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samedi 24 février 2024
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Congo. Ils entreprennent… Carmen Moukouri, directrice d’Eyano Services. 3/3

Ils sont ambitieux et tenaces, courageux et inventifs. Ils ont la quarantaine ou frisent la cinquantaine et, déjà, derrière eux, une belle expérience entrepreneuriale qui leur a permis de maîtriser les clefs du management, de s’aguerrir, d’aborder et de résoudre tout type de problèmes. Loin d’être des fils ou des filles à papa, ces entrepreneurs, quelle que soit la taille de leur entreprise, qui ont souvent démarré leurs activités avec leurs seules économies et la tête pleine d’idées, font preuve de résilience et d’inventivité, savent s’adapter aux circonstances et innover, même dans les environnements les plus difficiles. Makanisi présente le parcours de trois d’entre eux : une femme, Carmen Valélé Moukouri et deux hommes, Vivien Ngoma et Gilles Tchamba.

Dans ce troisième et dernier volet, place au parcours de Carmen Valélé Moukouri, directrice-gérante d’Eyano Services.

Dès l’école primaire, elle avait déjà l’étoffe d’une femme d’affaires. « Au CE1, dans mon cartable, outre des livres, j’avais des bonbons, des biscuits, du lait, du sucre, que je mettais dans des petits sachets, et que je vendais à mes camarades d’école. Pas de crédit, il fallait payer immédiatement… Ceci, à l’insu de mon père. Mais pendant les vacances, je faisais ce commerce ouvertement. J’allais à la gare acheter des fruits et des légumes, au prix de gros, que je revendais dans le quartier… Je donnais les bénéfices à mon papa. Le business, je l’ai dans le sang… », raconte Carmen Moukouri.

« Au CE1, dans mon cartable, outre des livres, j’avais des bonbons, des biscuits, du lait, du sucre… que je vendais à mes camarades d’école. Pas de crédit, il fallait payer immédiatement… »

À 12 ans, elle quitte Brazzaville, sa ville natale, pour Paris (France) où elle entre au collège. De retour au Congo, après avoir obtenu un BEP professionnel, elle passe, en 1994, un Brevet de Technicien Supérieur (BTS), option comptabilité. Pendant son premier stage, obligatoire dans le cadre du BTS, qu’elle fait à UTC, une agence de voyages, elle est embauchée comme comptable, après avoir soutenu son diplôme avec mention.

Du commerce de détail

À UTC, elle améliore ses compétences, au cours de ses passages dans les différents services de l’entreprise, dont le secrétariat, la comptabilité et le département tourisme. Parallèlement à son emploi à UTC, elle se rend, deux fois par mois, durant le week-end, en Afrique de l’Ouest, en particulier en Côte d’Ivoire, pour acheter diverses marchandises (vêtements et accessoires), qu’elle revend au Congo. Elle ajoutera progressivement Paris à ses destinations. À l’aller comme au retour, ses bagages sont toujours pleins. Mais prudente, Carmen ne fait des affaires que sur la base de commandes. « Je partais avec des commandes et une avance d’argent. Pour éviter les déboires au retour… J’avais une clientèle attitrée », confie-t-elle.

À l’aller comme au retour, ses bagages sont toujours pleins. Mais prudente, Carmen ne fait des affaires que sur la base de commandes.

En 1996, son mariage la conduit à Paris. La guerre de 1997-98 au Congo oblige le couple à demeurer en France jusqu’en 2000. En femme indépendante, Carmen cherche du travail. Elle sera engagée dans un cabinet d’architectes à Paris 7è où elle ne restera que 6 mois. Car, très vite, la bosse des affaires la reprend. Elle sillonne plusieurs villes européennes où elle achète des marchandises qu’elle revend à ses nouveaux clients français.

Lire aussi : Congo. Ils entreprennent et réussissent. Portrait de Vivien Ngoma. 1/3. https://www.makanisi.org/congo-ils-entreprennent-et-reussissent-portrait-de-vivien-ngoma-1-3/

Au commerce de gros

À son retour au Congo, au début des années 2000, elle franchit un nouveau cap : du commerce de détail, elle passe à celui de gros, et sa clientèle se modifie au profit de boutiques. Mais les marchandises qu’elle revend restent les mêmes et Carmen Moukouri maintient les mêmes sources d’approvisionnement – le Bénin, la Côte d’Ivoire, le Togo et la France – et les mêmes principes de vente, avec des clients attitrés et des avances. Bien évidemment, elle réserve un petit volant d’articles pour ses clients de détail fidèles.

