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samedi 21 mai 2022
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Écrire pour témoigner : les nouvelles plumes de la RDC

Grands lecteurs, vivant à Lubumbashi, ils ont entre 22 et 40 ans et en commun une passion pour l’écriture, chacun ayant déjà publié un ou plusieurs romans, nouvelles ou poésies. C’est également dans le chef-lieu du Haut-Katanga qu’ils travaillent, car, pour l’heure, écrire ne leur rapporte pas encore assez d’argent pour vivre. « Nous sommes tous polyvalents », souligne l’un d’entre eux. Quelques-uns se sont vus décerner des prix littéraires. Quand ils ont du temps libre, leur point de ralliement est la Halle de l’Étoile, alias Institut français de Lubumbashi, une ville connue pour son dynamisme culturel. Portrait de jeunes talents à découvrir.

Ils n’ont rien de l’écrivain maudit ou malheureux. Ancrés dans la vie, ils aiment et veulent écrire, pour être publiés. Et pour gagner un prix bien sûr, mais surtout pour raconter leur société, leur pays, un parcours de vie, où se mélangent fiction et réalité. Ils puisent dans leur imaginaire tout en se nourrissant de l’histoire passée de l’Afrique et de la RD Congo, de l’actualité ou de faits de société tirés du quotidien, avec son cortège de difficultés, d’insécurité, de pauvreté, de chômage, de violences et de guerres, mais aussi de joie, de vie, de débrouillardise et de résilience, qu’ils mettent en scène avec leur talent d’écrivain.

Le fleuve de la mort

Éric Ntumba, 40 ans, énarque, est à la fois écrivain et banquier d’affaires. Il occupe actuellement le poste de directeur régional d’Equity BCDC à Lubumbashi. Ses charges professionnelles et familiales accaparent une grande partie de son temps. Il écrit donc quand il voyage. Son premier roman, « Une vie après le Styx », publié chez l’Harmattan, a obtenu le prix Makomi 2020, un prix européen de littérature congolaise créé et organisé par le Pôle EUNIC (regroupement d’institutions et de centres culturels européens en RDC) et la Délégation de l’Union Européenne en RDC.

Pourquoi ce titre ? « Le Styx est le fleuve de la mort chez les Grecs, qui sépare le monde des morts et celui des vivants. La RDC est passée par le Styx. Elle a touché le fond. Sa capacité à rebondir lui confère un statut d’invincibilité. Elle peut affronter l’avenir de manière plus sereine. Mon roman est un appel à la résilience et à la résistance. C’est aussi un message subliminal », explique Ntumba. L’intrigue se situe dans l’est de la RDC, où sévissent des groupes armés et des guerres à répétition. Sifa, l’héroïne, qui fait le choix de la vie en gardant son bébé, né d’un viol, malgré les atrocités qu’elle a vues et subies, illustre cette capacité de résilience et de reconstruction. « Fifa remonte le fleuve de la mort à contre-courant et choisit la vie », martèle l’auteur.

La piste du lézard sans queue

À tout juste 25 ans, Patrick Kasongo, un passionné de dessin, comptable de son métier, vient d’obtenir le Prix du jeune écrivain de langue française 2022 pour sa nouvelle « La piste du lézard sans queue », qui sera publié aux Éditions Buchet-Chastel, dans un recueil unique qui comprendra également les nouvelles des 11 autres lauréats. Le prix est décerné par l’association du jeune écrivain à des auteurs de nouvelles de 15 à 26 ans.  « L’histoire se passe dans l’est de la RDC. Un personnage se rend aux champs et en retournant la terre,  trouve un objet métallique qu’il ramasse. Prenant cet objet pour un trésor car il est doré, il le rapporte chez lui. Mais il découvrira que ce n’est pas ce qu’il pensait », résume, sibyllin, Patrick. Cette troisième nouvelle, les deux premières ayant été éditées chez Bahu-Bâb en RDC (« Si les arbres pouvaient parler » et « L’Éternel mercredi »), sera suivie d’un roman, le premier, en cours de rédaction. « J’en ai déjà écrit la moitié. Il s’intitulera le Diamant de la dernière chance et l’intrigue se déroulera dans le nord-est de la RDC ». Une histoire inspirée d’un de ses oncles, qui a travaillé dans une carrière de diamant dans l’ex-province orientale, à l’époque du président Mobutu.

