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mardi 29 septembre 2020
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Centrafrique. 13 août 1960, ils se souviennent

La République centrafricaine célèbre le soixantième anniversaire de son accession à l’indépendance. Des témoins de l’époque ont remué leurs souvenirs pour évoquer cet événement historique.

Témoignages recueillis par Arthur MALU-MALU

Louis Papeniah, 74 ans, ancien ministre et ex-député

Louis Papeniah.

« J’avais 14 ans. J’étais au collège. Je n’ai pas vécu cet événement à Bangui. A l’époque, nous avions coutume de quitter Bangui aussitôt que les vacances commençaient. Je me trouvais dans un village de la préfecture de la Lobaye, à une centaine de kilomètres de Bangui. Quelques jours plus tôt, David Dacko avait organisé un meeting pour parler de l’imminence de l’indépendance. Barthélémy Boganda avait proclamé la République centrafricaine en décembre 1958. La proclamation de la République avait précédé celle de l’indépendance. La République centrafricaine appartenait alors à la communauté franco-africaine. Les Français s’occupaient de tout ce qui était régalien. Barthélémy Boganda s’activait à mettre en place les structures d’un nouvel Etat quand il est mort, le 29 mars 1959, dans un accident d’avion. David Dacko lui a succédé en avril 1959 et c’est donc lui qui a proclamé l’indépendance. David Dacko est ainsi devenu le premier président de la Centrafrique indépendante.

La fête était d’abord l’affaire des citadins

En tant que jeunes collégiens politisés, mais pas suffisamment, nous étions ravis d’accéder à l’indépendance. C’était la joie. Au village, il n’y a pas eu de festivités. Les villageois n’étaient généralement pas au courant de ce grand événement. La fête était d’abord l’affaire des citadins, des Banguissois. La proclamation de l’indépendance a eu moins d’éclat au village. Tout peuple a vocation à être libre. Il n’y a pas une période propice à la liberté. A la veille de l’indépendance, la République centrafricaine ne disposait d’aucun cadre de niveau supérieur. Mais fallait-il attendre encore ? Nos parents et les dirigeants de l’époque, notamment Barthélémy Boganda, avaient lutté pour l’indépendance. Toute nation a vocation à devenir indépendante. L’accession à l’indépendance fut, en quelque sorte, une  bonne surprise ; car deux ans plus tôt, la France s’y opposait.  

Nous étions devenus un Etat souverain. Certes, théoriquement ; mais quand même un Etat souverain et membre des Nations unies. Nous nous sommes rendus compte que cette indépendance, telle qu’elle a été accordée, était un stratagème de l’ex-puissance coloniale pour contrôler les choses différemment. L’indépendance politique ne suffisait pas. Il nous fallait aussi l’indépendance sur les plans économique, culturel, etc. Sur le plan culturel, peut-être que l’indépendance a finalement été acquise, mais la Francophonie est encore là. Elle pèse de tout son poids. Donc sur le plan culturel, oui… Mais sur le plan économique, peut-on parler d’une vraie indépendance ? Ce n’est pas évident.

David Dacko a construit l’État 

Contrairement à tout ce qui est dit et écrit, le président David Dacko a construit l’Etat. Il est revenu aux affaires après la chute de Jean-Bedel Bokassa, dans un contexte différent. La situation était difficile. Il avait des ennuis de santé dus en grande partie aux sanctions qu’il avait subies de la part de Bokassa avec lequel il avait pourtant des liens de famille. André Kolingba a fait des efforts pour développer l’agriculture. Mais à l’actif de tous les présidents centrafricains, je pourrais mettre la formation de cadres. Aujourd’hui, ce pays a des cadres de haut niveau, même si les choses ne marchent pas comme on le souhaite. 

J’ai vécu la fin de la période coloniale. Je n’ai pas vraiment vécu la période de la chicotte, la période des exactions sur les populations locales… La chicotte était utilisée dans le cadre du travail forcé. Pendant la récolte de l’hévéa sauvage, chaque habitant avait un quota à remplir. Ceux qui ressortaient de la forêt sans avoir pu recueillir la quantité fixée par l’administration coloniale subissaient des corrections sévères. L’administration coloniale se servait de la chicotte pour punir les Centrafricains. Faute de routes bitumées et de véhicules, le portage était très utilisé. Le commandant se déplaçait en tipoye, de village en village. Des villageois devaient donc se charger de le porter. Nos parents nous racontaient des histoires de cette époque, avec beaucoup de tristesse. »

Joseph Dahouya, 80 ans, ex-postier

« Je suis né en 1940. J’avais 20 ans, le 13 août 1960. J’étais à Bangui, au quartier Seïdou. Je ne travaillais pas encore à la poste. Je vivais avec mes parents. L’accession du pays à l’indépendance fut un grand jour, un jour mémorable. Les Centrafricains étaient conviés à un défilé pour manifester leur joie. Il y avait une ambiance festive à Bangui. Une réception a été organisée à la présidence pour les hauts fonctionnaires.

L’accession du pays à l’indépendance fut un grand jour, un jour mémorable.

Nous nous disions que les choses allaient changer parce que nous étions devenus indépendants. L’indépendance est arrivée, nous étions libres de faire nos propres choix, dans la légalité. Sous la colonisation, des Centrafricains étaient soumis aux travaux forcés qu’ils faisaient contre leur gré. A l’époque coloniale, les Centrafricains cultivaient le coton, mais cela n’était pas rentable. Nous étions contraints de le faire.

Quand les colons nous ont laissé la gestion du pays, la situation était plutôt bonne. Les fonctionnaires étaient payés régulièrement, les écoliers avaient leur dotation normalement et à l’hôpital, les soins étaient gratuits.

Barthélémy Boganda est mort trop tôt, bien avant la proclamation de l’indépendance. Son image était bonne au sein de l’opinion. Nous voulions le voir à l’œuvre, mais malheureusement, la mort l’a emporté plusieurs mois avant l’accession du pays à l’indépendance.

Barthélémy Boganda est mort trop tôt, bien avant la proclamation de l’indépendance. Son image était bonne au sein de l’opinion.

Je ne dirais pas, 60 ans plus tard, que c’est mieux qu’avant. Le pays est aujourd’hui divisé et une partie de son territoire est contrôlée par des rebelles. Il y a aussi des problèmes de gestion. L’insécurité prévaut dans mon quartier, le PK12, à la sortie nord. Des rebelles venaient dans ce quartier pour préparer certaines opérations. J’avais des ennuis de santé et compte tenu de cette situation, mes enfants m’ont proposé de partir en France, en attendant le retour de la paix dans le pays.

Les Cenfrafricains sont unanimes sur un point : les présidents qui se sont succédé à la tête du pays se ressemblent. Si on exclut Barthélémy Boganda, tous les autres peuvent être mis dans la même catégorie. »

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