24.5 C
Kinshasa
jeudi 30 mai 2024
AccueilPaysAfrique centraleSanté. Jean Kaseya, l’homme qui veut changer Africa CDC

Santé. Jean Kaseya, l’homme qui veut changer Africa CDC

L’élection du docteur Jean Kaseya à la tête des Centres de Contrôle et de Prévention des maladies en Afrique (Africa CDC) pourrait marquer un tournant dans le cheminement de cette agence de l’Union africaine. Jean Kaseya, qui prendra ses nouvelles fonctions sous peu, remplace ainsi John Nkengasong, virologue américano-camerounais, nommé en 2022, au sein de l’équipe du président américain Joe Biden, au poste de coordonnateur mondial de la lutte contre le sida. Retour sur le parcours d’un médecin congolais qui nourrit de grandes ambitions pour Africa CDC. 

Élu à la tête d’Africa CDC par les dirigeants des pays membres de l’Union africaine, le docteur Jean Kaseya a mille et une idées pour améliorer le fonctionnement de cette jeune agence de l’Union africaine. Ce quinqua issu de l’université de Kinshasa a étudié les questions de santé publique en France.

Kahemba, point de départ d’une riche carrière

La carrière de Jean Kaseya a commencé à Kahemba, une localité congolaise autrefois connue pour ses points de vente de diamants et située près de la frontière avec l’Angola. À l’époque, l’Angola n‘était pas encore sorti de la guerre qui opposait les rebelles de l’UNITA, conduits par Jonas Savimbi et soutenus par les États-Unis, aux forces gouvernementales, appuyées par l’Union soviétique. Les rebelles occupaient les zones diamantifères, alors que celles riches en pétrole étaient sous le contrôle de l’armée régulière. L’État avait du mal à asseoir son autorité sur l’ensemble du territoire national et se trouvait ainsi dans l’incapacité de fournir les services sociaux de base dans un pays ravagé par ce conflit meurtrier qui a causé la désarticulation de son système de santé. Cette situation a conduit Jean Kaseya à s’intéresser de près au paysage sanitaire angolais.

« L’Angola enregistrait des taux élevés de polio. Des millions d’enfants n’avaient jamais reçu la moindre dose de vaccin. J’ai mis en place un vaste programme de vaccination qui touchait également des coins reculés du pays »

« Le système de santé était pratiquement détruit. Il n’y avait pas de programme de vaccination. L’Angola enregistrait des taux élevés de polio. Des millions d’enfants n’avaient jamais reçu la moindre dose de vaccin. J’ai mis en place un vaste programme de vaccination qui touchait également des coins reculés du pays. C’est à partir de là que j’ai commencé à m’intéresser sérieusement aux questions liées à la vaccination et aux activités transfrontalières », se souvient-il.  

Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis lors. Après Kahemba, Kaseya a rejoint le Programme élargi de vaccination (PEV) mis en place par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), en collaboration avec les autorités congolaises, pour permettre aux enfants d’avoir accès aux vaccins. Puis il est allé travailler pour le compte des Soins de santé primaires en milieu rural (Sanru), un programme de vaccination financé par le gouvernement américain.

Un cumul d’expériences enrichissantes

C’est à l’issue de ces expériences enrichissantes que son parcours a pris une dimension véritablement internationale. Cette nouvelle carrière le conduira à Atlanta, où il a été accueilli aux Centers for Disease Control and Prevention (CDC), en 2006. Il est ensuite retourné dans son pays natal, avec, dans ses valises, un contrat avec Global Fund. En 2008, il a à nouveau quitté la RDC, pour rejoindre l’OMS à Genève où il était chargé de la gestion du programme méningite. À ce titre, il a contribué à la mise au point d’un nouveau vaccin contre la méningite A, qui a été identifiée en Afrique. Ensuite, des structures comme Gavi (Global Alliance for Vaccines and Immunization) et l’Unicef s’attacheront ses services. Il a d’ailleurs consacré 9 ans de sa vie professionnelle à cette agence onusienne.

Après Genève, où il a encore travaillé pour le compte de l’OMS, dans le cadre cette fois-ci d’un programme covid et d’une grande initiative sur la polio, il a atterri à la Fondation Clinton, après un passage à la Fondation Gates… Bref, c’est un homme qui connaît sur le bout des doigts les problématiques liées à la vaccination sur le continent qui prend les commandes d’Africa CDC, à un moment où l’organisation a, plus que jamais, besoin d’être réformée de fond en comble, pour étendre son champ d’action.

À (re)lire :  RDC : comment lutter contre les hépatites virales ? https://www.makanisi.org/rdc-comment-lutter-contre-les-hepatites-virales/

Une autonomie de gestion

John Nkengasong, qui a passé 6 ans à la tête d’Africa CDC dont il est l’initiateur, a accompli un travail remarquable. Sous sa direction, Africa CDC n’était pas autre chose qu’un organe technique spécialisé. Toutefois, le statut d’Africa CDC a évolué, car désormais les chefs d’État africains semblent avoir à cœur de tout mettre en œuvre pour cette structure dispose d’une vraie autonomie de gestion.  

