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mercredi 30 septembre 2020
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Congo-Numérique. « S’ouvrir à la sous-région et trouver des solutions globales »

Membre du Club Congo-France numérique*, Luc Mis­si­dim­ba­zi est président de la plateforme Osiane-Pratic, conseiller du Premier ministre en télécommunications, postes et  numérique et directeur des Projets et de la Prospective à l’Agence de régulation des postes et des communications électroniques (ARPCE). Il fait le point pour Makanisi sur le Club Congo-France numérique et l’état du secteur numérique au Congo.

Propos recueillis à Paris lors du forum Ambition Africa par Muriel DEVEY MALU-MALU

Qu’est ce qui a motivé la mise en place du club Congo-France numérique ?

Luc Missidimbazi : Outre la langue française que nous avons en commun, il y a eu beaucoup de partenariats entre la France et le Congo dans le numérique. Ainsi le Plan national de développement de l’Économie Numérique 2018-2022 et diverses études sur la fibre optique ont été élaborés avec l’appui de sociétés françaises. Du coup, un écosystème s’est mis en place. Par ailleurs, des entreprises françaises qui ont commencé à explorer le secteur, ont été confrontées à la nécessité d’avoir des entreprises locales pour les aider à mieux connaître l’environnement congolais et les accompagner dans la mise en œuvre des projets qui étaient engagés. C’est ce qui a permis de rapprocher les deux parties. D’autres facteurs ont contribué à ce rapprochement comme l’accord entre le Ministère de l’enseignement professionnel et de l’emploi pour réformer le secteur de l’emploi au Congo et celui de l’emploi de France, qui a facilité  les échanges avec Bercy. Suite à ces échanges et au vu des besoins réciproques, est née l’idée de créer une plateforme. C’est ainsi que le Club Congo numérique a vu le jour lors du salon Osiane 2019.

Qui fait partie de ce Club ?

LM : Le Club regroupe, d’un côté, des entreprises locales évoluant dans le numérique qui connaissent l’environnement et ont une expertise variée, et, de l’autre, des sociétés françaises qui veulent s’installer au Congo et ont besoin d’un partenariat pour mutualiser les efforts et mieux répondre aux besoins locaux. L’arrivée au Congo du Group Vivendi Africa (GVA) s’inscrit dans ce cadre. Pour les projets soumis au Fonds d’études et d’aide au secteur privé (Fasep), nous nous sommes rendu compte qu’il était plus simple de mettre en place des projets bénéficiant de financements européens ou français avec ce Club.

Quel est l’état des infrastructures numériques au Congo ?

LM : Le Congo est l’un des rares pays en Afrique francophone à avoir investi dans des infrastructures numériquessur fonds propres. Que ce soit avec des prêts BAD, Banque mondiale ou chinois, l’État congolais a engagé des fonds importants pour construire ces infrastructures. Mais paradoxalement, on est confronté à des difficultés de gestion et de qualité de réseaux. La capacité du réseau n’est pas la même à Pointe-Noire ou à Brazzaville car le backbone, qui relie les villes, n’est pas totalement opérationnel. C’est l’opérateur public historique qui le gère mais il y a un problème de régulation, de réglementation et de gestion du backbone par les acteurs sur le terrain. Il faut renforcer le backbone national qui ne répond pas assez aux attentes alors que les gros investissements réalisés auraient dû offrir une meilleure qualité de services. L’autre aspect est celui du positionnement géographique du Congo. C’est un hub qui doit permettre de sécuriser le trafic des pays voisins (RDC, Cameroun et Gabon). Malheureusement, le WACS (West Africa Cable System ou Système de Câble ouest-africain) est le seul point d’entrée. Pour des questions de robustesse et pour une meilleure fluidité du trafic Internet, cette infrastructure doit évoluer.

Vous évoquez la question de la gestion des infrastructures. Que faire pour améliorer les choses ?

LM : Il y a en effet des insuffisances dans la gestion, la régulation et le partage des infrastructures. Si on améliore tout cela avec l’opérateur historique Congo Telecom, on va pouvoir augmenter la qualité d’Internet. Il restera toutefois l’accès aux utilisateurs finaux. Sur ce plan, l’arrivée du GVA a fait beaucoup de bien aux consommateurs de Pointe-Noire. De même, le fait que Congo Telecom a commencé à connecter les résidences est une bonne chose. Le pays dispose de la 3G et de la 4G qui permettent de toucher le maximum de citoyens. Mais cela ne suffit pas.

