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mercredi 19 juin 2024
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Bassin du Congo. Le bubinga, un arbre à forte valeur symbolique

En Afrique centrale, le bubinga (Guibourtia tessmannii, de son nom scientifique) est probablement l’arbre le plus vénéré. Considéré par les peuples autochtones Bakola-Bagyéli (sud Cameroun) comme « le plus grand arbre de la forêt de par sa puissance », il s’inscrit au cœur de l’identité culturelle de tous les peuples – autochtones et bantous – du Bassin du Congo. S’il venait à disparaître, ces communautés pourraient perdre une partie de leurs repères et l’équilibre homme-nature pourrait être rompu.

Arbre à contreforts, le Guibourtia tessmannii peut atteindre 40 à 60 mètres de hauteur et 2 mètres, voire 10 mètres de diamètre, et vivre jusqu’à 500 ans. On le trouve du sud-est du Nigeria jusqu’en Angola, où d’une communauté à l’autre, il prend des dénominations différentes. Son peuplement le plus important se situe au Cameroun (bubinga, bibinga, essingang), au Gabon (kevazingo, ébana), en Guinée Équatoriale (oveng), au Congo (lianu, kassa) et en République Démocratique du Congo (waka, kasase-sase).

Une dimension symbolique et socioculturelle

L’auteur blotti dans le contrefort
d’un kassa (forêt du Mayombe)

Outre son usage médicinal, le bubinga occupe une place centrale dans l’imaginaire et la symbolique des peuples autochtones et des communautés bantoues du Bassin du Congo. Lors des enquêtes de terrain que nous avons réalisées au Congo en 2021 et 2022 sur la spiritualité des Kotas et leur savoir-faire ancestral, les personnes interrogées étaient unanimes : le kassa est puissant et doté de multiples vertus. Cet arbre sacré symbolise tout à la fois la majesté par sa hauteur, la longévité par son grand âge, la résistance (écorce dure), la protection contre toute agression mystique (imprégnance), la lumière (copal) et la puissance (tronc massif). Il dégagerait, semble-t-il, une énergie vivifiante et apaisante lorsqu’on s’harmonise avec lui.

Le bubinga occupe une place centrale dans l’imaginaire et la symbolique des peuples autochtones et des communautés bantoues du Bassin du Congo.

Protection et chance

Au Congo, les écorces du kassa sont utilisées comme une protection que l’on porte sur soi et pour la chance. L’écorce est parfois suspendue à l’entrée de la maison afin d’empêcher toute intrusion des mauvais esprits. Cette croyance est répandue chez les Kotas et les Tékés que nous avons étudiés.

Au Cameroun, l’écorce de cet arbre est hissée au rang de fétiche au titre des croyances populaires. On parle même de produit « passe partout ». Il est utilisé pour sa protection contre les sorciers et les mauvais esprits. Dans la même veine, pour le peuple Ekang, appelé Béti au Cameroun, Fang au Gabon et en Guinée-Équatoriale, l’essingang est porteur de nombreux symboles dont ceux de la force et de la puissance.

Arbre à palabres

Au Gabon, « le kevazingo est un arbre à palabres, sous lequel se déroulent des cultes traditionnels et des cérémonies communautaires. Tout autre arbre qui pousse à proximité dispose de facto de vertus médicinales », déclarait un notable du village Ma’Ameni (à 15 km de Bitam dans le Woleu Ntem) à l’équipe de sensibilisation sur la problématique du kevazingo, en mission dans la contrée.

Au Gabon, « le kevazingo est un arbre à palabres, sous lequel se déroulent des cultes traditionnels et des cérémonies communautaires.

Au Cameroun, de nombreux villages fang ont été construits près de cet arbre et d’autres portent son nom, avec plusieurs variantes. Ainsi, au fil du temps, le kevazingo a acquis une importance plus culturelle qu’économique pour les populations rurales.

Lors d’une de nos enquêtes sur le terrain au Congo, Jeanne Ossoungana nous a indiqué que son père, qui fut un chef charismatique et Grand Maître du Nzobi et du Ngo, des sociétés initiatiques Kota, avait été enterré sous un kassa, dans la forêt, aux confins de Komono dans la Lékoumou.

Le bubinga, socle de la science des Pygmées

Socle de la science des Pygmées Bakola Bagyéli (Sud Cameroun), le bubinga est considéré comme le plus grand arbre de leurs forêts du fait de sa fonction symbolique. Il est utilisé pour soigner les maladies d’ordre spirituel. Le culte des ancêtres se pratique au pied de cet arbre dont les feuilles, les écorces et les fruits sont utilisés dans les rituels. Complexe et diversifié, le système des soins des Bakola-Bagyéli repose sur l’idée que la maladie est une rupture de l’équilibre avec la nature et l’environnement social, invisible ou visible, qu’il faut rétablir. Certaines maladies étant causées par les sorciers, les jaloux et les méchants, il faut combattre cette sorcellerie via le bubinga.

Une vingtaine de plantes et de produits forestiers identifiés par une mission de l’Unesco chez ces Pygmées permettent de traiter ces cas. Ils servent à purifier, à désenvoûter, à traiter l’infertilité et le poison ainsi qu’une diversité d’autres maux (mal de dents et du ventre, des yeux, hémorroïdes, maladies vénériennes et paludisme, etc.). Parmi ces plantes-remèdes, le bubinga et le miel sauvage occupent une place importante.

Socle de la science des Pygmées Bakola Bagyéli (Sud Cameroun), le bubinga est considéré comme le plus grand arbre de leurs forêts du fait de sa fonction symbolique.

