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samedi 3 décembre 2022
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Dans les arcanes des chefferies de l’ouest et du nord-ouest du Cameroun

En quelque 280 œuvres et objets, le musée du quai Branly – Jacques Chirac invite le public, notamment la diaspora camerounaise, à découvrir l’organisation, les codes, les traditions, les rites, le patrimoine cultuel et l’art des chefferies traditionnelles de l’Ouest et du Nord-Ouest du Cameroun. Baptisée « Sur la route des chefferies du Cameroun, du visible à l’invisible », l’exposition, tel un voyage, amène les visiteurs au cœur d’un patrimoine historique unique, et surtout, vivant.

Inédite et fascinante à bien des égards, l’exposition nous plonge dans l’univers des chefferies des Grassfields, une région de hautes terres située dans l’ouest et du nord-ouest du Cameroun, dont une partie est anglophone et l’autre francophone. Elle est inédite par sa conception, son contenu et les acteurs qu’elle a mobilisés. Et fascinante par l’organisation, les codes, les rituels, le patrimoine culturel et cultuel des chefferies, qu’elle dévoile, dans leurs côté face et côté arcane.

Le musée parisien a tenu à ce que, dans son dessein, ses contours, son propos, l’exposition appartienne en propre aux représentants des chefferies, avec l’appui du programme Route des Chefferies

Une association, une charte, un programme  

L’exposition s’inscrit dans une démarche de collaboration entre le musée du quai Branly – Jacques Chirac et l’Association Route des Chefferies, lancée en 2006 par la diaspora camerounaise de Nantes (France) et soutenue par des acteurs locaux du Cameroun dont des chefs traditionnels, des mécènes privés et des communes.  Toutefois, le musée parisien a tenu à ce que, dans son dessein, ses contours, son propos, l’exposition appartienne en propre aux représentants des chefferies, avec l’appui du programme Route des Chefferies, dont l’objectif  est de rendre visible et de fortifier l’identité culturelle de ces communautés camerounaises.

Lire aussi : Le Cameroun en chiffres. Édition 2021. https://www.makanisi.org/le-cameroun-en-chiffres-edition-2021/

Les cases patrimoniales

La charte fondatrice, signée par une cinquantaine de chefferies au Cameroun, sur laquelle repose le programme, vise à mettre en place des « cases patrimoniales », au sein des chefferies, où les objets et œuvres d’art sont déposés pour les montrer au public, conservés, mais également mis à disposition pour les cérémonies et les rituels. Ces cases faciliteront également le retour des œuvres qui ont été pillées à l’époque coloniale, une fois qu’elles auront été identifiées. 

La majorité des œuvres d’art et objets mis en scène dans l’exposition provient des 24 royaumes prêteurs camerounais. Loin d’être des pièces de musée, ce sont des biens usuels vivants, qui jouent un rôle cultuel et culturel dans la vie quotidienne des communautés des Grassfields

Des biens usuels vivants

Calebasse_rituelle_Chefferie de Bangoua

La majorité des œuvres d’art et objets mis en scène dans l’exposition provient des 24 royaumes prêteurs camerounais. Loin d’être des pièces de musée, ce sont des biens usuels vivants, qui jouent un rôle cultuel et culturel dans la vie quotidienne des communautés des Grassfields. D’où l’importance accordée à la mise en scène des objets et au décor, préfabriqué au Cameroun puis monté au musée, pour que les oeuvres soient replacées, autant que faire se peut, dans leur contexte original. « Les chefs ont accepté de prêter ces objets, en concertation avec les communautés, les notables, les sociétés secrètes. Nous ne voulions pas qu’ils soient présentés sous vitrine. Il fallait préserver une proximité », explique le commissaire général de l’exposition Sylvain Djache Nzefa, fondateur et coordinateur général du programme Route des Chefferies.

L’équivalent d’un royaume

Fondées entre la fin du 16e siècle et le 18e siècle, les chefferies traditionnelles des Grassfields, qui sont l’équivalent de royaumes, étaient, avant la colonisation, des micro-états indépendants. Ces entités socio-politiques, constituées de villages, sont définies par un territoire délimité, une communauté, qui s’identifie par rapport à ses biens culturels,  une histoire. Elles ont à leur tête un chef traditionnel reconnu par une population et assisté de notables réunis en conseil.   

Fondées entre la fin du 16e siècle et le 18e siècle, les chefferies traditionnelles des Grassfields, qui sont l’équivalent de royaumes, étaient, avant la colonisation, des micro-états indépendants.

Dans l’administration moderne, elles peuvent correspondre à des entités administratives (arrondissements, municipalités…) ou pas. Elles peuvent être classées en degrés ou pas. Des chefferies non classées peuvent introniser un chef du premier degré.

