Originaire du Cameroun, de la région du littoral, Maxime Jong vit au Québec depuis 2009. Il est directeur de cabinet à la mairie d’arrondissement de Verdun à Montréal et consultant sur les questions de développement économique et de transition écologique. Mais il est aussi scénariste et co-réalisateur d’un premier court métrage intitulé « Mboa e Jái nɛ̂ », qui porte sur les traditions culturelles du peuple Sawa.
Présenté du 25 au 27 juillet au Festival international du film de grand Kasaï (Fifika), à Mbuji-Mayi, en République démocratique du Congo, ce court métrage met en lumière les valeurs de solidarité et d’équilibre du Mboa, qui permettent de naviguer sur les eaux sacrées du fleuve Wouri, et, symboliquement, sur le fleuve de la vie. Ces valeurs sont transmises, dans le film, par un père, Pa’a paï (Papa pagaie), à sa fille Bella, une jeune mère.
Dans la seconde partie de cet entretien, Maxime Jong aborde plus particulièrement la question de l’indispensable transmission de ces valeurs ancestrales, au risque de voir disparaître un système de vie et de pensée dans lequel tout est lié.
Propos recueillis par Muriel Devey Malu-Malu
Le film insiste sur l’importance de la transmission, évoquée par le personnage de Pa’ a paï, l’initié et père de Bella, qui doit, à son tour, transmettre le rythme de la pagaie aux générations futures. Dans le monde de la pirogue plutôt masculin, on peut être étonné que la succession puisse se faire de père à fille…
Dans le film, la transmission des savoirs liés aux pirogues de course se fait de père en fille. Les courses de pirogues sont exclusivement masculines, le film est donc en décalage avec la réalité sur cet aspect. C’est volontaire. Le message que j’ai voulu envoyer est de deux ordres: premièrement, en prenant la pirogue comme une symbole de la communauté, je rappelle le rôle de leadership actif des femmes dans nos sociétés. Deuxièmement je souhaite souligner une réalité qui existait initialement dans la société sawa, mais que certains ont tendance à oublier. La société sawa est une société matrilinéaire. Mon village s’appelle Bonajinje, qui signifie « enfant de Jinje ». Or Jinje est le nom d’une femme, première épouse d’Ebele, le fondateur du village, qui est aussi appelée « Nyango’a Mboa ». À Deido, tous les villages portent un nom de femme.
Choisir de transmettre l’art de la pagaie à une femme est donc, pour moi, une manière de dire que notre communauté doit laisser une place à tous ses membres et permettre à tous et à toutes de s’épanouir. Il faut lier le féminin et le masculin. Dans la cosmogonie sawa, des rôles spécifiques et de premier plan sont données aux femmes. Certaines divinités auxquelles on fait référence dans nos rites sont féminines. Cela ne doit pas être relégué au second plan.
Il faut lier le féminin et le masculin. Dans la cosmogonie sawa, des rôles spécifiques et de premier plan sont données aux femmes.
Lors de la transmission du pouvoir, la jeune femme doit arracher la pagaie des mains de son père. Quelle symbolique doit-on y voir ?
Dans ce geste, il y a une signification traditionnelle que je ne saurais donner. Toutefois, je perçois dans ce rituel un acte de volonté, d’affirmation et d’engagement. Quand on décide de prendre une charge, quelle qu’elle soit, il faut acter son engagement et les responsabilités qui viennent avec.
Quand on décide de prendre une charge, quelle qu’elle soit, il faut acter son engagement et les responsabilités qui viennent avec… Cette charge est en fait toujours partagée.
Cette charge est en fait toujours partagée. Sur une pirogue, plusieurs acteurs dirigent. Il n’y a pas que le musina, placé en fin de pirogue. Il y a aussi d’autres acteurs qui donnent des informations sur le sens et le rythme de la navigation et la direction à prendre, à ceux qui ont en charge la navigation et qui, au final, décident. Il y a un jeu de résonances entre les différents acteurs.
