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dimanche 27 novembre 2022
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Congo-B. Sur les traces des dernières reliques de la forêt primaire à Dolisie

Par Jean LIGNONGO

De la mi-août à la mi-septembre, Jean Lignongo, géographe d’origine congolaise, a effectué un voyage dans le sud du Congo, en particulier dans le Mayombe, dont le but était de collecter des informations sur les arbres de la forêt dense, sur leur symbolique et leur usage en pharmacopée et dans des rites initiatiques. Accompagné de guides de la région, il a pu rencontrer de nombreux sachants et initiés. De passage dans le Niari, il s’est arrêté à Dolisie, chef-lieu du département. L’occasion de découvrir des reliques de la forêt primaire en pleine ville, qu’il nous présente dans son carnet de route.

Un séjour au cœur de la forêt du Mayombe à Doumanga, près de la gare Les Saras, m’a permis de collecter des données sur la pharmacopée et les arbres symboliques qui structurent l’imaginaire des Yombé et des Kota habitant cet espace. Il fut également l’occasion d’observer les méfaits sur l’environnement de l’exploitation d’une carrière de granite par la société chinoise Forstar matériaux de construction. Outre la destruction à coups d’explosifs de la forêt environnante, l’activité a également des effets néfastes sur les populations locales en raison de la poussière provenant du broyage de la roche concassée.

Lors de ma pérégrination à travers Dolisie, mon regard va être aimanté par la présence d’arbres particuliers : des arbres reliques de la forêt primaire, des arbres symboliques dotés de vertus variées, mais dont l’étendue des richesses semble ignorée aujourd’hui

La troisième ville du pays

Au sortir de la forêt, nous poursuivons notre route vers Mossendjo et faisons escale à Dolisie, chef-lieu du Niari, une coquette petite cité bâtie au milieu de la savane arborée, créée en 1934, qui abrite quelques 290 000 âmes. La ville tient son nom d’Albert Dolisie, un polytechnicien et ancien lieutenant d’artillerie français, qui, après avoir exploré les bassins de l’Oubangui et de la Sangha, fut nommé administrateur-résident de Brazzaville en 1890, puis lieutenant-gouverneur du Congo en 1894.

La 3ème ville du Congo, un centre ferroviaire qui abrite divers services et industries (commerce, transport, bois et ciment), semble bénéficier de l’effet structurant de la route nationale n°1, qui a dopé le transport routier et permis l’essor de la culture du maïs dans son hinterland. Ainsi la tendance observée au début des années 2010, se confirme et s’amplifie : la cité renoue avec sa vocation de ville carrefour et de transit.

Lors de ma pérégrination à travers Dolisie, mon regard va être aimanté par la présence d’arbres particuliers : des arbres reliques de la forêt primaire, des arbres symboliques dotés de vertus variées, mais dont l’étendue des richesses semble paradoxalement ignorée aujourd’hui.

C’est lors de son second voyage au Congo, en 1887, que l’explorateur Pierre Savorgnan de Brazza fit une halte sous ce baobab avec ses compagnons de route

Des reliques de la forêt primaire

Le baobab (moukondo) à l’entrée de Dolisie. @Jean Lignongo

À l’entrée ouest de Dolisie, se trouve un imposant baobab, moukondo en langue locale, qui a donné son nom au péage de la RN 1. L’arbre doit avoir plus de 300 ans, au vu du diamètre de son tronc, sculpté d’inscriptions et de signatures qui le font ressembler à une œuvre d’art.

Deux lettres situées tout en haut du tronc attirent mon regard : EB qui désignerait « Expédition Brazza ». C’est lors de son second voyage au Congo, en 1887, que l’explorateur Pierre Savorgnan de Brazza fit une halte sous ce baobab avec ses compagnons de route : Albert Dolisie, Charles de Chavannes, un avocat de formation, qui deviendra plus tard son secrétaire particulier, et le Docteur Ballay. En 1888, de Brazza devient Gouverneur du Gabon et du Congo fusionnés en une seule colonie, qui prendra le nom de Congo Français en 1891.

Ce baobab, associé à l’histoire du Congo et de la France, se trouve à proximité de la léproserie construite dans les années 1950, à l’époque où la lèpre, une maladie mutilante, sévissait dans le pays. En contrebas de la colline, existe encore le village Moukondo près de l’ancienne carrière dont la pierre servait à la construction du chemin de fer. Village Yombé, village du baobab !