À son retour au Congo, au début des années 2000, elle franchit un nouveau cap : du commerce de détail, elle passe à celui de gros, et sa clientèle se modifie au profit de boutiques.

2003 sera une année charnière. C’est à partir de cette époque, que Carmen change de secteur d’activité. Dans un premier temps, elle crée, avec un ami, une société de service informatique incluant un cyber-café. « Ma première expérience entrepreneuriale formelle ! », souligne-t-elle. Mais cette première expérience ne durera que quelques mois.

« Cyber VIP » concept

Pas de quoi la décourager pour autant. Peu de temps après, en effet, elle ouvre, avec un associé, une SARL baptisée « RES » pour Réseau Express Services. Les activités ? Un cyber-café, de l’assistance informatique, de la téléphonie par IP et de la vente de matériels informatiques. Au fil des mois, Carmen affine le concept. Son coup de génie : le « cyber VIP ». Un coût de service plus élevé pour le client certes, mais une clientèle triée sur le volet et choyée : « Nous offrions à nos clients du multi-services : secrétariat (fax, saisie et scan documents, photocopie), téléphonie mobile et accès à l’internet. Et, cerise sur le gâteau, un service café, boissons et petits gâteaux ».

Son coup de génie : le « cyber VIP ». Un coût de service plus élevé pour le client certes, mais une clientèle triée sur le volet et choyée

« Mes clients passaient leur journée au cyber, dans des sortes de cabines spécialement aménagées qui devenaient, en quelque sorte, leur bureau, où ils pouvaient travailler en toute tranquillité », se souvient-elle. Cette expérience, qui durera environ 2 ans, sera l’occasion, pour cette cheffe d’entreprise, de parfaire ses connaissances en maintenance informatique, en technologie réseau et, plus généralement, en nouvelles technologies de l’information et de la communication.

Top Net

En 2006, forte de son expérience à RES, elle crée son propre établissement, qu’elle nomme Top Net et qu’elle installe rue Loango dans l’arrondissement 3 de Poto-Poto. Comme les banques ne prêtaient pas ou rarement à des entreprises comme la sienne, « pour constituer mon fonds de roulement afin d’acheter des fournitures de bureau, climatiser les locaux et payer la connexion à Internet, j’ai dû vendre des bijoux personnels, faire le commerce de produits vivriers – igname, koko, manioc – que j’achetais à Gamboma et que je revendais aux commerçantes du marché de Mikalou à Brazzaville », confie-t-elle.  

« Pour constituer mon fonds de roulement afin d’acheter des fournitures de bureau, climatiser les locaux et payer la connexion à Internet, j’ai dû vendre des bijoux personnels, faire le commerce de produits vivriers… »

Au fil des ans, Top Net développe progressivement de nouvelles activités nécessitant des équipements que Carmen va acheter en Chine. Aux activités de cyber-café, de vente de matériels, d’accessoires et de consommables informatiques ainsi que de labo-photo numérique, Carmen ajoute la location de véhicules, une mini-imprimerie et une agence de voyages. « J’ai obtenu les autorisations, fait une formation Amadeus et recruté deux personnes pour mener à bien cette nouvelle activité ».

Le développement rapide de l’entreprise l’amène à ouvrir un second site. « J’ai conservé des activités rue Loango, mais j’ai déménagé l’agence de voyage et l’imprimerie au 49 rue Mbochi dans le même arrondissement. J’avais alors deux structures : Top Net World, un établissement, établi rue Loango et Top Net Travel, une Sarlu, qui avait trois branches d’activité : agence de voyages, location de véhicules et imprimerie », précise la femme d’affaires. 

Lire aussi : Congo. Ils entreprennent… Gilles Tchamba, DG de L’Archer Capital. 2/3. https://www.makanisi.org/congo-ils-entreprennent-gilles-tchamba-dg-de-larcher-capital-2-3/

Eyano Services en pleine crise économique

À partir de 2016, le Congo entre en récession. La baisse des cours du pétrole et l’endettement du pays laminent les finances publiques et l’économie congolaises. Cela se traduit pour Carmen par des pertes de contrats. Pour éviter le pire, Carmen se voit contrainte de prendre des décisions difficiles pour elle, comme licencier du personnel. Et, pour réduire les charges, elle décide, en 2017, d’installer les activités de Top Net Travel, dans un nouveau local, au loyer moins élevé, sis au 37 rue Mbochi.