« Quand on aborde les questions liées à la santé, on cite d’autres organisations, surtout celles des Nations Unies, alors que sur le continent, Africa CDC est la plus grande organisation de santé »

Cette agence de l’Union africaine gagnerait en visibilité si son action était connue de la majorité des quelque 1,5 milliard d’Africains, disséminés aussi bien dans les centres urbains qu’en milieu rural.

« Je voudrais faire en sorte que les communautés africaines s’approprient Africa CDC. Aujourd’hui, quand on parle d’Africa CDC, c’est généralement au niveau des chefs d’État, des ministres et d’une certaine élite. Mais la population africaine, en tant que telle, ne connaît pas Africa CDC. Quand on aborde les questions liées à la santé, on cite d’autres organisations, surtout celles des Nations Unies, alors que sur le continent, Africa CDC est la plus grande organisation de santé. Elle est, en plus, dotée d’un puissant mandat politique », explique le tout nouveau directeur général.

Des défis majeurs à relever

Sous la houlette de Jean Kaseya, Africa CDC entend renforcer les structures sanitaires de toutes les régions du continent : Afrique du Nord, Afrique centrale, Afrique de l’Ouest, Afrique de l‘est et Afrique australe.

Africa CDC envisage de diversifier ses sources de financement.

Pour y arriver, des fonds importants doivent être mobilisés. C’est dans cette optique qu’Africa CDC envisage de diversifier ses sources de financement. Pour l’heure, l’organisation compte sur les États membres, des partenaires privés et des donateurs divers. La Fondation MasterCard, qui figure parmi les gros contributeurs, s’est engagée à donner 1,5 milliard de dollars sur une période de trois ans. La Banque mondiale fait également partie des institutions qui financent Africa CDC.

Reste que ces engagements réunis ne permettront pas à Africa CDC de financer tous les programmes qui correspondent à ses nouvelles ambitions. Jean Kaseya, qui en est conscient, réfléchit à des mécanismes innovants pour renflouer les caisses de l’organisation qu’il est appelé à piloter.

Le nouveau directeur général, qui est un grand partisan de la transparence, envisage également de mettre en place des mécanismes de contrôle pour scruter notamment l’usage que l’organisation fait des fonds qu’elle reçoit.

En Afrique, non seulement les personnels soignants sont globalement en nombre insuffisant, mais aussi, ils ont tendance à émigrer, en quête de salaires plus attractifs et de meilleures conditions de travail.

Autre défi majeur : comment mettre un terme à la fuite des cerveaux africains ? Le phénomène affecte plusieurs secteurs, dont celui de la santé, dans nombre de pays. En Afrique, non seulement les personnels soignants (médecins, infirmiers, aides-soignants, sages-femmes, etc.) sont globalement en nombre insuffisant, mais aussi, ils ont tendance à émigrer, en quête de salaires plus attractifs et de meilleures conditions de travail. L’un des chantiers majeurs de Jean Kaseya sera de créer des synergies avec les différents pays pour arriver à retenir, dans la mesure du possible, les ressources humaines africaines. Le rêve ne pourra devenir une réalité que si les personnels soignants gagnent leur vie correctement sur le continent.

« L’idée est d’arriver un jour à passer un cap, de sorte qu’avec un vaccin efficace, on soit en mesure de dire que le paludisme est derrière nous »

À (re)lire :  Maladies mentales : un tabou persistant dans les communautés africaines. https://www.makanisi.org/maladies-mentales-un-tabou-persistant-dans-les-communautes-africaines/

La lutte contre le paludisme

Le paludisme, première cause de mortalité sur le continent, est aussi au centre de la réflexion de Jean Kaseya. Si les traitements existants ont prouvé leur efficacité, d’autres outils, comme les moustiquaires imprégnées, aident également à lutter contre cette maladie, avec un certain succès. En outre, des vaccins contre le paludisme ont été homologués. Des avancées ont certes été réalisées dans la lutte contre cette redoutable maladie, mais peut-on la vaincre dans un avenir prévisible ? Jean Kaseya se veut modérément optimiste.

« L’idée est d’arriver un jour à passer un cap, de sorte qu’avec un vaccin efficace, on soit en mesure de dire que le paludisme est derrière nous. La lutte contre le paludisme est également une lutte dans le domaine environnemental. La prise en compte, dans nos politiques, des questions liées à l’environnement, avec tout ce qu’il comporte, est notre cheval de bataille », explique le nouveau patron d’Africa CDC.  

« Il s’agira, pour nous, d’accroître la visibilité d’Africa CDC, mais aussi de tout mettre en œuvre pour que les Africains sachent qu’en cas d’épidémie, ils peuvent se tourner vers cette structure en vue de trouver les informations utiles. »

À quoi ressemblerait un mandat « réussi » ? Jean Kaseya, qui pourrait passer tout au plus 8 ans à la tête de cette organisation (son mandat de 4 ans n’est renouvelable qu’une seule fois) se montre rassurant.

« Il s’agira, pour nous, d’accroître la visibilité d’Africa CDC, mais aussi de tout mettre en œuvre pour que les Africains sachent qu’en cas d’épidémie, ils peuvent se tourner vers cette structure en vue de trouver les informations utiles. Nous avons la chance de posséder la grande base de données sur les maladies qui affectent le continent, » lâche-t-il.

- Advertisment -

ARTICLES LES PLUS LUS