Sur les traces du passé de Kolwezi

Originaire de Kolwezi, Anaclet Kamwanya Mwayuma, lui, s’intéresse au passé dans « À la recherche des temps perdus », un roman historique, publié chez Calures Éditions, dont le personnage principal, « je », est guide touristique dans le récit. « Les temps perdus sont les époques perdues de Kolwezi. Ce n’est pas une narration brute. J’observe la société, j’analyse, j’interprète puis j’écris », signale Kamwanya.

D’abord menée dans des bibliothèques, la recherche sur le passé de la ville va ensuite déboucher sur un périple photographique à travers la cité minière. Initiée par un photographe marseillais que « je »accompagne, l’aventure sera poursuivie par « je » tout seul, devenu photographe par la force des choses.  C’est donc à partir d’une série de photos, actuelles et anciennes, que « je » va plonger au cœur de la cité et « raccommoder son histoire ». Ce roman sera suivi d’un deuxième livre, qui évoquera le Katanga du futur, après le découpage du pays en 26 provinces.

Assistant à la faculté des lettres et sciences humaines de l’Université de Lubumbashi (Unilu),  opérateur culturel, membre de la revue membre Alumnis de Cogito Litteris, Anaclet s’est déjà fait connaître par des nouvelles (« Imbroglio »), des poèmes (« Valse poétique ») et des essais (« Autopsie d’Alain Mabanckou »). Et par un carnet de route intitulé « Un voyage formidable avec Mulykap, de Kolwezi à Lubumbashi », publié, en 2019, aux Éditions du Pangolin. « L’histoire du voyage est généralement écrite par des Occidentaux. J’ai voulu dans ce carnet de route relater un voyage à travers le Katanga et l’apport de la compagnie de transport Mulykap au développement de la province », souligne Kamwanya.

Un médecin tombé dans la littérature

Pédiatre et enseignant à l’Unilu, Gray Kanteng est l’auteur de deux recueils de poésie et de deux romans : « Noir de Sang », paru aux Presses universitaires de Lubumbashi et « le Cri de la terre », édité par Calures Éditions. « Mes romans rentrent dans un projet global de fiction historique avec des personnages imaginés. J’essaie de retracer l’histoire de l’Afrique. Le premier se situe pendant la traite esclavagiste, le deuxième au début de la colonisation. Le prochain sera consacré à l’Afrique post coloniale, à l’appropriation de leur destin par les Africains. Chaque roman est autonome mais l’histoire globale est une fresque sur les grandes étapes de l’histoire africaine », précise Gray.

Pour Gray, écrire est une passion ancienne. « J’ai toujours voulu écrire. Des professeurs de français m’ont poussé à le faire. J’ai commencé par des poèmes que j’ai rassemblés par la suite dans un recueil qui a été publié. J’ai déjà écrit 5 romans, mais je n’ai commencé à les faire publier il n’y a que deux ans. Il fallait que je sorte de l’ombre. C’est une aventure intéressante. Je suis un médecin tombé dans la littérature par passion puis par évidence ».

Lire aussi : RDC. Calures Éditions ou la passion pour les livres : https://www.makanisi.org/rdc-calures-editions-ou-la-passion-pour-les-livres/

Écrivain et éditeur

Fondateur et directeur général de Calures Éditions, Carl Kalire est également venu à l’écriture par la lecture. « J’adorais les romans d’Agatha Christie que je dévorais », précise-t-il. Professeur de français dans le secondaire, chercheur attaché à la faculté des lettres et des sciences humaines de l’Unilu et critique littéraire, il est l’auteur de nouvelles, de poésies et d’un roman, « La misère, l’oppression et la révolte », paru aux éditions Bahu-Bâb en 2018. « Le partage (ensanglanté) du gâteau », l’une de ses nouvelles, est devenue le titre d’un recueil de nouvelles dans lequel a également publié Patrick Kasongo.