À partir de 2016, le Congo entre en récession… Pour éviter le pire, Carmen se voit contrainte de prendre des décisions difficiles pour elle, comme licencier du personnel.

La crise économique étant toujours là, elle ferme Loango et arrête la vente de matériels et de consommables, pour ne conserver que Top Net Travel. « C’est la rue Mbochi qui payait les charges de Loango. Ce qui aurait dû être le contraire », souligne-t-elle. Quelques mois plus tard, la situation économique ne s’améliorant pas et les charges de toutes sortes devenant de plus en plus élevées, elle ferme également Top Net Travel.

Est-ce la fin de son aventure entrepreneuriale ? Nenni. Tenace et dynamique, Carmen Moukouri, qui avait gardé le local de la rue Mbochi, décide de créer Eyano Services, sous la forme d’un établissement, qui voit le jour en janvier 2019. « Eyano signifie exaucement. J’ai demandé à l’univers, à Dieu, de m’orienter. Ma prière a été entendue. J’ai eu ma réponse. Ma ténacité et mon courage ont été exaucés par Dieu. », insiste-t-elle.

« Eyano signifie exaucement. J’ai demandé à l’univers, à Dieu, de m’orienter. Ma prière a été entendue. J’ai eu ma réponse… »

Crise sanitaire

Nouveau défi en 2020, avec la crise sanitaire liée à la pandémie de Covid-19, qui s’inscrit dans un contexte déjà marqué par la crise économique. La situation est grave. Mais Carmen résiste. « Les avions fonctionnaient au ralenti. On ne pouvait pas voyager et il n’y avait plus beaucoup d’activités donc plus de clients ni pour la billetterie, ni pour la location de véhicules. Il fallait trouver de nouvelles activités », explique-t-elle.

Dès 2019, elle avait toutefois pris les devants, en cherchant à se diversifier. C’est ainsi qu’elle s’était lancée dans la fabrication de glaces. Un voyage à Shanghai (Chine) lui a permis d’acquérir deux machines à fabriquer des glaçons de bouche, à usage commercial, qu’elle a mises dans son salon. Ses clients étaient alors des bars, des restaurants et des hôtels.

Nouveau défi en 2020, avec la crise sanitaire liée à la pandémie de Covid-19, qui s’inscrit dans un contexte déjà marqué par la crise économique. La situation est grave. Mais Carmen résiste.

Aussi quand survient la crise sanitaire en février-mars 2020, elle n’est pas prise au dépourvu.  Pour tenir et minimiser les charges, elle utilise les mêmes recettes connues : elle vend des véhicules pour constituer son fonds de roulement et payer ses fournisseurs, se serre la ceinture, réduit son personnel, livre, elle-même, avec sa propre voiture, la glace à ses deux clients, des boulangeries, le secteur de la restauration et des bars étant fermé. Et surtout elle met de côté, semaine après semaine, une partie de ses gains.

Redéploiement

Carmen Moukouri passe ainsi la période du Covid sans trop de difficultés. Au fur et à mesure que la situation sanitaire s’améliore et que les échanges commerciaux et les voyages reprennent dans le monde, elle relance la billetterie et la location de véhicules, deux activités mises entre parenthèses depuis 2020. La vente de glaces aux restaurants et aux bars reprend également.

Au fur et à mesure que la situation sanitaire s’améliore… elle relance la billetterie et la location de véhicules, deux activités mises entre parenthèses depuis 2020. La vente de glaces aux restaurants et aux bars reprend également.

Les affaires marchant bien, elle acquiert deux nouvelles machines à glace. Ces nouvelles activités s’accompagnent d’un changement de fournisseurs : si Carmen conserve des contacts en Chine, c’est surtout à Dubaï qu’elle se rend pour acheter des équipements.

Bien évidemment, la femme d’affaires ne compte pas s’arrêter là. Elle observe, s’informe, note les évolutions et les besoins : « Je fais mes petites études de marché. Je ne cherche pas à copier, mais à innover, en répondant à des besoins qui existent, mais qui ne sont pas satisfaits ou insuffisamment satisfaits localement. Je ne mets jamais mes œufs dans le même panier, mais je ne prends pas de risque inutile et je mûris mes projets ». Parions que Carmen va encore nous étonner.

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