Peut-on dire que le mboa symbolise à la fois le groupe et l’individu, chacun devant alors fournir un travail pour la réussite de la transmission initiatique ?
En effet, à l’échelle macro, la pirogue renvoie au mboa, à l’échelle micro, elle représente le corps de l’individu. L’esprit est le pagayeur qui doit choisir sa destination. Un bon pagayeur sait que tous les éléments ne sont pas contrôlables. La force du courant ou la météo peuvent changer. Dans ces conditions, pour que notre pirogue puisse bien naviguer tout au long de notre vie, il faudra renforcer certains aspects de notre être et travailler certaines qualités. Ce travail de recentrage permanent ne peut toutefois pas reposer sur l’individu seul. La communauté doit aider le pagayeur à aller chercher les qualités nécessaires pour bien pagayer. Il ne s’agit pas de lui imposer une voie prédéterminée, mais de l’aider à trouver son équilibre. Si l’individu doit travailler sur lui-même, la communauté doit prendre conscience des éléments et des qualités qu’elle doit, elle aussi, développer pour l’aider à bien naviguer.
Ce travail de recentrage permanent ne peut toutefois pas reposer sur l’individu seul. La communauté doit aider le pagayeur à aller chercher les qualités nécessaires pour bien pagayer.
Lire aussi : « Village comment es-tu assis », une métaphore de l’équilibre et de la solidarité dans la société Sawa. https://www.makanisi.org/village-comment-es-tu-assis-une-metaphore-de-lequilibre-et-de-la-solidarite-dans-la-societe-sawa/
La transmission est-elle un acte unique ou au contraire continu ?
Dans le film, au moment de la transmission de la pagaie, il y a plusieurs personnages qui interviennent. En réalité, il s’agit des mêmes personnages, à différents stades de leur vie. La transmission ne se fait pas à un moment final, mais tout au long de la vie. Si ma pagaie se casse alors que je n’ai que 30 ans, j’aurai déjà transmis quelque chose. Il faut laisser des indices tout au long de la vie.

Dans le film, il est précisé que chacun doit changer de place et savoir céder sa place… Cette nécessaire alternance fait-elle partie des valeurs de l’initiation…
Pour être très précis, dans ce moment du film, il y a plusieurs éléments. Céder sa place dans la pirogue ne veut pas dire que le pagayeur n’a plus de rôle dans la pirogue et dans la communauté. Tel est le cas de Pa’a Paï, qui a cédé sa place dans la pirogue, mais qui doit aussi céder son rôle d’initiateur car, bientôt, il ne sera plus là. Il doit donc transmettre, de son vivant, les connaissances à la personne qui doit prendre la relève et assumer sa place. Il ne peut pas disparaître sans avoir préparé cette transmission. Il faut donc s’assurer que la transmission a été faite avant. Le véritable rôle de leadership et de préparation du mboa est de savoir se préparer à laisser sa place dans la vie.
Le véritable rôle de leadership et de préparation du mboa est de savoir se préparer à laisser sa place dans la vie.
Pourquoi la chanson que chantent les deux femmes et les pagayeurs parle-t-elle de pagaie cassée ? Quel sens donner à cette allusion ?
Les pagayeurs chantent cette chanson pour se donner du courage. Je n’ai pas d’explication sur l’allusion à la pagaie cassée, mais j’ai une intuition sur sa signification. C’est, me semble-t-il, un rappel de l’attention qu’il faut prêter à l’outil qui nous permet de naviguer. C’est un outil sensible qui peut se briser. Quand la mère et la grand-mère chantent cette chanson au nouveau-né, c’est un rappel de la fragilité de la vie. Une sorte de « Sic transit gloria mundi » (Ainsi passe la gloire du monde). Ainsi, l’expression « pagaie cassée » peut-elle être aussi comprise comme « Je vais mourir ».