On entre dans l’exposition par une magnifique porte sculptée

Bienvenue à la chefferie

Le parcours de l’exposition « Sur la Route des chefferies, du visible à l’invisible » est structuré en trois parties. Chaque partie rassemble des biens et des objets traditionnels et est jalonnée d’oeuvres contemporaines d’artistes camerounais. Outre les notes explicatives des objets exposés, déclinées en versions adultes et juniors, des vidéos complètent et éclairent les différentes thématiques abordées.

On entre dans l’exposition, dont la première partie est baptisée « cosmogonie, nature et croyances », par une magnifique porte sculptée. Bienvenue à la chefferie. On y découvre l’organisation spatiale d’une chefferie bamiléké, son architecture, la dimension cosmogonique de son urbanisme, les savoir-faire de la société bamiléké, parmi lesquels l’art de la forge, des calebasses, à la fois objets usuels et cultuels, et des peintures colorées appelées fresques.

Culte des ancêtres et totémisme

Cette première partie met également en lumière l’importance fondamentale du rapport à la nature qui tient une grande place dans la cosmogonie bamiléké, et aux animaux, le culte des ancêtres et le totémisme, « une pratique magico-religieuse dans laquelle un pacte invisible lie un individu ou un groupe d’individus, un animal, un objet ou un ensemble d’êtres vivants », explique Sylvain Djache Nzefa. Parmi les animaux totems, choisis pour leurs vertus ou qualités particulières, figurent entre autres le mamba, le lion, la panthère, l’éléphant, le hibou, le buffle, le chimpanzé, le crocodile ou l’araignée. Le masque éléphant est utilisé par des membres des sociétés secrètes ou lors des funérailles.

Le chef traditionnel et les Conseils des notables

Appelée « Art royal au service du pouvoir », la deuxième partie évoque la relation entre l’art et le pouvoir, autour de la figure centrale du chef, appelé fo, fü, muifi, fong dans la partie francophone, fon dans la partie anglophone et sultan en pays bamoun musulman.

Le chef traditionnel n’a rien d’un potentat ni d’un dictateur. Pilier social, économique et politique du royaume, il est le garant de l’ordre social, du bien-être des communautés et de leur patrimoine.

Le chef traditionnel n’a rien d’un potentat ni d’un dictateur. Pilier social, économique et politique du royaume, il est le garant de l’ordre social, du bien-être des communautés et de leur patrimoine. Il est le trait d’union entre le monde des ancêtres fondateurs de la chefferie et celui des vivants. Il est censé être au-dessus de tout le monde, de toute sa communauté et être le plus sage. S’il a un caractère divin, il n’est toutefois pas reconnu comme un dieu.

Bien qu’il occupe une position centrale dans la chefferie, le roi ne détient pas tous les pouvoirs. Il est entouré de sociétés secrètes dont le Conseil des neuf (Mkamvu), à vocation administrative,  et celui des sept (Mkam Sombuech) qui s’occupe des questions spirituelles. Ce sont des instances de régulation sociale dont le rôle est de maintenir, pérenniser et légitimer le pouvoir du chef.

Trônes et tenues d’apparat distinguent les chefs du commun des mortels et illustrent sa place et son pouvoir dans la société

Trônes et tenues d’apparat des chefs

Trône royal

Trônes et tenues d’apparat distinguent le roi du commun des mortels et illustrent sa place et son pouvoir dans la société. Le trône des chefs est toujours sculpté et porte des motifs, des représentations anthropomorphes ou zoomorphes. Parmi les animaux qui ornent les trônes, figurent l’éléphant et la panthère, deux animaux royaux aux attributs complémentaires, l’un symbolisant la douceur et l’autre la fermeté. Une main de fer dans un gant de velours, en d’autres termes.

En effet, le pouvoir d’un roi est assimilé à l’éléphant qui est à la fois énorme, mais aussi très doux, à condition de savoir l’apprivoiser. Le roi, symbolisé par l’éléphant, a donc l’obligation d’apprivoiser sa population et inversement. Quand il doit prendre une décision, il doit toutefois être féroce et ferme, comme la panthère.

La tenue d’apparat est un autre attribut du roi. Elle doit être fabriquée avec un tissu spécial, le ndop, qui est une étoffe identitaire, royale, caractéristique des Grassfields.  

Le pouvoir d’un roi est assimilé à l’éléphant qui est à la fois énorme et très doux, à condition de savoir l’apprivoiser. Le roi, symbolisé par l’éléphant, a donc l’obligation d’apprivoiser sa population et inversement. Quand il doit prendre une décision, il doit toutefois être féroce et ferme, comme la panthère.