On retrouve les mêmes pratiques ancestrales liées à la forêt et aux représentations du bubinga chez les peuples autochtones Aka, Babongo et Baka du Gabon, de la Centrafrique, de la RDC et du Congo, culturellement proches de leurs « parents » du Cameroun.

À (re)lire. Congo-B. Sur les traces des dernières reliques de la forêt primaire à Dolisie. https://www.makanisi.org/congo-b-sur-les-traces-des-dernieres-reliques-de-la-foret-primaire-a-dolisie/

Une large palette d’usages

Dans la médecine traditionnelle bantoue d’Afrique centrale, les écorces, les feuilles ou les fruits du bubinga servent également à traiter diverses maladies, dont l’hépatite, l’hypertension, les maladies sexuellement transmissibles ou l’infertilité féminine.

Mais le bubinga a bien d’autres applications. Au Cameroun, son écorce est utilisée pour fabriquer des pesticides bio pour lutter contre la pourriture des cabosses de cacao. L’arbre produit également du copal (paka en langue ndasa), une résine fraîche, translucide, de couleur jaune clair, à l’odeur parfumée, appelée Guibourtacacidin. Les propriétés de cette résine sont multiples. Elles permettent notamment de fabriquer des laques et des vernis. À l’époque coloniale, les Pygmées collectaient le copal à la demande d’essarteurs qui le revendaient à des colons. Le produit était employé dans l’industrie des vernis. Il a été remplacé par des résines synthétiques.

En forêt, le copal est utilisé comme luminaire dans les campements, lors des cérémonies sacrées et dans la composition des fétiches.

Le copal a aussi plusieurs usages traditionnels. En forêt, il est utilisé comme luminaire dans les campements, lors des cérémonies sacrées et dans la composition des fétiches. Les Égyptiens l’employaient pour la momification des morts. Aujourd’hui, il pourrait présenter divers intérêts pour l’industrie pharmaceutique, cosmétique et surtout l’artisanat.

Le prélèvement des écorces, un rituel codifié

Prélèvement d’écorces par Ludovic Mandziba,
guide forestier (forêt du Mayombe-Congo)

Le prélèvement des écorces du kassa obéit à un rituel strict, qui passe par plusieurs étapes, selon nos informateurs. Il exige au préalable de l’opérant un état de totale pureté pour être en mesure de communier avec « l’esprit » du kassa et de profiter de ses bienfaits. Arrivé au pied de l’arbre, l’opérant, qui est dévêtu, l’embrasse, lui demande la permission de prélever les écorces et décline le mobile de l’usage prévu. Après ce nécessaire temps de contact physique, de prière et d’harmonisation, il peut prélever la quantité souhaitée sans interruption. Pour ce faire, il découpe des quartiers d’écorces en forme de losange, à l’aide d’une machette ou d’une hache.

Une fois l’opération terminée, il récupère les écorces, remercie l’arbre et dépose une obole (pièce de monnaie ou brindilles symboliques) sous ses contreforts. On retrouve cette approche chez tous les peuples racines comme les Amérindiens et les Kanaks de Nouvelle Calédonie.

Après ce nécessaire temps de contact physique, de prière et d’harmonisation, il peut prélever la quantité souhaitée sans interruption

L’unité culturelle du Bassin du Congo

Cette approche du bubinga nous a montré comment un élément naturel a réussi à fédérer l’imaginaire collectif de différents peuples autour de ses vertus à la fois thérapeutiques et symboliques, liées au sacré. En effet, bien qu’éloignés géographiquement les uns des autres, les communautés de l’ex-Bandundu en RDC, du Mayombe au Congo, du Haut Ogooué au Gabon, de la Lobaye en RCA, de Lolodorf au Cameroun ou encore de Bioko en Guinée Équatoriale, partagent la même cosmogonie, la même représentation symbolique et les mêmes usages d’un même arbre.

Premiers occupants du Bassin du Congo, les populations autochtones sont les dépositaires de la Tradition primordiale et vivent en harmonie avec la nature.

Cette unité culturelle, qui interroge, s’explique. Premiers occupants du Bassin du Congo, les populations autochtones sont les dépositaires de la Tradition primordiale et vivent en harmonie avec la nature. Leur savoir est millénaire. Les contacts et les échanges avec les Bantous ont permis la diffusion de ces connaissances qui se perpétuent par la transmission. Les migrations ont contribué à l’essaimage de cette ethnoscience très vivace. Des recherches en anthropologie, en histoire, en linguistique et en géographie culturelle permettraient d’apporter d’autres éclairages et des éléments complémentaires à la compréhension de cette réalité anthropologique, ancrée dans la forêt.

À (re)lire. Congo. Les sociétés à capitaux asiatiques dominent la filière bois. https://www.makanisi.org/congo-les-societes-a-capitaux-asiatiques-dominent-la-filiere-bois/

La forêt tire sa puissance du feuillage des végétaux 

Perte des repères socioculturels, rupture de la transmission du savoir-faire ancestral… La disparition du bubinga, dont l’importance socioculturelle et les divers usages en médecine traditionnelle et dans les rites initiatiques des peuples du Bassin du Congo sont indéniables, aurait des répercussions négatives sur l’équilibre des sociétés concernées. Tel est déjà le cas chez les Pygmées Aka de Mbata en Centrafrique, victimes de la surexploitation forestière.

« Pinzu ya souaka ni makayi », « la forêt tire sa puissance du feuillage des végétaux », dit un proverbe kota. Cette conscience écologique pleine de bon sens appelle à la vigilance. S’il n’y a plus de végétaux, il n’y a plus de forêt. En tant que lieu d’activités sociales, culturelles, initiatiques et religieuses, la forêt doit être impérativement préservée.

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