Connue pour être un pays de peintres, de sculpteurs et de musiciens, la République démocratique du Congo l’est moins en matière de création littéraire, une discipline qui a émergé plus tardivement avec des pionniers comme Bolamba Lokolé et Paul Lomami-Tshibamba. Si la littérature scientifique, soutenue par une importante production universitaire, est féconde, en revanche, l’émergence de jeunes plumes est plus difficile. Toutefois la soif d’écrire est là et s’accompagne d’une soif de lire. C’est pour répondre à ces besoins qu’Abel Bukasa a créé la maison d’édition « Feuilles folles », à Lubumbashi. Reste à structurer une véritable chaîne du livre, un défi auquel s’attelle aussi l’éditeur.
Propos recueillis par Muriel Devey Malu-Malu
Makanisi : Vous êtes éditeur à Lubumbashi. Quelle est votre formation ?

Abel Bukasa : j’ai fait des études de lettres au département de Français-Latin à l’institut supérieur pédagogique de Lubumbashi, ce qui m’a conduit au professorat. Puis j’ai suivi diverses formations dont une en français langue étrangère et une autre en bibliothéconomie.
Je dirige aujourd’hui la médiathèque de l’Institut français de Lubumbashi et je suis en charge du pôle livre. L’ensemble de ces formations et mon expérience professionnelle m’ont permis d’acquérir un savoir-faire en matière de livres, d’écriture, de bibliothéconomie et de médiation culturelle.
À Lubumbashi, il existe, certes, des maisons d’édition, mais surtout à vocation scientifique.
Vous avez créé une maison d’édition baptisée Feuilles folles. Qu’est-ce qui vous amené au métier d’éditeur ?
La maison d’édition « Feuilles folles » a été créée en 2023, avec pour objectif de répondre à un besoin qui se faisait sentir à Lubumbashi, où il existe, certes, des maisons d’édition, mais surtout à vocation scientifique. Ces maisons publient principalement des ouvrages scientifiques, mais pas d’ouvrages de littérature proprement dits, sinon des essais de type académique. Or la jeunesse manque de formation littéraire. J’ai pu constater, en effet, lors de la Fête du livre organisée chaque année, en février, par les Instituts français de Lubumbashi, de Goma et de Kinshasa, une forte demande en matière d’ateliers d’écriture. Les jeunes veulent, en effet, apprendre à écrire. Cette fête, qui n’a pas pu avoir lieu en février cette année en raison de la situation sécuritaire dans l’est du pays et qui sera reportée au mois de novembre, permet aux auteurs de se rencontrer et d’échanger. Pour répondre à la demande de ces jeunes et susciter des vocations, il nous est apparu nécessaire de fonder une maison d’édition pour publier leurs œuvres. Ainsi est née Feuilles folles.
Toute conception d’un livre à ses débuts s’apparente à un tourbillon de feuilles folles, à une folie.
Pourquoi le nom de Feuilles folles ?
C’est un nom en hommage à mon père Freddy Kalenda Tshibanda. Alors qu’il hésitait entre plusieurs titres à donner à son manuscrit, il a fini par encercler celui qu’il avait baptisé « Feuilles folles ». Une manière pour lui d’évoquer la folie qui s’empare de nous dans le processus de création littéraire, dans la genèse d’une œuvre de cette nature. Toute conception d’un livre à ses débuts s’apparente à un tourbillon de feuilles folles, à une folie.
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Combien d’auteurs avez-vous publiés à ce jour ?
« Feuilles folles » a déjà publié 8 ouvrages. Ce sont principalement des romans, des nouvelles sélectionnées par un comité de lecture, dans le cadre d’un concours que nous organisons. Parmi nos publications figurent également des essais qui portent sur l’écriture, la culture et la littérature. Nous sommes en train de constituer un catalogue. Nous ne voulons pas aller trop vite en besogne. Nous procédons donc genre par genre, l’idée étant de maîtriser un genre, avant de passer à un autre. Le catalogue actuel est donc composé, pour le moment, de romans, de nouvelles et d’essais.