Lire aussi : Forêts du Bassin du Congo, des identités culturelles à préserver. https://www.makanisi.org/forets-du-bassin-du-congo-preserver-les-identites-culturelles/

L’exceptionnelle longévité du baobab

Le baobab (Adansonia digitata) est l’arbre le plus caractéristique d’Afrique avec ses branches ressemblant à des racines. Son nom vient de l’arabe « bu hibab », qui signifie fruit avec de nombreuses graines. Chacun de ses fruits contient plusieurs centaines de graines. Cet arbre à croissance lente est exceptionnellement longévif. Certains spécimens peuvent atteindre plus de 2 000 ans. Neuf des treize baobabs les plus anciens d’Afrique, âgés de 1100 à 2 500 ans, sont morts au cours de la dernière décennie, vraisemblablement victimes du changement climatique.

Si le Sénégal a fait du baobab un emblème national, l’Afrique du Sud est allée plus loin, en instituant en 2002, sous la présidence de Thabo Mbecki, The Order of the Baobab, destiné à honorer ceux qui ont servi le pays. Ainsi le baobab a été choisi car il est le symbole de l’endurance, de la paix, de la vitalité et pour sa vocation d’arbre à palabres sur les places villageoises.

Le baobab, arbre mythique et chargé d’histoire, s’est vu attribuer de multiples qualificatifs dont certains relèvent des archétypes porteurs d’une symbolique universelle.

Arbre bienfaisant et maléfique ?

Arbre pharmacien, arbre à palabres, arbre à l’envers, arbre magique, arbre de vie… Le baobab, arbre mythique et chargé d’histoire, s’est vu attribuer de multiples qualificatifs dont certains relèvent des archétypes porteurs d’une symbolique universelle. Pour Carl Gustave Jung, l’arbre de vie est l’archétype de l’existence humaine, dans sa verticalité, entre la terre et le ciel. A contrario, chez les Yombé, le creux du Moukondo serait le siège des sorciers où ils se retrouvent pour « manger » leurs victimes, d’après mon informateur M. Kitsoukou ancien habitant de Moukondo-village, aujourd’hui installé à Dolisie. Le baobab serait-il un arbre bienfaisant mais aussi maléfique en lien avec les pratiques sorcellaires ? 

Le Dabéma, majestueuse relique forestière

Le dabéma est une essence de lumière @Jean Lignongo

Alors que nous déambulons, tout en devisant, dans la ville, mon guide, Ludovic Madziba, m’apprend, au détour d’une conversation, l’existence, au quartier Tsila (arrondissement n°2), d’un arbre de la forêt primaire, qu’on avait vu dans la forêt du Mayombe. Il s’agit du dabéma, Ossoumvou en Ndasa (Kota). Intrigué, je lui propose de nous rendre sur les lieux en taxi.

Situé à environ 150 mètres du carrefour de Tsila, sur l’ancienne route de Loudima-Sibiti, ce dabéma se trouve sur un site de l’aire culturelle Kota. Niché sur un talus, il s’enracine dans la terre par des racines aériennes en contreforts. Son feuillage, qui surplombe la route, produit une ombre agréable et rafraîchissante.

Alors que je profite de son ombre apaisante et vivifiante, une foule de questions m’assaille. Comment un tel arbre a-t-il pu survivre dans un quartier urbain d’un arrondissement peuplé de plus de 40 000 habitants où la pression sur les ressources naturelles, notamment sur la forêt, est forte, pour satisfaire les besoins en bois de chauffe et en planches ? Pourquoi n’a-t-il pas été abattu lors de l’ouverture de la route ?

Le dabéma est situé à l’endroit où les Kota avaient un temple dans lequel ils pratiquaient leurs cultes traditionnels tels que le Nzobi, le Ngoyi, et l’Issimbou.