Les reines

« Derrière un grand homme, il y a toujours une grande femme », commente l’une des reines interrogées dans une vidéo. Place aux femmes, notamment aux reines, dont le rôle n’est pas des moindres. Le titre de reine est attribué aux épouses du chef. Dans la chefferie, existent deux types de reines : les simples reines qui n’ont pas de rôle spécial et les reines qui ont fait le Lâ’kam (nom donné à la case d’initiation) avec le roi que l’on appelle les notables reines. Portent le titre de reines mères, la mère et la petite sœur du roi, une fois que ce dernier a été intronisé.

Épouse du roi, la notable reine est aussi sa conseillère. « La femme tient le royaume, parce que la femme apaise la colère du roi et lui évite de prendre de mauvaises décisions», explique l’une d’entre elles.

Épouse du roi, la notable reine est aussi sa conseillère. « La femme tient le royaume, parce que la femme apaise la colère du roi et lui évite de prendre de mauvaises décisions »

Garante de la lignée et gardienne du culte, la reine participe activement à la vie des chefferies. Elle assure la continuité, a l’obligation d’éduquer les enfants de la cour royale, doit respecter la tradition et représenter le chef pour certaines occasions. Elle est la seule à détenir les clés de certains lieux mémoriels ou cultuels.

Garante de la lignée et gardienne du culte, la reine participe activement à la vie des chefferies.

Avant son intronisation, le futur roi est toujours accompagné par une femme lorsqu’il va à son initiation. Et quatre femmes se relayent pendant les neuf semaines que dure l’initiation. Ce n’est que quand l’une d’entre elles a donné naissance à un enfant que le roi peut être présenté à toute la communauté comme roi, parce qu’il est viril et que la royauté n’aura pas de scission.

Lire aussi : Les Aquatiques d’Osvalde Lewat ou la quête d’une existence authentique. https://www.makanisi.org/les-aquatiques-dosvalde-lewat-ou-la-quete-dune-existence-authentique/

Les sociétés secrètes

La dernière partie de l’exposition est consacrée aux sociétés secrètes, appelées ainsi car « leurs membres ne font pas partie du commun des mortels de la communauté. Ils se différencient par leur manière de se comporter et leur réserve ».

Ces sociétés secrètes plurielles peuvent être masculines ou féminines. Ce sont des classes de notables, issus des mêmes strates sociales, qui ont été initiés.  Elles sont réparties en deux ensembles : les sociétés politico-administratives, comme le Conseil des 9, et les sociétés magico-religieuses, tel que le Conseil des 7.

Fonctionnant comme des contre-pouvoirs, les sociétés secrètes sont des organes de régulation sociale nécessaires à l’équilibre de la communauté.

Masque-cagoule éléphant. Chefferie Balatchi

Fonctionnant comme des contre-pouvoirs, les sociétés secrètes sont des organes de régulation sociale nécessaires à l’équilibre de la communauté. Considérés comme les yeux et les oreilles des populations, les membres des sociétés politico-administratives peuvent avoir, en temps réel, l’état du village, aux plans politique, économique et culturel, et prendre ainsi, en retour, les décisions qui s’imposent pour permettre au roi de bien gouverner. Les sociétés à caractère magico-religieux ont pour fonction de sécuriser les individus en les protégeant par des pratiques magiques.

Une partie des pratiques, des rites, des symboles de ces sociétés est tenue secrète, comme l’indique leur nom. Ces sociétés officient dans l’ombre, auprès des ancêtres, dit-on, initient leurs membres et ont un caractère magique ou religieux. Une fois leurs pratiques cachées achevées, elles affirment publiquement et de manière visible, leur puissance au cours de grandes cérémonies, à travers notamment des parades, des danses rituelles, des masques et des costumes spécifiques.

Exposition 

« Sur la route des chefferies du Cameroun. Du visible à l’invisible »

du 5 avril au 17 juillet 2022

Musée du quai Branly – Jacques Chirac, 37, quai Branly, 75007 Paris

Commissaire général

Sylvain Djache Nzefa, architecte- urbaniste, fondateur et coordonnateur de la Route des Chefferies

Commissaires associées

Dr Rachel Mariembe, enseignante-chercheure à l’Institut des beaux-arts de l’Université de Douala à Nkongsamba, chef de Département de Patrimoine et Muséologie

Cindy Olohou, historienne de l’art, fondatrice de Wasanii Ya Leo

Catalogue de l’exposition

Coédition : Skira / Musée du quai Branly- Jacques Chirac

224 pages

39 €.

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