long de l’Oubangui, assure les échanges avec la RDC.
La Likouala n’est pas une destination touristique. Aux problèmes d’accès, s’ajoute le manque d’hôtels et de sites aménagés. Pourtant le département ne manque pas d’atouts en matière d’écotourisme et de tourisme fluvial. La Likouala comprend deux aires protégées : le parc national de Nouabalé-Ndoki, partagé avec la Sangha, et la réserve communautaire du Lac Télé, qui s’étend sur les districts d’Épéna et de Bouanéla. Près d’Impfondo se trouve le siège du Forum International des peuples autochtones d’Afrique centrale.
Un positionnement naturel de hub
Les marchés de la Likouala se situent à trois niveaux : international (Europe et Asie), régional (Cameroun, RCA et RDC) et national (Ouesso et Brazzaville). Le département se situe à la pointe extrême de la vocation de transit du Congo. Dans cette vocation, dont se targuent souvent les autorités du pays, la Likouala, qui se trouve à la jonction de la RCA et de la RDC et à proximité du Cameroun, a un rôle à jouer, d’autant qu’à la route, elle peut ajouter la voie fluviale. Or ce n’est pas le cas. « La Likouala a un positionnement naturel de hub à partir duquel les marchandises qui proviennent de plusieurs pays peuvent être dispatchés dans la sous-région. Sans oublier que l’extrême nord-ouest de la RDC représente une grand marché », signale Noumazalayi. En outre, sur le plan agricole, le département, dont une partie du territoire est dans l’hémisphère nord, pourrait jouer sur l’inversion des saisons et produire des denrées quand le sud du pays ne peut le faire.
Les CDGC
Deux conditions permettraient de doper l’économie likoualienne et de valoriser sa position de hub sous-régional : renforcer les infrastructures de transport, d’électrictié et le numérique et aider les villages à s’autonomiser. Comment ? « Nous avons un outil pour cela. Un décret de 2013 prévoit la création d’un Comité de gestion et de développement communautaire (CGDC) dans chaque village ou quartier », informe Noumazalayi.
Sorte de démembrement du Conseil départemental, cet organe, qui a une autonomie de gestion, ses propres instances de contrôle et de supervision, pourrait favoriser le développement d’activités génératrices de revenus, à condition de lui donner les moyens et de former ses membres. « Ceux qui travailleront dans les CDGC, dont ils peuvent être actionnaires, sont des habitants du village auquel reviendront les revenus. Et rien n’empêche le CDGC de tisser des partenariats avec des privés. Le Conseil départemental devra veiller à ce qu’il n’y ait pas de détournement ou de mégestion. Il doit au préalable faire des études de faisabilité sur les activités à développer. En fonction des résultats, on peut installer des sites pilotes, puis généraliser l’expérience si tout va bien. C’est de la micro-économie, mais ce projet aura un effet de levier sur l’ensemble du département », conclut Noumazalayi. Au Conseil départemental de donner le top du départ.