Tsila, chef de terre des Kota

Un peu d’histoire s’avère nécessaire pour comprendre la fonction sociale et symbolique de cet arbre plus que centenaire. François Magnagna, 80 ans, ancien secrétaire du tribunal du 1er degré du district de Dolisie, nous livre un faisceau d’explications : « Tsila Albert était un chef de terre des Kota, un Ombamba de Sibiti, venu à Dolisie dans les années 1930 pour la construction du poste administratif par les autorités coloniales. Il avait établi son village au lieu-dit « carrefour de Tsila », alors peuplé en majorité de Kota de Sibiti et de Komono, qui avaient été déportés de leurs villages. A côté d’eux, vivaient des Kugni de Kibangou. Tout ce secteur était autrefois couvert d’une forêt primaire qui s’étendait jusque dans la vallée de Pounga où ma mère cultivait des champs ».

De toutes ces informations, retenons que le dabéma est situé à l’endroit où les Kota avaient un temple dans lequel ils pratiquaient leurs cultes traditionnels tels que le Nzobi, le Ngoyi, et l’Issimbou. Tsila était un grand maître de cette tradition spirituelle. Les initiations se déroulaient sous l’Ossoumvou, arbre sacré chez les Kota. C’est, me semble-t-il, à cette fonction symbolique qu’il doit sa survie même si, de nos jours, ces pratiques n’existent plus. Mais l’imaginaire reste vivace dans l’inconscient collectif des habitants. Ses écorces sont d’ailleurs utilisées pour différents rituels.

Arbre de la forêt dense humide guinéenne et équatoriale, le dabéma est une essence de lumière particulièrement abondante aux lisières des forêts et près des villages.

Une essence de lumière

Le dabéma, Piptadeniastrum africana, est un arbre droit et cylindrique pouvant atteindre 20 mètres de haut pour 1,5 mètre de diamètre. Il dispose de nombreux contreforts imposants, de forme triangulaire, pouvant monter jusqu’à 3 mètres de haut. Son écorce très fine, de couleur grisâtre tachetée de blanc, est lisse. Son houppier en forme de parasol est composé d’un feuillage léger. Le dabéma produit de grandes gousses, qui libèrent 6 à 8 graines ailées de couleur brun orangé quand on les fend. On le trouve au Cameroun (Atui), au Gabon (Toum), en Guinée Équatoriale (Tom), en RDC (Likundu), en Angola (N’Singa), et en RCA (Koungou). Arbre de la forêt dense humide guinéenne et équatoriale, c’est une essence de lumière particulièrement abondante aux lisières des forêts et près des villages.

Le fromager est un arbre sacré qui abrite les esprits des ancètres. @Jean Lignongo

Le Fromager, un arbre bienfaisant

On rencontre quelques spécimens du fromager, dans le centre de Dolisie, notamment derrière le commissariat de police. À l’instar du baobab, le fromager, originaire d’Amérique tropicale, est considéré comme un arbre sacré qui abrite les esprits des ancêtres.

De son nom scientifique Ceiba pentandra, le fromager géant est une espèce de la famille des Bombacaceae et du genre Ceiba. Son nom local en Kota est Wakuma. En Afrique, on le trouve dans les forêts denses et humides des zones tropicales, mais aussi en solitaire. Lors de notre périple, nous en avons vu dans la forêt du Mayombe.

Le fromager peut atteindre 75 m de hauteur et vivre 600 ans. Jeune, il assure sa protection grâce à ses branches et son tronc recouverts d’épines, qui le protègent des animaux. Âgé, son tronc devenu lisse développe des contreforts robustes, qui lui permettent de résister aux tempêtes. Sa propagation est assurée par le kapok, dont la texture est semblable au coton, qui enveloppe les graines et se dissémine avec le vent.

À l’instar du baobab, le fromager, originaire d’Amérique tropicale, est considéré comme un arbre sacré qui abrite les esprits des ancêtres.

Des bains de feuilles du fromager, associées à d’autres espèces médicinales, permettent de traiter diverses maladies cutanées. Les propriétés anti-inflammatoires et hypoglycémiantes de son écorce ont largement été démontrées. Dans certaines régions, la décoction de l’écorce soigne les coliques abdominales. Au Congo, l’infusion des feuilles est utilisée contre les aphtes, la gingivite, les diarrhées et les maux de ventre !