La jeunesse a pris conscience de la nécessité de s’approprier sa propre histoire et sa propre réalité, et de l’écrire avec ses propres mots
Qu’est-ce qui pousse les jeunes Congolais à écrire aujourd’hui ?
Il y a un besoin de dire, de raconter notre quotidien. Pendant longtemps, c’est la littérature étrangère qui a dominé l’offre de lecture. Les livres d’auteurs congolais étaient très rares. Mais, aujourd’hui, la jeunesse a pris conscience de la nécessité de s’approprier sa propre histoire et sa propre réalité, et de l’écrire avec ses propres mots.
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Quels sont les principaux thèmes des romans et des nouvelles ?
Les thèmes sont le vécu de la population lushoise (de Lubumbashi), la place de la femme dans la société congolaise mais également dans le secteur minier, où les femmes sont exposées à la violence, dont la violence masculine entre autres. Les questions d’identité reviennent également dans plusieurs romans : identité congolaise, identité lushoise, identité noire, être fille ou garçon né en RDC et la responsabilité que cela implique par rapport à la scène politique congolaise…
Les thèmes sont le vécu de la population lushoise, la place de la femme dans la société congolaise mais également dans le secteur minier… et les questions d’identité
Les auteurs sont-ils plutôt des hommes, plutôt des femmes ou les deux ?
Ce sont les deux. C’est pour cela que nous organisons des ateliers d’écriture dans les écoles et les lycées pour inciter les jeunes à devenir écrivains. Même si certains ne le seront jamais, les ateliers permettent à ces jeunes d’apprendre à écrire et de former également de futurs éditeurs professionnels.
Ces ateliers d’écriture sont-ils organisés par votre maison d’édition ?
Oui, ces ateliers sont organisés par notre maison d’édition et nos partenaires, car en plus de notre fonction d’éditeur, nous formons à l’écriture, au métier d’écrivain. Nous bénéficions, pour ce faire, de l’expertise d’auteurs confirmés qui viennent animer nos ateliers. Nous organisons également des clubs de lecture où l’on parle des productions littéraires. Notre but est, entre autres, de suivre les jeunes sur le long terme jusqu’à ce qu’ils arrivent à se professionnaliser.
La chaîne du livre est très incomplète en RDC, en général, et à Lubumbashi , en particulier.
Publier nécessite d’imprimer et de diffuser. Qu’en est-il de ces deux activités en RDC ?
Il faut savoir que la chaîne du livre est très incomplète en RDC, en général, et à Lubumbashi , en particulier. Il est très difficile dans notre ville de trouver des imprimeurs capables de répondre aux attentes d’un éditeur. Outre ceux de Lubumbashi, on a recours à des imprimeurs de Goma, de Zambie ou d’Afrique du sud, avec lesquels on discute pour améliorer la qualité de l’impression. Toutefois, le gros problème reste l’acheminement du livre imprimé jusqu’à chez nous, qui représente un coût, et la distribution. Il faut trouver comment distribuer et par quel relais. À Lubumbashi, on a recours aux librairies, à des points de vente et aux bibliothèques. Les auteurs ont plus de chance d’écouler eux-mêmes leur livre, plutôt que de les placer dans les librairies. À Lubumbashi et dans d’autres villes de la RDC, les lots placés en librairie mettent beaucoup de temps à s’écouler. Pour pallier ces problèmes, on investit sur les vernissages, on organise des événements. Il existe aussi des salons et des foires littéraires, mais c’est limité.
Il y a un problème sérieux de relais à l’intérieur de la RDC. Le circuit de diffusion des livres dépend des itinéraires des compagnies aériennes.
Comment fonctionne la distribution à l’intérieur de la RDC ?
Il y a un problème sérieux de relais à l’intérieur de la RDC. Le circuit de diffusion des livres dépend des itinéraires des compagnies aériennes. Depuis Lubumbashi, les liaisons sont faciles avec Goma et Kinshasa, car ces villes sont reliées par avion. Mais c’est à l’éditeur de s’occuper de la diffusion par avion, car il n’y a pas de chaînes de distribution et de relais organisés. Ce système explique le manque de contacts et d’échanges entre écrivains et la difficulté pour les lecteurs d’acheter les livres d’auteurs congolais. La chaîne du livre est à mettre en place. Elle est complexe et nécessite une connexion entre éditeurs et libraires. Il y a une brèche à colmater.