L’ARPCE peut-elle jouer un rôle sur ce plan ?

LM : L’ARPCE régule les services de gros et le marché de haut débit mais elle attend les décisions de l’État en matière de réglementation des marchés de gros. L’État, opérateur public et propriétaire des infrastructures, ne va pas pouvoir continuer à investir alors que des groupes privés désirent le faire avec d’importants financements et des compétences. Il faudra à un moment donné s’asseoir autour d’une table pour faire des choix politiques pour le futur de nos infrastructures. La question est de savoir s’il faut accorder la construction et la gestion à des privés ou renforcer le secteur public. Si oui, comment ? Ce sont des réflexions prioritaires pour avoir un numérique de qualité. Tout ce qui a été fait doit être remis à plat car on a investi beaucoup d’argent mais le retour sur investissement ne semble pas perçu par les utilisateurs. Il faut repenser la stratégie en matière d’infrastructures et d’internet avec toutes les parties prenantes tant publiques que privées.

Quels sont les services  qu’offre le privé congolais ?

LM : Au Congo, il y a un engouement et du répondant pour le numérique. Il a des signes de développement du contenu local. Le secteur financier s’approprie Internet et des directions Digital se mettent en place au sein de plusieurs banques. La compétence se développe, des start-up se créent, l’administration et les privés sont devenus de vrais consommateurs du digital. Il ne s’agit pas seulement de sites internet mais d’intégration d’applications et d’automatisation des process, comme les progiciels de gestion intégrée. Cette culture offre des opportunités aux entreprises du numérique. Mais il y a une insuffisance de ressources humaines qualifiées, pas seulement en termes de connaissances mais aussi d’expériences et de capacité à analyser les besoins des utilisateurs. L’autre problème est le financement de ces entreprises qui ne peuvent cibler certains marchés car elles ne sont pas assez structurées et manquent de moyens. Enfin les questions de réglementation et de fiscalité restent problématiques. Il y a des taxes sur les transactions électroniques, sur le hub numérique. L’État a certes besoin d’argent mais il faut mesurer l’impact de ces décisions fiduciaires sur l’économie. Ce qui rapporte à l’État doit financer les maillons faibles du secteur. Il faut financer l’éducation, les écoles qui vont former les ingénieurs du numérique. Le numérique peut rapporter mais il faut le financer aujourd’hui. D’où l’importance du Club dont les modèles peuvent être adaptés au contexte congolais et créer rapidement une main d’œuvre opérationnelle. Voilà nos problèmes. Mais il y a des signes très positifs notamment la présence de jeunes avec un état d’esprit encourageant pour le secteur et l’existence d’incubateurs soutenus par l’ARPCE.

Dans le cadre du Club, combien de partenariats ont été signés ?

LM : Trois accords environ ont été signés en moins de six mois. Des projets sont en prospection et le programme Fasep, soutenu par le gouvernement congolais, qui permettra de référencer et d’indexer le contenu congolais sur le net et de mettre en place le e-gouvernement, est en bonne voie. Ce sont des partenariats très bénéfiques pour les deux pays.

Où en est le mobile money ?

LM : On manque de statistiques sur le taux de pénétration d’internet, mais à Brazzaville et à Pointe-Noire, le nombre de kiosques de mobile money est très important. Les échanges se chiffrent à coups de milliards de FCFA. Les opérateurs de téléphonie mobile engrangent des gains importants avec le mobile money. Au-delà du mobile money, il y a le e-commerce qu’il faut structurer et renforcer. Des solutions commencent à voir le jour mais on a un problème de réglementation car on est à cheval sur le monde financier et celui de la technologie. Des efforts doivent être faits en termes de réglementation, de formation, d’identification des besoins et de mise en place d’un environnement adéquat pour favoriser l’essor du e-commerce.

Comment voyez-vous l’avenir ?