Cette expression peut être aussi une allusion aux notions de prévision et de solidarité…
Sans pagaie, en effet, le pagayeur ne peut pas avancer. Lors d’une course, d’une expédition ou d’une pêche en pirogue, chaque pagayeur embarque plusieurs pagaies qui pourront servir à un membre de l’équipage dont la pagaïe s’est cassée. Cela renvoie aux notions de prévisibilité, de gestion et de solidarité. Chez les Sawa, dans chaque maison, il y a plusieurs pagaies. La seule question posée dans la pirogue est : « Avez-vous vos pagaies ? ». Au sens symbolique, cela signifie qu’il faut être prêt à aider et prendre soin du pagayeur démuni de sa pagaie. La communauté est le filet, on parle de filet social aujourd’hui, ou de tissu socio-communautaire.
La seule question posée dans la pirogue est : « Avez-vous vos pagaies ? ». Au sens symbolique, cela signifie qu’il faut être prêt à aider et prendre soin du pagayeur démuni de sa pagaie.
Les valeurs que la transmission véhicule, qui fondent le socle culturel d’un peuple, sont peu connues des jeunes urbains et ont tendance à disparaître. Que faire ?
Il y a plusieurs approches. La manière dont les choses se sont opérées et ont fonctionné pour moi, ne fonctionnerait peut-être pas pour tout le monde. Certains pensent qu’il faut réintroduire, dans le cursus scolaire, la langue et la tradition initiatique. D’autres proposent de porter ces connaissances dans des musées. Pour ma part, je pense qu’il faut réintroduire l’art de la pagaie, car c’est dans la pratique, dans l’acte physique que les valeurs véhiculées, comme la solidarité et la notion d’équilibre, vont naître chez celui qui pagaïe. Il faut multiplier les méthodes et les voies. Ce n’est pas qu’une question de langue. L’impulsion et l’appropriation des valeurs prônées dans ces traditions viendront de la pratique.
Il faut réintroduire l’art de la pagaie, car c’est dans la pratique, dans l’acte physique que les valeurs véhiculées, comme la solidarité et la notion d’équilibre, vont naître chez celui qui pagaïe.
Vous ayez en projet un film sur la corde. Pouvez-vous nous en dire plus ?
C’est la naissance de ma troisième fille qui m’a amené à revenir à la musique. Je ne joue pas d’un instrument, mais j’aime écouter des musiques et m’imprégner du processus créatif. Des membres de ma famille ont hérité de cette fibre, ils jouent, chantent ou écrivent des chansons ou des partitions.
Le nouvel élément symbolique sur lequel je me suis penché est la corde d’un instrument traditionnel, le mvet. J’ai voulu faire un lien entre la corde qui lie versus celle qui sépare et entrave. Dans ce film, qui est au stade de l’écriture j’ai voulu mettre en lumière le lien qui peut être créé grâce à la musique quand on surmonte les obstacles entre les différentes communautés. En résumé, il faut savoir dépasser les éléments qui entravent notre rapport à l’autre. Dans l’histoire du film, la personne qui joue d’un instrument et qui voit sa corde se casser, est sourde et muette. À ce titre, elle est considérée par les habitants des autres villages comme un sorcier. Pourtant, malgré son handicap, elle sent les vibrations et peut communiquer avec le reste du monde un élément de beauté de la nature et un élément de rassemblement. Ainsi la corde qui sépare les deux villages va être rassemblée par une corde de musique. .
- Mboa e Jái nɛ̂
- Réalisation : Patrick Tessa et Maxime Jong
- Écriture et scénario : Maxime Jong
- Production : Neya production
- Production associée : Ewané Koko Richard
- Production exécutive ; Beds dream Pictures
Distinctions :
– Yarha d’or, Prix Spécial du Jury du Festival Yarha. 2025
– Mention Honorable au Bordeaux Shorts Biennale. Festival international du film minute et de court métrage de Bordeaux (France). 2024
– Meilleur Documentaire Court au Festival International du Film Espoir (FIFE) Cameroun. 2024
– Kwatt d’Or du meilleur film au Festival international du film de quartier (Cameroun). 2024
– Deux membres de l’équipe ont été faits Citoyens d’Honneur de la Commune de Monatélé (Cameroun). 2024