Des passionnés de lecture

Avant de prendre la plume, ils ont été (et sont toujours) des lecteurs assidus. Tel est le cas d’Éric Ntumba qui est entré dans la production littéraire par le rap, par la poésie. « J’ai forgé ma plume par le rap. À 16 ans, j’ai écrit plusieurs articles pour des revues scolaires. J’ai toujours eu envie de consigner, de raconter. J’ai commencé à formaliser mon premier roman en Afrique du Sud où j’étais étudiant. Mais j’écrivais surtout pour moi. L’idée de publier m’est venue plus tard ».

Le premier éveil à l’art de Patrick Kasongo était le dessin. Il adorait dessiner, une passion contrariée par ses parents qui l’ont obligé à renoncer à son hobby pour se consacrer à ses études. Par la suite, il s’est intéressé aux livres. « Mon père était écrivain et nous avions, à la maison, une bibliothèque bien fournie notamment en livres policiers. » Parmi ses coups de cœur figurent entre autres « Le livre de l’intranquillité » de l’écrivain portugais Ferdinand Pessoa, « Le comte de Monte Cristo », « Le livre de sable », de Jorge Luis Borges, et « Le Zaïre écrit », une anthologie de la poésie zaïroise de langue française, préfacée par l’écrivain Masegabio Nzanzu. « Ça a été le déclic. Ce livre m’a fasciné », assure Kasongo.

Lire aussi : RDC. Calures Éditions ou la passion pour les livres https://www.makanisi.org/rdc-calures-editions-ou-la-passion-pour-les-livres/

Recréer le goût de la lecture

Les uns et les autres reconnaissent que la RDC ne compte pas beaucoup de grands écrivains alors qu’elle abrite de nombreux essayistes, contrairement à des pays comme le Congo-Brazzaville ou le Sénégal. Mais cela est en train de changer. Tout dépend de l’environnement dont le cercle familial, et des personnes que l’on fréquente. « Le vent tourne, il y a davantage de lecteurs à la bibliothèque de la Halle de la Gombe », note Patrick. Gray, pour sa part, a été incité à lire parce qu’il a fréquenté une école où l’on poussait les élèves à la lecture. « Il y avait une bibliothèque et des séances de restitution des livres qu’on avait lus. Mais actuellement on n’encourage pas suffisamment les jeunes à lire ». 

L’accès à la lecture passe aujourd’hui par le support numérique, les réseaux sociaux, mais peu par le livre papier. Toutefois, les jeunes se contentent de lire les commentaires ou les titres des articles, mais rarement les articles eux-mêmes. Et encore moins les livres. Si davantage de jeunes poètes et écrivains se consacrent à l’écriture, sans pouvoir toutefois être facilement publiés, les lecteurs restent rares, pour diverses raisons, notamment financières. « Il faut recréer le goût de la lecture, encourager les jeunes à lire et à aller à la bibliothèque. », martèle Gray. Face à des lecteurs plutôt paresseux, ne faudrait-il pas écrire des textes courts, car il faut un niveau de culture assez poussé pour lire des livres plus étoffés, s’interrogent certains.  

Les structures de soutien aux écrivains et aux éditeurs en RDC

Plusieurs structures ont été mises en place pour soutenir le livre et les écrivains en RDC. 

L’association « Écrivains du Congo », créée en 2021, fédère les écrivains congolais résidant au pays et ceux de la diaspora. Active sur son groupe whatsapp, elle organise, un jeudi par mois, l’émission « je dis critique », qui permet des échanges entre auteurs.

L’Association des jeunes écrivains du Congo (Ajeco), fondée par Celena Ngoy wa Ngoie, également membre d’Écrivains du Congo, regroupe la nouvelle vague d’écrivains et organise des ateliers d’écritures et des débats.

L’Association nationale des éditeurs et des diffuseurs du livre est présidée par le professeur Bertin Makolo Muswaswa.

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