LM : Trois éléments importants sont à prendre en compte. Premièrement, s’ouvrir à la sous-région et trouver des solutions globales. Le Congo ne peut pas rester cloisonné. C’est le sens d’Osiane. Deuxièmement, accompagner les entreprises du numérique notamment les jeunes start-up. Enfin, il faut trouver des financements et en contrôler l’utilisation, identifier les besoins, trouver les leviers de développement rapide, miser sur l’innovation et lire les tendances géopolitiques. La RDC est en train de transformer l’Afrique centrale. Les gens ne s’en rendent pas compte. L’élection présidentielle a eu une dimension politique, mais aussi économique. Aujourd’hui, on y constate un dynamisme réel et on sent les choses bouger. Si nous ne nous rendons pas compte des changements en cours dans ce pays, ce sont des opportunités d’affaires qui vont nous passer sous le nez. L’enjeu du Congo est de se positionner comme partenaire d’un pays en pleine expansion. Les marchés de la Centrafrique et du Tchad ne seront pas suffisants car les problèmes de sécurité y sont importants. L’effort économique du Congo doit se faire avec la RDC et l’Angola, peut-être avec le Gabon et le Cameroun. L’axe du sud doit nous amener à revoir notre stratégie et le redéploiement des infrastructures.

Pouvez vous nous présenter la Plateforme Osiane dont vous êtes le président ?

LM : La plateforme Osiane est une initiative de l’association des professionnels du numérique PRATIC. L’incubateur d’Osiane accompagne des jeunes porteurs de projets qui ont été financés par la Francophonie, l’Union internationale des télécoms (UIT). On est en partenariat avec le Pnud pour l’accélérateur du développement à travers l’innovation.  Le Salon Osiane, à vocation sous-régionale, dont la prochaine édition se tiendra en avril 2020, est un des produits de la plateforme Osiane. Il a pour but de promouvoir les technologies, produits et services associés ainsi que l’innovation et l’entreprenariat.

Osiane est le point focal de plusieurs institutions du numérique dont l’UIT et l’ICADE et des partenaires comme SAP et GSM Association qui regroupe les opérateurs mobiles du monde. Avec eux, on essaie de promouvoir le numérique à travers des événements dont le salon Osiane.

* LE CLUB CONGO-FRANCE NUMÉRIQUE

Un Mémorandum d’entente a été signé le 15 avril 2019 à la Primature, en présence du Premier ministre congolais, Clément Mouamba, et de l’Ambassadeur de France, Bertrand Cochery. Cette signature, qui s’est déroulée la veille de l’inauguration du salon OSIANE (16-18 avril 2019) des technologies de l’information et de l’innovation, a entériné une initiative conjointe du Service économique de l’Ambassade de France au Congo, dirigé par Catherine Dumarché, et du Conseiller du Premier Ministre chargé du Numérique, également Directeur à l’ARPCE, Luc Missidimbazi. La Direction générale des entreprises de Bercy était partie prenante au projet.

*** Le Club, qui a pour but de renforcer la coopération bilatérale avec la restructuration de la filière numérique au Congo par le jeu des partenariats, compte 18 entreprises et structures fédératrices à parité égale, dont 2 incubateurs, 2 centres de formation, 2 syndicats professionnels du numérique, 2 cabinets de conseil en propriété intellectuelle et une Chambre de commerce. À ce jour, trois accords de partenariat ont été identifiés entre les sociétés Infracom (Cg) et Folan (FR), WapyCash (Cg) et Be-Bound (FR) et GENC (CG) et Linagora (FR).

MARCHÉ DE LA TÉLÉPHONIE ET DE L’INTERNET MOBILE AU CONGO

Le marché de la téléphonie mobile au Congo est réparti entre trois opérateurs : MTN, Airtel et Azur. Au premier trimestre 2019, il enregistrait 5,051 millions d’abonnés dont 5,019 en prépayés. MTN et Airtel détenaient respectivement 52,6% et 47,4% de parts de marché. Le taux de pénétration du marché de la téléphonie mobile était de 100,1% au premier trimestre 2019, contre 107,4% au premier trimestre 2018, selon l’ARPCE.

Selon la même source, le marché de l’internet mobile au Congo a généré un revenu de 3,6 milliards de F CFA en mars 2019. En tête du marché figure l’opérateur MTN avec un chiffre d’affaires de 2,084 milliards (56,40% de parts de marché) contre 1,611 milliard pour Airtel.(source ARPCE)

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