Lire aussi. Andaal, une plateforme de promotion et de distribution du livre africain https://www.makanisi.org/andaal-une-plateforme-de-promotion-et-de-distribution-du-livre-africain/
Y a-t-il des critiques et des émissions littéraires ?
Il existe des critiques et des émissions littéraires, mais cela reste peu développé car, dans les grilles de programme des chaînes de télévision, qui sont principalement commerciales, de telles émissions ne sont pas rentables. Cela nous oblige à nous convertir en animateurs. Même quand ces émissions existent, leurs journalistes ont rarement lu les livres. Il leur est donc difficile d’en parler.
L’une des premières tâches du ministère serait d’aménager la chaîne du livre qui est défectueuse et faible à tous les niveaux
Que fait le ministère de la Culture, des Arts et du Patrimoine pour la promotion du livre congolais ?
L’appui du Ministère est assez inexistant. Chacun se débrouille en fonction de sa passion pour le livre. L’une des premières tâches du ministère serait d’aménager la chaîne du livre qui est défectueuse et faible à tous les niveaux. Si elle fonctionne bien, l’auteur arrivera à vivre de son écriture. La question de la rémunération des auteurs vient en seconde position. Mettre cette question en premier revient à mettre la charrue avant les boeufs. Car si le livre ne circule pas et ne se vend pas, l’auteur ne sera pas bien rémunéré. Par manque de cette chaîne du livre, certains auteurs écrivent à la commande pour être rémunérés, ce qui n’est plus de la littérature.
Quid de l’e-book ?
L’e-book est un problème en RDC pour plusieurs raisons. Les Congolais ne font pas confiance à la technologie. Ils évitent de commander et de payer un achat sur Internet. Ils préfèrent le livre papier au livre numérique. Le manque de moyens financiers est un autre obstacle, de même que l’accès à Internet qui est très limité dans certaines zones. Pour permettre au livre de circuler et aux jeunes de lire, la boîte à livres peut être une solution.
La bibliothèque mobile, avec dépôt temporaire de livres dans les écoles isolées ou ne disposant pas de bibliothèques, en est une autre. Tel est le cas du Kitabus, à Bukavu, une initiative de l’Institut français, qui se déplace d’une école à l’autre et permet à des jeunes d’accéder à des livres et aux manuels scolaires dont ils ont besoin, favorisant au passage la culture de la lecture. En RDC, on veut lire, il y a un grand besoin d’apprendre, mais on trouve difficilement des livres.
Toujours dans le but de permettre aux jeunes de lire, on s’est regroupé récemment, entre éditeurs, pour lancer un « appel à livres » auprès du grand public. Nous avons récolté beaucoup de livres de seconde main que l’on a triés puis donnés à des écoles.
Avant de penser à exporter des livres, nous devons d’abord organiser et structurer le marché congolais du livre.
Le mot de la fin ?
Avant de penser à exporter des livres, nous devons d’abord organiser et structurer le marché congolais du livre. Nous comptons créer une structure regroupant des éditeurs pour remédier aux problèmes qui se posent à tous les niveaux de la chaîne du livre. Il faut mettre au point des formations tant au niveau de l’édition que de l’imprimerie, promouvoir l’imprimerie du livre qui est une activité spécifique, élaborer une stratégie de diffusion à l’échelle nationale et former des correcteurs à l’image des correcteurs des presses universitaires de Lubumbashi, qui sont certifiés et très professionnels. Plusieurs fois, nous avons fait appel à eux pour former nos équipes. On doit également encourager la tenue de salons du livre, comme le Salon du livre des Grands lacs, la Journée du livre qu’organise Kiosque littéraire en novembre. On doit également profiter de la Fête du livre, que l’Institut français organise, pour tisser des contacts, faire parler du livre et faire lire… C’est un défi, c’est difficile, mais nous sommes optimistes.