Lire aussi : Congo-B : la sauvegarde du patrimoine culturel n’est pas acquise. https://www.makanisi.org/congo-b-la-sauvegarde-du-patrimoine-culturel-nest-pas-acquise/

L’anastomose du manguier et du fromager

Fusion d’un manguier et d’un fromager. @Jean Lignongo

Près de la chambre de commerce de Dolisie, en face de l’hôpital de référence, on peut observer, en bordure de rue, un arbre particulier, né de la greffe naturelle d’un manguier et d’un fromager ! C’est ce qu’on appelle l’anastomose. Pour le botaniste ou le forestier, l’anastomose qui désigne la fusion physique et fonctionnelle naturelle des organes de deux végétaux, appartenant en général à la même espèce, se réalise par les racines, voire par les branches et les troncs.

Dans le cas qui nous intéresse, les deux arbres sont de familles différentes : le manguier (Mangifera indica L.) est de la famille des Anacardiaceae et le fromager de celle des Bombacaceae (ou Malvaceae).

Ce type de croisement est rare en milieu urbain, d’où l’intérêt de son signalement. Sur le plan symbolique, cette greffe naturelle peut évoquer la fraternité. À Dolisie, des populations d’origines ethniques diverses – Kota, Kugni, Nzébi, Téké, Yaka, Sundi, Yombé, Lumbu, Punu, Tsangui et autres – cohabitent depuis près d’un siècle. Ce vivre ensemble a favorisé l’accroissement démographique de la ville.

Sur le plan symbolique, cette greffe naturelle peut évoquer la fraternité. À Dolisie, des populations d’origines ethniques diverses – Kota, Kugni, Nzébi, Téké, Yaka, Sundi, Yombé, Lumbu, Punu, Tsangui et autres – cohabitent depuis près d’un siècle.  

Lire aussi : Commerce de détail au Congo-B : les rayons bougent. https://www.makanisi.org/commerce-de-detail-au-congo-les-rayons-bougent/

Énergie et résilience

Au terme de cette découverte d’arbres reliques des forêts primaires en milieu urbain, des enseignements peuvent être tirés. Les deux arbres emblématiques, le Baobab, Moukondo, et le Dabéma, Ossoumvou, sont alignés selon une trajectoire Est-Ouest, c’est-à-dire de l’Orient vers l’Occident. Tels des antennes, ils émettent des énergies et assurent la protection de la ville de Dolisie. À charge pour les radiesthésistes d’approfondir la recherche.

On peut noter également la capacité de résilience de la forêt qui parvient à résister à la pression humaine grâce à l’intelligence des arbres. Dolisie est un cas d’école. Les scientifiques devraient explorer cette piste, en matière de préservation des écosystèmes.

La dimension culturelle est également à prendre en compte puisque le dabéma a survécu dans un milieu où la demande sociale en bois de chauffe et de charbon est importante, grâce en partie à l’imaginaire des habitants et aux interdits. Quant au fromager, il a pu résister par autodéfense, en produisant de nombreuses épines.

le Baobab, Moukondo, et le Dabéma, Ossoumvou, sont alignés selon une trajectoire Est-Ouest c’est-à-dire de l’Orient vers l’Occident. Tels des antennes, ils émettent des énergies et assurent la protection de la ville de Dolisie.

Des arbres à sauvegarder

Centenaires mais néanmoins fragiles, ces essences méritent d’être sauvegardées pour leurs fonctions écologique, sociale et symbolique, leur utilité en pharmacopée et sur le plan nutritionnel. Il s’agit donc de protéger ces arbres, en légiférant mais aussi en effectuant des aménagements conséquents pour permettre aux populations locales et aux visiteurs de profiter de l’ensemble de leurs bienfaits. Il est possible de réaliser des plantations de fromagers, de baobabs et de dabémas. La Côte d’Ivoire et le Sénégal le font. Ne serait-il pas opportun d’inscrire un tel projet dans le cadre des programmes d’économie verte dans le Bassin du Congo ?

Centenaires mais néanmoins fragiles, ces essences méritent d’être sauvegardées pour leurs fonctions écologique, sociale et symbolique, leur utilité en pharmacopée et sur le plan nutritionnel.

Une lecture fine de la nature en milieu urbain est révélatrice de trésors insoupçonnés. Le voyage plein de rencontres insolites touche à sa fin. Il ne me reste plus qu’à remercier mes informateurs et mes guides en forêt : Ludovic Madziba et Appolinaire Venet.

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